Sur la route, des essaims de motards tournoient autour de nous, passant à gauche et à droite des voitures, fonçant vers la France pour se voir perdre un match de plus. Aux pompes, d’interminables files de 2 roues assoiffés de carburant, et aux caisses, la tension monte. J'entends un gros bras crier à un catalan "espanol de merda". Je suis content d'avoir compris, mon espagnol progresse. Il me dit que c'est vrai non et je lui réponds que tout ce qui n'est pas tout à fait faux est un peu vrai. Comme il me regarde.
Sur les ponts, des jeunes gens font des signes avec les bras pour exciter les motards, ils serrent les poings ou agitent les mains en l’air. Une fois les motards passés, les jeunes courent de l’autre côté du pont pour constater leur succès : les motards marchent, on les voit accélérer encore et filer à l’infini.
Fréquemment, nous devons ralentir, nous arrêter, repartir, et enfin passer au pas quelques motos couchées dans l'herbe, sur le côté de la route.
Plus je remonte vers le Nord, plus le soleil descend dans le ciel, plus les ombres se font grandes et belles, et plus les crétins sur les ponts agitent les bras dans le ciel, plus les crétins à roulettes foncent, plus les accidents sont fréquents, plus les crétins en boite ralentissent pour regarder le spectacle.
Au pays des idiots que nous sommes, les plus crétins d'entre nous projettent sur le sol des ombres plus longues et plus belles que les autres. Entre midi et midi un quart, ils lisent les documents administratifs qu’ils ne comprennent pas le matin. Le soir, ils montent sur les ponts, enfourchent leur moto ou s'engouffrent dans leur voiture au lieu de regarder le soleil qui se couche.
Je suis passé en dessous de beaucoup de ponts avant de m’arrêter. J’ai roulé trop vite puisque j’ai roulé. Je suis le premier des crétins et c'est sur moi-même que je projette une ombre.