Archive pour juin, 2006

29 juin 2006

Qu’est-ce que l’intimité ? Est-ce que je respecte l’autre si j’assiste à un moment de sa vie, alors qu’il ou elle n’en a pas conscience, ou pire, alors qu’il ou elle semble persuadé d’être à l’abri des regards et qu’il vit un moment d’instense intimité ? L’enfant qui joue dans le jardin, rampant comme un soldat en approchant du bosquet, les pré-ados qui jouent à docteur ou les franchement ados qui se roulent une pelle, s’ils savaient que je les regarde, continueraient-ils ? Et s’ils ne me remarquent pas, qu’en est-il de leur intimité, est-elle plus fragile ? Y a-t-il, pour cette intimité, un état particulier, entre la bulle hermétique et l’exposition au monde ? Ou est-ce la forte conscience de l’autre uniquement qui l’assassine ?

Toutes ces questions me trottent en tête depuis plusieurs nuits. Une autre aussi : devrais-je en parler avec mes nouveaux voisins, manifestement fort jeunes ?

27 juin 2006

Je ne vous ai jamais dit, et pour cause, ça n’a aucun intérêt, que j’avais peur des chiens. Un d’entre eux m’a plaqué au sol alors que je ne m’étais pas dressé depuis bien longtemps sur mes pattes, et j’ai gardé de cet acte très peu sport un véritable effroi du chien. 

Ce matin, en baladant mon corps, j’ai vu dans le parc une dame qui en promenait un, ridiculement petit. Il avait des pattes très courtes et se dandinait piteusement, se frayant un chemin à travers les herbes qui lui caressaient le ventre. Elle l’a appelé, « Pedro », car il traînait, et peut-être après tout que cette dame avait des choses à faire. Pedro. Un chien qui parle espagnol ! Faut-il qu’il soit intelligent ! Avais-je déjà vu ce chien espagnol quelque part ? L’avais-je vu affronter un taureau furieux dans une arène noyée de soleil ? M’avait-il coupé les cheveux dans un village blanc et bleu, face à la mer ? Son aïeul avait-il forcé les voies de la fortune en mettant à genoux de fiers indiens d’Amérique (face aux caméras) ?

Le fait est que je n’ai pas eu peur du petit chien. Je me suis même penché vers lui, et après un délai nécessaire à des présentations en bonne et due forme, j’ai tendu la main vers lui pour le caresser, ce qui était une mauvaise idée puisque le petit chien, évidemment, m’a mordu, refusant ensuite de lâcher ma main. J’ai dû frapper plusieurs fois le chien contre un arbre avant qu’il ne lâche prise. Ayant récupéré ma main, j’ai pu la foutre en travers de la gueule de la dame qui me frappait lourdement sur la tête avec son parapluie (il ne pleuvait malheureusement pas, et elle n’avait donc rien de mieux à faire avec l’ustensile).

A partir d’aujourd’hui, j’aurai donc aussi peur des dames, je ne les caresserai plus et je me demande qui je pourrai encore caresser. Pour l’heure, je n’ai pas de réponse et je regarde un match de foot à la télévision.

26 juin 2006

Celui qui lit ce post vivra bientôt quelque chose d’heureux. Et hop. C’est tellement facile, je n’ai pas pu résister. Ne me remerciez pas. Enfin, si finalement.

25 juin 2006

- Soldat ? Soldat ? Soldat, tu m’entends ?
- Qu’est-ce que c’est ?
- Mais ?! Qui es-tu ?
- Ecoute, je porte un casque sur la tête, un gilet de cuir et des sandales tressées. Comme nous ne sommes pas à la période du carnaval, j’ai bien l’impression d’être un vrai soldat, et j’ai cru donc que c’est moi que tu appelais.
- Où est ton collègue, celui qui gardait la porte avec toi ce matin ?
- Personne ne gardait la porte avec moi ce matin.
- Tu mens ! Une autre que toi, bien plus malin, est venu me parler ce matin.
- C’est possible, mais personne ne montait la garde avec moi ce matin, j’étais en congé. Par contre, ce que j’appellerais plutôt un idiot a été arrêté ce matin pour avoir dit au sergent que tu étais courageuse. Et voilà que je le remplace au lieu de boire du vin avec mes amis.
- Que vont-ils faire de lui ?
- Tout ce qu’ils ne peuvent faire avec toi.

25 juin 2006

Un bus roule à vive allure sur la banquise. A l’arrêt, un groupe de pingouins femelles attend le bus en se tapant les côtes pour lutter contre le froid, elles vont au marché. Le bus ne s’arrête pas, il éclabousse le groupe de femelles et continue sa route. Une femelle porte plainte auprès du substitut du shérif local, Yoeri, un ex-agent du KGB. Celui-ci contacte Bjorn, un espion suédois reconverti dans la police de Gouy-lez-piétons, spécialiste de l’indentification des chauffeurs de bus. En utilisant les archives récentes d’un satellite américain, celui-ci parvient à démontrer que le chauffeur de bus s’appelle Lucien. Réveil.

24 juin 2006

- Le chien de l'indien est mort le matin. A 15 heures, je l'ai trouvé, l'indien, dansant sur la colline. Il faisait un cercle autour d'un trou creusé dans le sol en fredonnant des chansons d'écoliers. J'ai d'abord un peu attendu mais j'ai rapidement traversé le cercle de l'indien pour aller voir autour de quoi il dansait. C'est comme ça que j'ai vu le chien, allongé au fond du trou, avec une laisse, deux colliers et d'autres objets, peut-être ses jouets, au chien. L'indien continuait sa danse et ses chants. Je suis ressortie du cercle et je me suis assise, j'ai regardé l'indien danser et j'ai attendu très longtemps. Ce n'est qu'à la tombée de la nuit qu'il a arrêté de tourner. Il a recouvert le corps et les objets avec la terre qu'il poussait dans le trou avec ses mains. Il est venu s'asseoir à côté de moi et m'a dit que c'était fini, et moi, je pleurais un peu. C'est fini. Il a répété plusieurs fois.
- C’est tout ?
- Oui, c’est tout
- Mais Antigone, tu ne peux pas te limiter à ça, c’est ça ta défense ?
- Oui, c'est tout

23 juin 2006

Si on m’avait donné des ailes, j’aurais voulu voler comme ceux-là.

Chaque matin, en montant sur la crête, je les cherchais du regard. A certains moments, je courais littéralement dans des nuages de papillons. Je n’en avais jamais vu autant. Moi qui crains les bêbêtes comme la peste, je me surprenais à me lever plus tôt pour aller regarder les papillons là-haut. J’affrontais les criquets qui dans leur panique vous volent dans les ailes, les lézards insaisissables (heureusement), les araignées énormes, très grosses disons, les guêpes et les abeilles dont j’ai véritablement horreur. Pour les armées de papillons.

Couche toi et ne bouge plus, que je vienne me poser sur ton bras, et par après, souviens-toi de moi.

J’étais particulièrement sensible à l’idée qu’un papillon ne vivant qu’une journée, je voyais chaque jour de nouveaux papillons. Des papillons vert et jaunes avaient plus particulièrement attiré mon attention. Les premiers jours, je les avais déclaré les plus beaux. Le jaune vif du haut des ailes et le vert très pâle du bas formaient un alliage incroyable. Mais après quelques jours, j’ai jeté mon dévolu sur un autre papillon. Ses ailes étaient noires et bleu clair. Le contraste des couleurs était si puissant que cela donnait l’impression d’un travail de grande précision, un dessin à l’encre de Chine réalisé par une main d’une grande sûreté. J’ai baptisé mon papillon Thomas. Il y avait peu de Thomas. Leur relative rareté rendait la rencontre encore plus jouissive.

De moi, ce que tu prends, prends-le vraiment

En reprenant la route vers encore plus haut, le temps était radieux, comme à son habitude depuis que j’étais arrivé. J’avais décidé d’emprunter les routes nationales et de ne monter sur l’autoroute qu’après Montpellier.  Je roulais lentement en goûtant une dernière fois au magnifique paysage des Sévènes. Alors que je me trouvais bien prudent, un Thomas est venu s’écraser sur le pare-brise. Il est resté prisonnier d’un essuie-glace. Je voyais ses ailes magnifiques vibrer au vent. J’aurais pu m’arrêter et le détacher doucement. Mais je n’en ai pas eu le cœur, et j’ai simplement actionné les balais. Thomas est parti pour un dernier vol, nettement moins gracieux celui-ci.

Et garde-le en toi. En échange, souviens-toi de moi un instant

Je m’en voulais terriblement, j’avais pris une vie, et à un être en pleine jeunesse, il était à peine quelques heures dans la vie du papillon. Je me suis inquiété pendant quelques centaines de mètres. J’ai pensé m’arrêter, mais pour faire quoi exactement. Heureusement, j’ai continué, parce que derrière le virage, il y avait les collines et le ciel, et plus loin, le village. Alors, j’ai pensé à autre chose. En échange, je me suis juré d'écrire ce petit texte.

Couche toi et ne bouge plus, que je vienne me poser sur ton bras,
et par après, souviens-toi de moi.
De moi, ce que tu prends, prends-le vraiment
Et garde-le en toi.
En échange, par après, souviens-toi de moi un instant
Et puis

19 juin 2006

Sur la route, des essaims de motards tournoient autour de nous, passant à gauche et à droite des voitures, fonçant vers la France pour se voir perdre un match de plus. Aux pompes, d’interminables files de 2 roues assoiffés de carburant, et aux caisses, la tension monte. J'entends un gros bras crier à un catalan "espanol de merda". Je suis content d'avoir compris, mon espagnol progresse. Il me dit que c'est vrai non et je lui réponds que tout ce qui n'est pas tout à fait faux est un peu vrai. Comme il me regarde.

Sur les ponts, des jeunes gens font des signes avec les bras pour exciter les motards, ils serrent les poings ou agitent les mains en l’air. Une fois les motards passés, les jeunes courent de l’autre côté du pont pour constater leur succès : les motards marchent, on les voit accélérer encore et filer à l’infini.

Fréquemment, nous devons ralentir, nous arrêter, repartir, et enfin passer au pas quelques motos couchées dans l'herbe, sur le côté de la route.

Plus je remonte vers le Nord, plus le soleil descend dans le ciel, plus les ombres se font grandes et belles, et plus les crétins sur les ponts agitent les bras dans le ciel, plus les crétins à roulettes foncent, plus les accidents sont fréquents, plus les crétins en boite ralentissent pour regarder le spectacle.

Au pays des idiots que nous sommes, les plus crétins d'entre nous projettent sur le sol des ombres plus longues et plus belles que les autres. Entre midi et midi un quart, ils lisent les documents administratifs qu’ils ne comprennent pas le matin. Le soir, ils montent sur les ponts, enfourchent leur moto ou s'engouffrent dans leur voiture au lieu de regarder le soleil qui se couche.

Je suis passé en dessous de beaucoup de ponts avant de m’arrêter. J’ai roulé trop vite puisque j’ai roulé. Je suis le premier des crétins et c'est sur moi-même que je projette une ombre.

18 juin 2006

Moi, moi, que vais-je faire quand tu seras parti, toi, toi qui fais des bonds autour de mon coeur ?

18 juin 2006

J'ai passé la nuit avec deux femmes. Et bien je peux vous dire que tout ce qu'on m'a raconté là-dessus, c'est très exagéré. Ce n'était pas terrible du tout. En plus, elles ronflaient.

17 juin 2006

"J'ai une promenade avec mon jacket et je retourne". Le serveur est pantois. Je traduis: Monsieur va chercher sa veste et reviens. Le serveur me regarde bizarrement. Il ne m'adresse plus la parole jusqu'à l'addition. En lui tendant l'argent je lui dis "J'ai une promenade sur ma voiture et je ne retourne pas". En effet, je ne retourne pas, il ne trouve pas de pourboire dans la petite assiette. Il me répond quand même: "Egalement monsieur".

16 juin 2006

Haiku en deux temps

Sur un pic,
Lire à haute voix un roman de Paul Auster,
avec l’accent du Languedoc.

Croiser des touristes allemands.
Le soir, être assis à côté d’eux
au restaurant

15 juin 2006

J'avais trouvé dans un tiroir de ma mémoire un vieux CD de Paolo Conté. Je l'ai écouté. Laura s'est levée du fauteuil de cuir rouge, elle est sortie de mon esprit en claquant la porte. Laura n'a jamais supporté cette légèreté qui parfois me prend.

14 juin 2006

J'ai rêvé de toi encore. J'ai rêvé que tu avais lu chaque lettre, et surtout cette dernière que j'ai écrite cette nuit, mais que je ne t'enverrai pas, dans laquelle je te posais une question, pour la première fois. Tu répondais à haute voix, "je suis dans le Cantal, et ici, la vue et la vie sont bien assez bonnes pour moi".

Quelques milliers de collines qui nous séparent. Et ton fils, est-ce qu'il nous sépare? Où serions-nous sans lui?

12 juin 2006

Haiku

Sur le périphérique
pour rejoindre les révolutionnaires
j’ai écrit “libérez la bande d’arrêt d’urgence”

10 juin 2006

J'ai demandé à un coiffeur qu'il me fasse la coupe du monde. Il n'a pas ri. Forcément.

10 juin 2006

J’ai décidé de t’écrire le jour où j’ai retrouvé les restes d’un amour délavé au fond de la poche d’un vieux jeans qui sortait de la lessive. Je n’ai pas pu relire tout l’amour, il ne restait que quelques pâles mots. J’ai juste reconnu l’écriture, la mémoire à fait le reste, elle reste nette. Je devrais mettre plus souvent ma mémoire dans la machine à laver, la passer à 90 °.

Ton fils, que tu n’as jamais vu. Ton fils, penses-tu à lui, et alors, penses-tu à moi ? Te demandes-tu si nous pensons à toi, ou plutôt, te demandes-tu s’il pense à toi. Car tu ne penses peut-être pas à nous en même temps, au même moment, n’est-ce pas.

J’ai décidé de t’écrire car je n’ai pas compris ce que j’avais fait, gardé cet enfant que tu ne voulais pas, t’imposer cette paternité dont tu ne savais que faire. J’ai voulu te dire que tout ceci n’était pas grave.

J’envoie les lettres à poste restante, Remblais. Un bled pointé au hasard sur la carte. Il doit y avoir un pile impressionnante de lettres là-bas, dans le petit bureau de la poste de Remblais. Je m’en tape que tu reçoives ces lettres ou pas, j’ai juste besoin de les écrire.

8 juin 2006

Pas de rêve, pas de souvenir de rêve en tous cas. Quand je me lève, je suis sec. Sec comme une vieille branche, prêt à craquer. Parfois, si j’ai un peu d’espoir, je fouille au fond de moi, j’ouvre la trappe de ma nuit. Rien. Pas la moindre ombre, pas la moindre lumière, pas le moindre fragment de songe à me mettre dans la tête. Pas le moindre contraste, la nuit est comme l’intérieur d’une pierre de lave, dense et sombre. Mes nuits n’ont pas de longueur, elles sont vides de temps.

Au matin, je titube, je cherche mon équilibre et je finis toujours par m’asseoir sur la chaise de la cuisine, toujours. Il n’y a pas de raison d’aller plus loin, ni de parler, juste fixer le mur. Je ne résonne de rien, aucun écho sur les parois lourdes de ma poitrine. Donc, que dirais-je, là maintenant ? Que je suis un homme sans rêve.

7 juin 2006

Son cœur est comme un petit objet de cristal, quelque chose de très fragile tu sais, alors, c’est mieux comme ça. Comment aurait-il pu comprendre que son père soit aussi grand que toi? C’est le matin, dans la petite lumière du matin, qu’il navigue le mieux. Il court comme un furet, tu te souviens ? Il court, puis s’arrête, et repart. Puis s’arrête encore et dit quelque chose tout bas, dans sa barbe d’enfant. Un jour il dit, à son âge, je suis fatigué de tout ça. Un autre jour, il dit hourra. C’est le matin qu’il fait cela. Alors, il ne faut surtout pas le serrer, le prendre dans tes bras, il gigote et s’enfuit. Attendre que passe midi pour que sa tête se pose un peu sur sa petite poitrine et qu’il étende les bras. Qu’il se donne à toi. Alors tu es là, en même temps que lui, dans un grand paysage.

C’est pour ça. C’est pour tout ça, et si tu le croises, n’oublie pas. Mais tu ne ferais pas ça, n’est-ce pas, le voir et t’arrêter ?

6 juin 2006

Je courais dans la rue, je courais comme une folle. J’étais en retard. J’ai bousculé des gens sur ma route. J’étais en retard.

J’ai laissé longtemps le doigt sur la sonnette si bien que, quand il m’a ouvert, il était tendu. J’ai crié « je suis en retard ». Il m’a dit qu'il ne savait même pas que j’allais passer. Je lui ai dis à quel point il était con. Une semaine de retard, j’ai dit. Une semaine pour devenir une mère, c’est trop court.  Il s’est pris la tête dans les mains, et j’ai compris que je n’avais rien à attendre d’un type qui se prenait la tête dans les mains. Il m’a dit qu’est-ce que tu vas faire ? et j’ai senti mes yeux devenir ronds. Ce que j’allais faire ? Moi ?

Finalement, j’ai pris deux décisions. J’ai gardé l’enfant, mais pas le père. Et pourtant, qui pouvait imaginer une seconde que j’étais prête ? Deux fois plus prête que les autres encore bien.

Maintenant, j’ai rattrapé le temps, il faut dire que rien ne m’a laissé le choix. Je peux vous dire une chose, sur une sonnerie d’école, que vous ne comprendrez peut-être pas : celle-ci, en particulier, me fait des frissons sur les bras.