11 juin 2014

- Bonjour monsieur le contrôleur, je voudrais savoir, voilà, je désire descendre. Est-ce possible? Descendre du train?
- Bien sûr.
- Ah ! Magnifique. Je peux descendre du train?
- Mais oui.
- Bien. Et comment fait-on?
- Ah, pour descendre, il faut sauter.
- Sauter?
- Oui.
- Mais nous roulons très vite. Peut-être voudriez-vous bien alors, disons, ralentir un moment.
- Ah non. Pas ça, non, ralentir.
- Ah. C’est gênant. Que faire alors?
- Voulez-vous que je vous pousse?
- Ah vous m’aideriez de cette façon, en me poussant?
- Bien sûr je vous aiderais.
- Ah. Bon. J’ouvre la porte?
- Oui.
- Voilà. Oups. Nous allons vraiment vite.
- Mais oui, vraiment.
- Je vais me faire très mal. Si vous me poussez je vais me faire très mal.
- A votre demande… Allez, au revoir.
- Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaah !
- Voilà. Il aurait pu refermer la porte cet imbécile. J’vous jure. Faut tout faire soi-même ici.


6 juin 2014

Il descendait 6 pieds sous terre. Il était mineur. Il remontait tous les jours. De quoi pouvait-il avoir peur dès lors?


7 mai 2013

Allez. J’avais choisi de ne rien savoir et j’étais allé rouler dans la chaleur. Je suis revenu à la nuit tombée et ça m’a rattrapé évidemment. On ne s’échappe pas comme ça. S’échapper, se glisser entre les doigts. Rien de tout ça. Une nuit de chouette. Au matin des yeux de hibou. Une fois dehors je suis comme un oiseau lourd. Je sautille. Allez. "Si vous venez pour la première fois, vous n’avez aucune chance" on m’avait dit. "Mais vous devez venir, absolument. Mais vous n’avez aucune chaince". Une fois là je vois ne vois en effet aucune chance autour de moi. "Asseyez-vous sous la pancarte CONTROLE". Les mains posées sur les genoux. Non. Les pieds à plat sur le sol. J’ai essayé mais je n’y suis pas arrivé. J’ai tenté de rester là. Le regard droit devant soi. De bien vouloir. Mais finalement j’ai préféré ne rien savoir. Laissez donc votre malette au sol.  Je suis sorti par la porte principale et l’employée m’a vu passer devant son comptoir. "Je n’ai pas de malette" j’ai dit.  Elle n’a rien dit du tout. Elle s’en foutait. J’ai roulé dans la chaleur. Je suis revenu à la nuit tombée. On verra demain. Allez.


5 mai 2013

Il y avait des plombes disait John.
Alors il allait au frigo et ouvrait une bière.
Des plombes ? 30 minutes, tout au plus. Mais quelle éternité c’était, quand on y pensait. Des mouches, des mouches à la pelle dans cette chaleur-ci. Alors une bière.
Les journées, c’était comme une longue tâche. On s’appliquait. On passait tout, on passait tout en revue. Se regarder. Ne rien se dire, se dire des choses banales. Regarder la route. Rêver. Pisser. Manger du bout des dents. Dormir. Non, s’assoupir. Dormir eût été indécent. Ma foi nous étions des chômeurs. Les derniers. Les derniers des derniers. De tout nous nous foutions. Mais la nuit, personne ne fermait l’œil. On n’est pas ainsi un paria, sans payer le prix, la nuit. Je vous jure, comme on y mettait du nôtre. Etre au bout du bout. Avec tout ce qu’il faut pour ça : rien.
Le long de la route 33 de cet état-ci nous ne bougions pas parce que rien ni personne n’aurait pu désirer que nous le fassions et que pour bouger du désir il en aurait fallu et de qui aurait-il pu venir si ce n’est des autres ? Pas de nous, pour sûr. Nous mourrons ici. Moi ici, précisément. John, là.
Voilà. J’ai trop pensé. Ça fait déjà des plombes et John va au frigo.


27 janvier 2013

On était tous né là. Un peu plus par là, ou plus par ici, mais tous, nous avions depuis toujours connu cette belle ferraille. Il y a longtemps, ce train de fer était aussi de bois. Chaque wagon était une petite habitation douillette. Bien sûr, nous étions comme des naufragés sur une rivière folle. Impossible de s’approcher du bord et de sauter du rafiot. Ce train, on dit qu’un jour, alors qu’il était immobile, c’est la terre sous lui qui s’est mise à bouger. Et bientôt à filer. Nous sommes alors devenus le seul élément de stabilité dans un environnement en folie. Heureusement restait le train et son univers cohérent ! Bien sûr nous avons dû affronter quelques terribles secousses, arbres sur notre chemin, en travers des voies, des arbres accrochés aux voies, on ne sait par qui ni pour quoi,. Des voies qui continuaient à nous passer dessous avec une folle détermination. Mais nous avons toujours tenu le choc. Nous sommes toujours passés au travers de ces moments terribles.
Nous devons depuis peu démonter l’avant dernier de nos wagons ; Les autres ne sont plus que des plateformes de métal sans aucun habillement de bois. Les planches passent de main en main vers la locomotive. Nous ne savons ce qui se joue là. Que fait-on de ces planches ? Depuis hier nous sommes inquiets. Les planches qui s’esquivent vers l’avant du train, on s’y habitue. La pluie, le vent, la neige, c’est la nature finalement. Ce n’est pas ça. L’un de nous à une longue vue. Il dit qu’il voit un mur qui fonce vers nous. Qu’il faut à tous prix l’éviter. Un mur fonce vers nous ! Comment l’arrêter ? Comment le convaincre de changer de chemin ?
Il y en a un qui ce matin a sauté du wagon. « Pour courir vers l’arrière avec le reste, fuir le mur » il a dit. Il a roulé dans le bas-côté. L’homme à la longue-vue l’a vu, mort. C’est ce décor qui va trop vite. Nous ne pouvons descendre du wagon. De toute façon, il paraît qu’il faut encore démonter l’avant-dernier wagon pour faire passer le bois, et qu’on n’a pas trop le temps de penser à tout ça. « Vers l’avant » crient ceux qui logent dans le dernier wagon protégé. « Vers l’avant les amis ». Le bois passe de main en main.


22 janvier 2013

J’ai découvert cette chose extraordinaire qui prouverait que finalement tout ceci n’est pas de notre faute. Ce n’est pas nous, non, qui fonçons droit dans le mur, à grande vitesse, à vitesse de plus en plus grande. Non. C’est le mur. C’est le mur qui fonce vers nous. Il parait. On le dit. Comment un mur se déplace-t-il ? me direz-vous. A voilà, voilà, tout de suite, le scepticisme. Et si moi, mon utopie à moi, c’est que le mur fonce ? Croyez-vous vraiment qu’on a pu y croire immédiatement à la rotation de la terre ? Mais pas du tout, on disait mais regardez, je tiens debout, comment ferais-je enfin si la terre tournait, non, ce n’est pas possible. Mais si. Si. La terre tourne. Non, mais ça c’est prouvé depuis longtemps, ce n’est pas le sujet du débat. Je disais, voilà, regardez, la terre elle tourne, et on n’y croyait pas ! Alors un petit mur qui fonce à côté d’une grosse terre qui tourne, franchement…


21 janvier 2013

Le canal quitte la ville par le nord de ce côté-ci. Il est droit comme une évidence. De ce côté, quelques cafés finissent de l’accompagner avant de le laisser filer. Si l’on colle son visage à la vitre du café « au dernier coup», on voit, dehors, la nuit noire. On voit aussi une silhouette qui semble danser tout près du canal. C’est Jean. Il n’y a pas eu de malheur. Pas de catastrophe. Et pourtant. Jean se demande ce qu’il va faire du reste de sa vie. Jean a glissé sur un rêve et s’est fait mal. Il ne lui reste que lui, lui-même, c’est tout. Pas de pensées ni d’espoir. Il ne lui reste que lui et cette lourde carcasse commence déjà à lui peser sur la ligne d’horizon. Jean n’a plus beaucoup de souffle. Au bord du canal, à la hauteur du dernier café, le dernier café avant le vent en pleine poire, il titube. Il n’est pas saoul. Il n’est pas fou. Il tente l’équilibre, il ouvre la porte de sa cage. « Va-t’en » lui dit Jean. « Va », et l’équilibre en profite, et s’envole. Alors Jean tombe. La chance va-t-elle parler, va-t-elle rester muette ? On ne sait pas. On attend. La chute est longue et incertaine. Mais finalement Jean tombe sur le quai et l’eau attendra. La chance a-t-elle parlé, est-elle restée muette ? On ne sait pas. Il reste là sans bouger. Dans le dernier café, on l’a vu, quelqu’un avait le visage collé à la vitre. Il voit la masse sombre allongée sur le quai du canal. C’est un marinier d’eau douce, un blanc bec qui regarde avec attention, sans comprendre. Il doit passer par là pour rentrer, passer sur l’écluse, et aller dormir à la péniche. Un marinier a vu tomber Jean. Il voit aussi la neige qui commence à tomber et couvre le dos de la masse à moins que ce ne soit son ventre. C’est l’hiver par ici. Il commande un autre verre. Parfois il faut prendre le temps de réfléchir. Que va-t-il faire ? Passer à côté de Jean, prudemment, pour ne pas glisser ? Donner à la masse un petit coup de pied ? Histoire de vérifier qui dort et qui meurt dans toute cette histoire. Vaut mieux s’assurer avant de mettre sa liquette qu’on ne va pas se relever et venir faire dieu sait quoi pendant son propre sommeil. Le loquet de la péniche, c’est comme rien, ça craque à peine qu’on pense à le forcer. Le verre traine sur la table et on n’en prend encore un autre. Le marinier ne sait quoi faire. Va-t-il réveiller le sac sombre et l’inviter dans sa péniche ? C’est qui ce gars-là ? A-t-on idée sans être saoul de s’affaler sur la pierre alors que le froid vous ronge la tête et les mains ? Le marinier patiente. L’idée viendra bien de ce qu’il faut faire. Pousser le corps dans l’eau ? Et si quelqu’un le voit ? Peut-être peut-il trouver un autre chemin pour rentrer ? Ou s’il attend assez longtemps, la masse se relève et part seule de son côté ? Pour l’instant, une idée s’impose d’elle-même. Un marinier boit à la table près de la porte, un passeur d’écluse sirote un mauvais vin en attendant une meilleure idée. S’il ne trouve rien, il sera bientôt trop saoul pour rentrer. Franchir le petit pont quand la tête vous tourne, risquer de tomber dans l’eau glacée pas question. On dormira sous la table et demain, quelqu’un d’autre aura bien trouver une solution pour la masse. Derrière le bar il y a un jeune garçon. Il baille. Il observe le marinier et a compris la manœuvre. Bien sûr par un temps pareil on préfère rester dans le bar et dormir près du poêle. Mais le gamin n’a pas que cela à faire. Il s’approche du marinier et lui retire le verre vide des mains. « On ferme » dit-il de ton peu assuré. Faudrait insister, demander encore et encore et on n’est pas sûr d’avoir gain de cause. Déjà le garçon ouvre la porte. Le marinier se lève. C’est tout le vent du large qui lui souffle entre les oreilles. Maintenant c’est le froid qui lui vole son corps. Il a mis à la place une grande peine, et pour sûr, le mariner se demande, dans quel état me le rendra-t-on, ce corps ? Marinier, il te reste quelques mètres et tu devras enjamber la masse. Elle est toujours là, et tu vois de plus en plus de quoi il s’agit, marinier. C’est un homme, il s’appelle Jean, et même si tu ne le connais pas, son nom,  tu sais qu’il en a un, de nom. Qu’un jour au moins on l’appela. Le marinier s’arrête à Jean. Il se penche vers lui. Tout tourne autour de lui. Il s’appuie sur le corps pour ne pas tomber, accroupi qu’il est, à deux pas de l’eau tueuse. Voilà qu’ils se couvrent tous les deux de neige. Dans le café, plus de lumière, c’est la neige blanche qui rayonne sous la lune. Alors l’homme soudain se relève. Il tire du sol Jean et son corps noir et blanc. Le marinier grogne et enrage. Un marin d’eau douce, un blanc bec, un passeur d’écluse. Il soulève le corps et, en pliant les genoux, passe sous lui, le lève encore plus haut, le porte maintenant sur ses épaules. Il titube sous le poids et le rhum. Il avance d’un pas, deux pas. De la main il accroche la balustrade de l’écluse et avance lentement sur la passerelle. Plusieurs fois il glisse sur le bois humide. Arrive au milieu du canal, puis avance encore et bientôt, sans aucune surprise, il est de l’autre côté. Il marche encore sur le pavé de la berge et arrive péniblement à sa péniche. Il y tombe plus qu’il n’y descend. Les deux hommes sont à même le sol. Lourdement, le marinier se relève enfin et jette du bois dans le poêle. S’écroule maintenant. Le feu reprend dans le poêle de la cabine.

Demain, il faudra partir. Jean peut-être restera sur la péniche. Il accompagnera le blanc bec, le marin d’eau douce, le fendeur de canal. Il gardera une bosse d’avoir trébucher sur son rêve. Il aura beau tenter de l’oublier, rien n’y fera. La chance ne s’en mêlera pas. Encore on le relèvera.

A qui faut-il dire merci? Et qui va-t-on maudire?


14 janvier 2013

Ce matin, parce que je suis sage, j’étais à attendre que le feu passe au vert. Au milieu du bruit, des voitures, des fumées. Sur le trottoir, j’ai vu deux hommes s’embrasser. Ou deux femmes. Ou un homme et une femme. Je ne sais plus. Soit. Je me suis dit, quand même, ça fait du bien un peu de nature dans tout ça.


31 décembre 2012

Jeff prend toujours un somnifère cette nuit-là. « Pour oublier la météo ». Mais non. Ce n’est pas pour ça. En réalité, Jeff n’aime pas qu’on lui casse les couilles avec le nouvel an.
Anne est toute autre. Elle prie chaque année, à minuit de St Sylvestre. Pour la sauvegarde du monde. Ça n’a jamais vraiment marché, et pourtant, le monde est toujours là.

Moi j’essaie de trouver mon chemin entre ces deux-là.


11 septembre 2012

Un homme avait commis un crime, une erreur, une fatale bêtise. On décida de le punir: on ne lui parlerait plus. Pas de bonjour, pas d’au revoir, pas de réponse à ses questions. Il devint fou. Un jour, il pris une hache, et tua de sa main tout ceux qui se taisaient.
La police à grands cris l’arrêta. On l’insultait. Enfin on lui parlait.
A son procès, il ne répondit à aucune des questions qu’on lui posait. Il se taisait, parce qu’il ne savait que répondre. On le condamna. Et on lui trancha cette tête qui ne servait manifestement à rien.


10 août 2012

Je mets fréquemment le pied dans un regret laissé sur le trottoir.
Merde.


31 juillet 2012

Elle devait nous dire
quelque chose
de très triste
c’est pour cela qu’elle pleurait
mais il ne fallait pas être triste
mais pourtant elle pleurait
elle ne retenait pas ses larmes
elle parlait avec une voix étrange
une voix trempée de larmes
c’était une chose
qui arrivait
c’était la vie
et on ne savait pas pourquoi finalement
mais cela arrivait
et c’était la vie
mais il ne fallait pas être triste
elle était assise sur le lit
sur mon lit
trop petit pour nous trois
elle ma soeur et moi
elle était plus lourde que nous deux
et nous entraînait vers le centre du lit
mais il ne fallait pas être triste
comme elle l’était
cela arrivait
c’était comme dormir
c’était comme s’endormir sans plus jamais se réveiller
c’était tout
rien de plus
fallait pas pleurer
mais elle pleurait
et moi
j’étais sur mon lit
c’était mon lit
pourtant j’étais perdu
je ne comprenais pas
pourquoi elle pleurait
si c’était juste comme dormir
pourquoi ce n’était pas triste
si elle pleurait
elle nous a serré dans ses bras
elle nous a dit de ne pas pleurer
de ne pas être triste
qu’elle nous aimait
elle elle ne pouvait pas s’en empêcher
pleurer
peut-être parce que c’était son papa
peut-être parce qu’on ne savait pas bien pourquoi
il ne s’était pas réveillé
peut-être que elle
elle n’avait pas peur de lui
que c’était pour cela qu’elle était triste

moi j’ai senti comme un soulagement
j’allais pouvoir aller chez ma grand-mère sans craindre sa grosse voix
me coucher dans son fauteuil
faire la sieste
écouter les aventures de zorro
manger des tartines grillées en laissant des miettes partout
c’était la vie
et cela arrivait
en fait la mort c’était comme s’endormir
c’est juste qu’on ne se réveillait pas

mais alors
sûrement que dormir
ce n’est pas vraiment la vie
alors je ne dormirai plus j’ai pensé

depuis je ne dors pas la nuit
je pense à ce que le jour sera


21 juin 2012

Cet homme a trouvé réponse à chacune de ses questions. Des questions d’une rare complexité. Des réponses qui vont au-delà de ce qu’il aurait jamais pu imaginer, et pourtant, d’une extrême simplicité. Il a trouvé réponse.
Bien sûr, il tombe. Ah oui, il a raté ce virage parce qu’à force de fixer la mer qui s’insinue au loin dans les replis du paysage, il n’a pas vu cette courbe anodine, et dévalant la forte pente bordant l’asphalte, sans pouvoir arrêté son vélo, il est arrivé au ravin et maintenant il tombe. Il chute. Mais à l’heure actuelle il ne regarde pas le sol s’approcher et d’ailleurs, à la distance où il se trouve, il ne peut pas s’en rendre compte très clairement, de cette chute. Mais quand même. Il y a ce sentiment, et le vent dans les cheveux. Alors, il hésite sur la marche à suivre.
Finalement il sort un crayon de sa veste et fouille toutes ses poches avec fébrilité. Qu’au moins il ait le temps de noter ces fameuses réponses (et l’Humanité sera sauvée).
Le crayon n’est pas taillé et de papier, il n’en trouve pas.
Il s’écrase sur un rocher pointu.
Tant pis.


18 juin 2012

C’est un homme qui passe la matinée à la fenêtre du salon de son appartement. Premier étage. Du bar ou je prends habituellement mon déjeuner, je le vois, en robe de chambre. Il commente ce qu’il voit par la fenêtre. Il parle à quelqu’un qui se trouve dans son dos. Il rit et montre du doigt, décrit, se tait soudain, reprend en expliquant plus précisément ce qu’il voit. Il parle, s’énerve, fait des gestes avec ses deux bras. Il s’étonne, s’amuse, il parle. Se tourne vers la personne qui est dans son dos. Il détaille alors sa pensée. Il reformule, fait un geste de la main et montre un écart infime entre son pouce et son index : cette petite distance-là. Cet espace ridicule. Une si petite marge de manœuvre. Ils se sont frôlés sans même s’en rendre compte. L’accident, ils l’ont évité de justesse sans le savoir, sans le voir venir. Ils repartent insouciants. D’ici je l’ai vue, moi, cette petite catastrophe, cet accroc dans la vie. Mais rien, tout va bien et personne n’est au courant, à part moi, que la vie, à cet endroit, est aussi dangereuse qu’ailleurs.
Je suis sûr qu’il n’y a personne dans son dos. Il est là tous les matins. Au même endroit. Pendant trois heures environ, de neuf heures à midi. Il parle et je sais qu’il est seul. Il n’a même pas de chien. Pas de chat. Il est seul, j’en suis sûr. Il parle mais personne ne sait ce qu’il dit.

Un soir, je le vois traverser l’avenue. Il va vers le grand magasin. Je le suis jusque-là. Si j’entre avec lui dans le magasin, sauf s’il me dérange pour une simple bouteille d’eau, peut-être saurai-je s’il est seul ou pas. Il a pris un caddy. Il est armé pour les grandes commissions. il me suffira de jeter un œil sur le tapis roulant de la caisse pour savoir s’il y a quelqu’un dans son dos.

Arrivé aux portes de la grande surface, je fais demi-tour. Je ne veux pas savoir. Et de toute façon, j’en suis sûr. Il parle, mais personne ne sait ce qu’il dit.


12 juin 2012

Je suis parti un jour de pluie. Avec ce qui me restait d’essence. Comme dans un film, je suis tombé en panne avec les honneurs, pas loin de la frontière allemande. J’ai vidé ma carte de crédit en tickets de train et j’ai abouti au Pirée, début septembre. Il y avait de l’or sur l’eau, alors j’ai pris un bateau, pour Chypre.
Il y a ce type toujours à l’avant du bateau, toute la journée. Il reste là, se tenant au bastingage. Je passe, à toute heure, il fixe la mer. Je ne vois que son dos et son crâne dégarni. Quand je viens me placer à ses côtés il commence à parler immédiatement. A peine ais-je agrippé le parapet. Il est Turc, originaire de l’Est. Il a quitté son pays à l’âge de 24 ans et a vu des choses terribles en voyageant. Il a aussi séjourné dans des endroits où rien ne vient accélérer la marche régulière du temps.
Il s’appelle Ahmed. Il a 63 ans et veux revenir au pays. Voir ceux qu’ils avaient laissé, comment ils vivent, comment ils ne vivent plus.
Il veut entrer en Turquie sous une autre identité. Son idée est de passer la ligne verte à Nicosie puis de rester dans la partie occupée de l’île. Se faire passer pour un Turc fuyant la république de Chypre. Puis trouver un moyen quelconque de gagner la Turquie avec de faux papiers. Sous un faux nom.

Il n’arrête plus de parler Ahmed. Je le quitte quelques instants pour aller chercher un peu d’eau. Quand je reviens j’ai perdu une partie du récit. Je fais comme un petit bond dans le temps. Je bois et lui tends le verre. Il ne le voit pas.
« A l’heure qu’il est, dieu sait ce que sont devenu ceux que j’ai laissé. Je ne peux rien faire pour rattraper cela. Ce que j’ai abandonné pour trouver ma vie est perdu à jamais. Les moments de joie, perdus à jamais. Les peines aussi. L’amour. Tout est passé sans même être arrivé. Je veux revoir ceux qui vivent encore, visiter les morts et découvrir ceux qui sont nés. Mais je n’ai pas le courage de le faire à visage découvert. Il me reste un peu de temps pour m’inventer une vie. J’en veux une simple, pas une vie de voyage, une vie près d’un puits ou près d’un champ. Une vie comme celle que j’ai fuie. Une vie qui aurait dû être la mienne, dont j’aurais dû me souvenir plutôt que de tricher en la disant. Ma vie à moi est restée là-bas et j’en ai vécu une autre. Comment la retrouver sans me découvrir ? Je n’aurai pas le courage. Comment faire ? »
Voilà Ahmed qui pour la première se met à bouger, il se tourne vers moi avec un grand sourire. Il a déjà commencé à mentir.
« Excusez-moi » dit-il, « je vous ai pris pour quelqu’un d’autre ». Il quitte le pont et entre dans le bateau. Je reste seul. Il est 4 heures, ou 5 heures peut-être. Dans peu de temps nous arrivons. Il me reste un peu d’argent et un passeport en bonne et due forme. Quelques heures seulement pour décider ce que je vais faire.


15 mai 2012

Un petit bateau est pris dans les vents.
Il n’avance pas, ne recule
Ne navigue pas
Il flotte à peine
A peine

Ce petit bateau
Pris dans les vents changeants
A pour capitaine
Un homme frêle et fragile
Secoué par la barre
C’est un petit homme
De petite taille
Un homme à peine
A peine
A grande peine
Qui fait peine à voir
Accroché à la barre
Comme un petit mouchoir
Qu’on secoue
A l’adieu

Un homme à peine
Pour quelques temps encore un homme
Puis plus rien


17 mars 2012

On n’entretient jamais trop les liens de familles. C’est, n’est-ce pas, un cadre qui nous maintient. Un cadre.
Précisément, hier, je rendais visite à ma sœur. Elle habite assez loin, en dehors de la ville, et a pour tradition, à l’automne, de faire des confitures. En hiver avec elle, je m’en régale.
Et toujours nous nous donnons rendez-vous au même endroit : dans sa cuisine. C’est là que je vais et nulle part ailleurs. Quand j’arrive, je passe par l’arrière de la maison et je la trouve assise devant les pots de confiture. Hier, j’avais rendez-vous avec ma sœur, comme toujours, dans sa cuisine.
Il n’échappera à personne que le chemin le plus court entre deux points a et b est une ligne droite. Choisissant ce principe afin de gagner du temps j’ai rejoint le domicile de ma sœur comme à mon habitude : en empruntant les accès plus brefs. Une parfaite diagonale coupant courts au trop longs détours. J’emprunte pour aller chez elle systématiquement le même chemin.
Mais voilà que j’arrive chez ma sœur, trouvant sur la table de la cuisine où m’a mené ma ligne droite, sur la table de la cuisine donc, les confitures. Mais pas de sœur. Il n’échappe à personne que le chemin le plus court entre deux points a et b est une ligne droite et que l’habitude fait gagner du temps. Mais elle n’est pas là. Je cherche à gauche et à droite. Ah, je l’aperçois. Ma sœur est au jardin. Je la vois par la fenêtre de la cuisine. Elle marche dans la neige. Elle laisse des traces, fait des ronds et des courbes. Des ronds et des courbes.
Ma sœur est au jardin. Je suis, comme convenu, dans la cuisine. Ma sœur est ailleurs, elle n’est pas avec moi, elle n’est pas aux confitures. Ma sœur est sortie de la ligne droite qui va tout droit de chez moi à sa cuisine, qui mène tout droit aux confitures.
Je repars sans l’avoir vue, si ce n’est de loin, à travers une vitre, la vitre de la cuisine. Je ne l’ai pas reconnue. C’est ma sœur pourtant, je reconnais ses confitures. Je n’ai pas voulu sortir et la rejoindre au jardin. Ce jardin je n’y ai pas mis les pieds. Je pourrais me les mouiller, je pourrais glisser et me fracasser le crâne sur le pavé de la terrasse. Ce jardin est une jungle. Mon trajet à moi va de chez moi à sa cuisine, point à la ligne.
J’ai peur pour elle, je frémis à l’idée qu’elle ne retrouve pas le chemin. Que fait-elle au jardin ? Pourquoi fait-elle des courbes ? A quoi pense-t-elle pour ainsi sortir de notre ligne droite ?


9 février 2012

- Je suppose que vous allez me dire que vous n’êtes pas seule, qu’au mieux vous attendez quelqu’un de ponctuel, ce qui vous laisse à peine le temps de me dire que vous me trouvez laid, que je ne suis pas votre genre et que de toutes façon, vous voulez écrire quelques mots pour mettre vos idées sur papier : votre ami, celui que vous attendez, est quelqu’un d’important pour vous.
- Vous m’ôtez les mots de la bouche.


5 février 2012

D’une journée de boulot rentrer chez soi
derrière soi
fermer à double tour
puis
vérifier qu’on a bien fermé
à double tour
pour vérifier que vous avez bien fermé la porte d’entrée à double tour
ouvrir en comptant le nombre de tours
puis refermer à double tour
avoir un doute
rouvrir en comptant le nombre de tours
et ainsi de suite
un moment
épuisé de vérifier
se ranger dans un fauteuil au salon
en regardant un hibou
à la télévision
parler des hiboux
de la télévision
baisser le son de la télévision
tout à coup
au cas où
aller vérifier si on a bien fermé
à double tour
en approchant
lentement
de la porte
au milieu du couloir
frémir
ah la vie !
Elle passe par ce couloir
qui dessert aussi la chambre
alors aller se coucher
sans vérifier
parce que le chemin qui restait à faire
jusqu’à cette porte
qui n’est peut-être pas fermée à double tour
est trop long
trop droit
trop sombre
trop sans issue
dormir à moitié
rêver de mourir
dans l’incendie
de son appartement
parce qu’on ne trouve pas les clés
qui ouvrent la porte d’entrée
fermée à double tour
se réveiller en sueur.
aller ouvrir la porte
pour ne pas mourir asphyxié
passer le reste de la nuit
à épier les bruits de pas ou pas
dans le couloir
qui dessert aussi les toilettes
aller
tremblant
aux toilettes
fermer la porte des toilettes
à double tour
en sortir à sept heures
quand sonne le réveil
retourner en courant
à la journée de boulot


5 décembre 2011

Petit, j’ai été mordu, et depuis, je transpire. Dans ce cas-ci, c’est un chien noir. Il grogne. Je demande à mon voisin s’il est possible de l’amadouer. Juste un peu. Juste pour qu’il arrête de grogner en me regardant. « Excusez-moi, savez-vous s’il est possible de calmer ce chien ? »
Le voisin dit que oui. Qu’il faut lui tendre un morceau de viande. Je fouille mon sac et j’y trouve un bout de jambon coincé entre deux tranches de pain blanc, que je jette au chien. Qui le mange. Une fois le morceau de jambon avalé, le chien se tourne vers mon voisin. Il se remet à grogner, en regardant le voisin, donc, cette fois-ci. Le voisin transpire à son tour et me fait des signes discrets. Sa main remue pour attirer mon attention, ce que je prends soin de ne pas voir. Il murmure en tremblant «Vous reste-t-il un morceau de jambon, s’il vous-plaît ? Un tout petit morceau peut-être ?»
Quelle engeance.


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