Sigfried Von Neuhaus avait une grande épée. Il en usait quotidiennement pour fendre du barbare. Sa technique était à la fois simple et efficace, et assez impressionnante. Il frappait sur le haut du crâne et coupait littéralement le corps en deux parties, sur la hauteur. Si, par malheur, l’ennemi portait un casque, Siegfried tranchait d’abord la tête, qui roulait sur le sol, pour ensuite placer son coup favori. On n’a jamais compté le nombre exact de morts qu’il avait laissé derrière lui.
Siegfried appartenait à l'armée du Tsar Tsu, une armée invincible, essentiellement pour des raisons historiques. Son chef, le général Ronsard, aimait beaucoup Siegfried. Il aimait aussi sa technique à l'épée. Il aimait voir les corps tomber, déchirés, comme des toasts. Pendant les périodes plus calmes, il demandait souvent à Siegfried d’aller couper en deux quelques paysans qui travaillaient dans les champs bordant le campement pour amuser la galerie.
Il faut dire que le quotidien dans la troupe était plutôt morose. Tous les soirs on enterrait le soldat mort au combat. Le mort du jour s’appelait toujours Lee. Ensuite, on buvait. Après la première bière, on louait le courage du soldat Lee, à la seconde, on riait de grandes oreilles, et à la troisième, tiens, voilà du boudin.
Pour des raisons essentiellement historiques, l'armée du Tsar Tsu perdit la guerre. Siegfried rentra chez lui. Plus personne ne l'attendait, et il trouva la maison totalement vide. Il y jeta son petit matelas. On jugea son chef, qui fut condamné à la prison à vie et gardé enfermé dans une très haute tour.
Siegfried habite aujourd’hui dans une petite maison au bord d’un canal. Une fois par an, il remet son uniforme et rejoint ses anciens camarades pour un barbecue et une après-midi de souvenirs. Chaque année, Siegfried s’amuse beaucoup avec ses amis, ils rient de leurs aventures, s’émeuvent aussi de leurs exploits. La technique de Siegfried est restée populaire et certains l’imitent avec un couteau ou une fourchette en frappant le sol du pied droit. L’assemblée s’esclaffe et des dizaines de bouches ouvertes laissent apparaître la viande des brochettes, broyée sous les dents.
Chaque année, Siegfried rentre chez lui après le barbecue, et se couche tôt. Il fait cette nuit là un peu plus de cauchemars que d’habitude.