1 février 2010

J’ai 10 ans. Je descends l’escalier qui mène à l’entrée de l’école. Au pied de l’escalier, des filles blondes pleurent, le visage dans les mains, à chaude larmes. C’est un souvenir du matin, l’arrivée à l’école, à l’arrivée du printemps. J’ai 10 ans et les filles pleurent, elles sont une bonne dizaine, à m’attendre là, sans doute à cause du printemps. Dans quelques jours il fera vraiment, vraiment bon. C’est fou les hormones, même à dix ans.

Mais qu’est-ce qu’il y a je dis ? Mais tu ne sais pas elle dit ? Mais quoi je dis ? Claude François est mort elle dit. C’est qui je dis ? C’est qui je dis ? C’est qui Claude François je dis ?

Depuis le 12 mars 1978, j’attends avec impatience qu’on me change d’école, puis de ville, puis de pays, puis de continent, de planète enfin, afin d’échapper à cette terrible réputation. Mais je suis toujours là, et depuis, je crains comme la peste le retour du printemps.


31 janvier 2010

Conditions général

-    Sauf cas de force maje
-    Cinq minutes avant l’he
Ne sont plus garanties

Voici ce qu’il me reste d’un spectacle qui m’avait déplu. J’avais déchiré le ticket. Un morceau, toujours lisible. Dans le filtre de la machine à laver. Toujours lisible, dans le filtre.


19 janvier 2010

A quoi sommes-nous réellement attachés ? Pour le savoir, Léon, appelé par ses amis « Léon-par-principe » se menotte à un radiateur. Il lance les clés dans un coin éloigné de la pièce, hors de sa portée. De la main gauche, restée libre, il écrit à son frère Jean, appelé par ses amis « Jean », pour que celui-ci vienne le nourrir. Il plie la lettre et la glisse dans l’enveloppe qu’il referme et sur laquelle il écrit l’adresse de Jean, dit « Jean ». Zut. Les timbres. Ils sont dans le bureau. Hors de portée.


12 janvier 2010

Je me suis penché pour refaire mes lacets, j’ai baissé la tête et la relevant me voilà perdu. Je n’ai jamais vu, rien vu de cette rue, et plus loin de cette avenue, de ce quartier puis de cette ville. Je prends un train vers un nom qui m’est inconnu. J’en prends bonne note pour descendre à la bonne station. Et pendant tout le trajet je me demande pourquoi. Pourquoi je dois quitter ce train mystérieux à ce moment-là ?

Mais bref j’en descends à l’heure dite et me voilà chez moi. Dans mon propre monde.

Suivre les ordres, ça a du bon. Je suis en sécurité. Je pourrais, par exemple, descendre à la librairie, acheter un journal, prendre des nouvelles de ce monde qui est mien.

Dans l’escalier, je marche sur mon lacet.

Quel est ce monde, si blanc, si blanc ? Pourquoi me parle-t-on masqué ?


10 janvier 2010

Hector se rassure en justifiant ses progrès par les heures passées à prier Dieu, du vrai travail que celui-là. Et donc, un mérite l’accompagne.

Je suis pour le triomphe du hasard. Je veux tuer la volonté.


21 décembre 2009
Camille laisse des traces, toujours, partout où elle passe, Camille se répand. Des larmes ou du sable. Des petits cailloux. Pour retrouver son chemin? Ou pour prendre l’espace?
Sans un mot de trop, Camille nous enlace.
Elle se défend.

20 décembre 2009

Vas-y, maintenant. Différents, nous le sommes, et des conseils, je n’en ai rien à faire parce que la vie n’est pas une science. Elle a décidé de s’appliquer à des êtres profondément différents. Mais des valeurs.


20 décembre 2009

Notre Elsa est une éponge. Elle absorbe tout et nous le rend en se tordant. Hier, je me suis cogné le front contre le mur. Aujourd’hui, Elsa porte une marque à la tête, une bosse bleutée. Une petite bosse.


4 décembre 2009

1. Faut s’enterrer. Ne pas trop regarder vers le ciel. Le plafond, disons. Garder les yeux sur terre, bien fixer sur la pointe des pieds. Rentrer la tête. On vit presque dans la cave maintenant. On attend. La victoire ou la défaite, peu importe. On attend. On sent le temps passer, ça, on le sent passer. Parfois, quand nous sommes dans la cave, la lumière passe par le soupirail. C’est l’aube. Comme elle nous change. Voilà que nous sommes poussiéreux. Déjà. Comme tout approche à grande vitesse. Dans la lumière. Voilà l’aube. Voilà enfin l’aube et la lumière encore douce me tire hors de l’abri. Par les yeux elle me tire hors de l’abri. Je vois les alentours de la maison. Tout ce que je connais est en place. A l’arrière du bâtiment, je n’y suis plus allée depuis longtemps, depuis si longtemps. Je ne sais plus la couleur, je ne sais pas si la couleur du monde est encore la même de ce côté-là. L’odeur du monde.  2. Les deux sœurs voient du pain sur la planche à pain. Du pain, là ? C’est magie, car nous, nous ne l’aurions pas laissé traîner. Qui peut avoir déposé quelque chose qui n’est pas fait pour être laissé derrière soi ? L’oreille est tendue. Finalement la peur est différente, en silence, elle est différente, mais elle est toujours là. Comme une personne qui croise les jambes et s’enfonce dans le fauteuil. Toujours là, mais différente. Quelqu’un a franchi le pas de la porte. Quelqu’un a laissé des traces. Quelqu’un a laissé des traces dans la poussière. Au sol, aller, pour écouter les traces. Puis lever la tête. Plus de bruit, plus de tonnerre ni de crépitements. Juste ce frottement sur le bois. Drôle de manière de frapper à une porte.  3. On l’enfile. Si on le renifle, nous croyons reconnaître l’odeur. Alors, c’est lui ? L’uniforme est unique. Il n’en existe qu’un. C’est l’uniforme. Il raconte toute l’histoire. De ses petits trous, ses accros, ses tâches. Un monde en soi. On l’enfile pour faire revenir. Pour accueillir. Pour comprendre. Pour porter un peu du fardeau du frère soldat.  4. C’est une couche bien au-delà de ce qui est connu. Ce n’est pas un simple appel. C’est le cri, celui de l’uniforme. Puis c’est pire encore. Après le cri, c’est pire encore.  5. Nous, on a peur. Nous autres. Le frère est parti et parfois les deux sœurs restent assises dedans la maison. Voilà l’aube. Voilà enfin l’aube et la lumière encore douce me tire hors de chez moi. Par les yeux elle me tire hors de chez moi. Je vois les alentours de la maison. Tout ce que je connais est en place. Il y a juste une paire de godillots qui a poussé sur l’arbre. Des bottillons noirs. Du solide. Comment ça pousse en une nuit sur mon arbre ? Au dessus des godillots, il y a un corps. Autre chose tiens. Et ça dort encore, la tête tombe sur la poitrine comme une tache. Il y a de drôles d’oiseaux qui tournent au-dessus de la tache. Je rentre chez moi, je ferme la porte, je la ferme. Un mur tombe. Un mur tombe devant moi. Un empire tombe. Sur un homme que je connais. Je crois que je vois déjà sa main qui dépasse de dessous les gravats. Il y a un flottement dans l’air, comme une brume, mais non, c’est du canon qui fume. Ce matin, j’ai croisé une ombre. Elle portait des godillots.  6. On m’aspire avec une question. Faire un pas dans cette direction ? On trace une ligne entre mon front et un autre front. Je suis une femme qui tombe en avant et laisse à son tour des traces. Il y a de drôles d’oiseaux quand même. C’est pas mon affaire. C’est mon affaire à moi. C’est pas mon affaire. C’est mon affaire à moi.


3 décembre 2009

Il m’a plu dessus, alors que tout autour de moi, les trottoirs sont secs. Il m’a plu, elle dit, j’en suis renversée. Il m’a tellement plu dessus que seuls mes souliers sont mouillés. Lui, passe. C’est sa vie, passer. Partout, il passe.


2 décembre 2009

Longtemps, je suis resté assis sur les marches d’un immeuble. Regarder les gens qui passent, les voitures aussi parfois. Mais souvent non, pas les voitures. Puis un jour, de la mousse sur le bout du nez, de la mousse sur les joues et sur les genoux, sur le dos des mains et la pointe des pieds. Le Nord est en face. Je me suis levé, ai fait demi-tour et j’ai marché vers le Sud. Pour l’instant je fais une pause dans un parc. La mousse a presque disparu déjà, avec le petit soleil. Après ma pause, qui sait ? Les grands lacs ? La mer ?


2 décembre 2009

Tom écrit « Où nous mène l’individualisme » sur un mur, en bord de Senne. Il s’arrête là. Il garde pour lui le point d’interrogation, car un type l’interpelle, un uniforme articulé, homme vide, tout en bleu foncé, un courage à demi, tourné tout entier vers la mission. Il court à perdre haleine. Il perd haleine. Il se repose, au bord du canal. Il regarde passer les gens, les gens des champs, les gens de la ville, qui, en journée seulement, se mélangent. Rentrent le soir venu, s’asseyent devant une fenêtre de lumière, tous ensemble, séparément. Tom rejoint son logis par la voie la plus longue, celle qui passe par  son école maternelle, son école primaire, secondaire, auto-école, université. Sur le mur du salon, avec ce qui lui reste de bombe, il peint un point d’interrogation. Il n’a pas encore bien compris.


2 décembre 2009

Il y a des jours comme ça, vraiment, des jours si lourds à porter, des charges, des poids, comme d’être coincé dans un moule à gaufres, suffoquer, s’appuyer au mur de la main droite, de la main gauche, chercher en vain son équilibre mais ne jamais tomber, marcher jusqu’à l’épicerie parce qu’on a besoin de ce foutu fromage râpé qu’on aime tant sur les pâtes, marcher, encore un peu et croiser un voisin qui vous dit qui vous dit qui vous dit qui vous assaille puis un peu vous écoute, vous prend par l’épaule, non pas l’épaule, pitié, pas ce geste réconfortant ne réconfortant pas, pas ça. Las. Rentrer chez soi, monter les marches, ce poids, cette charge, monter, et arrivé, se rendre compte qu’on a oublié le fromage râpé. Encore. Il y a des jours, le fromage râpé.


2 décembre 2009

Stépha reste au sol. Toute la journée, toute la nuit, il préfère le sol. Sa mère le met au lit, dès qu’elle a franchi la porte il en sort pour se coucher par terre. Pourquoi lui demande sa maman ? Pourquoi restes-tu là ? Le sol est si dur, le lit est bien plus confortable. Stépha ne dit rien. Il s’étire lentement en baillant puis ferme les yeux. Il colle une oreille au sol et regarde la poussière sur le tapis. Ecouter le bruit sourd. Le sol produit un bruit sombre, profond. Ça rassure Stépha. Comme c’est le week-end, il va pouvoir rester là. Lundi, ce sera une autre affaire.


2 décembre 2009

is bien comment ça va aller. 10 heures 35. 36. 37. 38. 39. 40. 41… Et puis.  Yeux, yeux, yeux, yeux, bras, bouche, bras, cou, nez, yeux, yeux, yeux, bras, bouche, bouche, main, pied, pied, bouche, épaule, torse, yeux, oreille, oreille, oreille, front, peau, peau, toute la peau, cuisse, pied, pied, bras, bouche, ticket, billet, monnaie, monnaie, monnaie, monnaie, monnaie, monnaie, monnaie,  monnaie, monnaie, monnaie, monnaie, monnaie, pieds, pieds, pieds, main, dos, main, pieds, main, yeux, pieds, main, yeux, pieds, pied. Voilà. On y est!


2 décembre 2009

Merde, j’ai croisé le regard d’un croqueur d’orteil, à la place du mort dans un véhicule d’usage, une longue berline transportant des regrets, des regrets à la pelle. J’ai croisé son regard simple et tranquille. Ca m’a fait un coup, un vilain coup dans la matinée ensoleillée. Sur mon vélo j’étais. Me voilà à me retourner sur un corbillard qui roule sur une avenue chic, et moi qui me demande si ça vaut la peine alors de chercher un logement. Je m’arrête sur le bord de la route. Je regarde les gens qui passent se charger d’espoir. Jusqu’au bout du jour. Puis je rentre chez mon hébergeur. Je lui dis « Rien, encore ». Je m’enferme dans la chambre.


2 décembre 2009

Il me faudrait une lueur d’espoir. Petite. Une petite flammèche. Je fais pivoter mon bassin vers la droite, à fond à droite. Je regarde à l’horizon, plus près, rien. Je tourne le bassin vers la gauche, je porte le regard loin, puis à mi-chemin entre moi et le bout de la terre, je cherche de l’œil droit, puis du gauche. Personne.  Fâcheux. Je suis embêté. Personne ne semble pouvoir me venir en aide, moi qui suis dans une situation périlleuse. Je m’enfonce au Botswana. Bouger les pieds, inutile d’y penser, déjà. Les genoux, les plier, à peine, et puis si c’est pour tomber en arrière, merci bien. Oh, je sais ce qu’on dit, dans ces cas-là, mieux vaut être étendu les bars en croix pour minimiser la pression au cm², mais on ne pense pas au fait que debout, la bouche et le nez sont nettement plus haut. C’est bien à cet endroit que le problème se posera, pour le reste, tout ceci est peut-être excellent pour la peau.  J’appelle une première fois. Je me résous à ça. Ohé ! Anybody ? Ne pas gesticuler. J’accélère ce faisant le mouvement. Je mets les mains dans les poches de ma veste. Seigneur. Je viens de me rendre ridicule en appelant de la sorte. Pourvu que personne ne m’ait vu.


2 décembre 2009

Elle frottait la plante du pied avec une main plongée dans un gant de toilettes. De l’autre main, elle maintenait la jambe en l’air en serrant fortement la cheville. Je me débattais dans la mesure des possibilités que me laissait la baignoire sabot. Elle criait « le petit Jésus te regarde! ». Je hurlais.  Des années plus tard j’ai entendu parler de l’épisode de Marie-Madeleine. Alors j’ai compris ce que ma tante Julienne voulait dire. Depuis, je me lave les pieds avec un gant de toilette. Un pied avec une face du gant, l’autre pied avec l’autre face. Parfois, j’essaie de les essuyer avec mes cheveux, mais je ne suis pas assez souple. Je me demande alors si mes péchés me sont pardonnés.  «Ta foi t’a sauvée: va en paix.»


2 décembre 2009

C’est une photo de la côte. Une photo assez mauvaise, prise d’un appartement, en hauteur, un appartement de vacanciers. Par un vacancier. En couleur. Mais grise. La mer du Nord. Je l’ai trouvée sur le marché il y a des mois. Je l’ai achetée parce qu’elle me rappelait les vacances de mon enfance, que je préfère associer à une mauvaise photo qu’au goût de gaufre mélangé à celui du sable.  Je l’ai accrochée au mur, juste au dessus de mon bureau. Au début je passais fréquemment de longues minutes à la regarder, l’ausculter, interrompant sans cesse mon travail. Maintenant je m’y suis habitué. Je la connais presque par cœur.  Depuis ce matin, je suis sûr qu’il y a un personnage en plus sur la photo. Un petit garçon en maillot rouge et bleu. Il est très loin, et sur la photo il apparaît de manière floue. C’est peut-être une fille. Mais je pense, moi, que c’est un garçon. On ne distingue rien de son visage. Mais c’est sûr, il pleure. Peut-être que sa gaufre est tombée dans le sable. Et merde.


2 décembre 2009

Je m’écris des cartes postales et le matin je descends les escaliers comme un dingue pour voir si elles sont arrivées. Aujourd’hui, on me parle du beau temps et on me dit que bientôt, nous nous reverrons. Si c’est pour me parler du beau temps, merci bien.