Archive pour juin, 2006

5/06/2006

Laura traîne dans le quartier, je le sens. Je ne vais pas aller me coucher, c’est inutile. Elle va sonner et partir en courant, au meilleur moment, celui où le sommeil me prend.

Je hais Laura. Je la hais de tout mon être. Et pourtant, elle couche avec moi. Elle me vagabonde autour de la tête, sans bruit. Elle m’obsède en sourdine. Elle me colle aux tempes. Je voudrais la jeter, m’en défaire à jamais. La suer une bonne fois pour toutes par tous les pores de mon angoisse. Mais Laura reste là, au fond de moi.

5/06/2006

Je mesure 1 m 73. Et bien, tous les médecins que j'ai consulté, tous, prétendent que je fais 1 m 72. C'est dingue.

5/06/2006

Ma crémière, c’était le printemps. Rien que de la voir, on reprenait courage, la vie repartait pour un tour. Ces derniers temps, elle avait pris un peu d’automne sur le front. Comme des petites nervures de feuilles d’arrière saison, qui craquent sous les doigts. Ma crémière, quel beau moment, et quel court printemps. Je lui aurais bien dis quelque chose d’autre que le titre de mon journal, mais son mari de libraire est arrivé, le cheveu mal réveillé, dressé sur la tête. Il m’a regardé d’un air de libraire. Il m’a dit Monsieur, je lui ai dis Bonjour. Je suis sorti de la librairie en écrasant quelques feuilles sur le sol, et j’ai refermé la porte derrière moi malgré le soleil qui brillait dans le ciel.

4/06/2006

Ah ça, le malheur, nous n’aimions pas ça. C’est qu’à chaque coup dur, Edith se mettait à chanter. Et Edith chantait faux. La durée de ses miaulements était proportionnelle à l’intensité de la douleur. La pire journée de ma vie fut celle où la tortue d’Edith nous quitta. Elle ne put, Edith, s’empêcher de chanter à tue-tête jusqu’à tard dans la nuit.

Nous étions 5 dans une voiture en route pour le sud, 4 hommes et Edith. A notre grand déplaisir, notre éducation nous interdisait de la gifler. Pourtant, tous, nous souffrions. Personnellement, j’étais assis à l’arrière, entre Edith et Rémy. Je l’aurais bien poussée par la portière dans un virage mais elle avait, la garce, mis la sécurité. Arrivés vers 1 heures du matin à Perpignan, je me souviens d’avoir vu André pleurer, il avait conduit sur la fin, et Rémy s’en prendre violemment à une vieille dame qui passait malheureusement pour elle par là.

Edith nous dit qu’elle se sentait déjà un peu mieux, qu’une bonne nuit lui ferait du bien. Que, peut-être, demain, la vie reprendrait le dessus. André, Rémy, Olivier et moi avons quitté Perpignan en train à 5 heures du matin. Nous avons laissé les clés de la voiture à Edith. Ce n’est qu’à 10 minutes de Bruxelles qu'André s’est rappelé que Edith n’avait pas son permis. Edith chantait.

2/06/2006

Sigfried Von Neuhaus avait une grande épée. Il en usait quotidiennement pour fendre du barbare. Sa technique était à la fois simple et efficace, et assez impressionnante. Il frappait sur le haut du crâne et coupait littéralement le corps en deux parties, sur la hauteur. Si, par malheur, l’ennemi portait un casque, Siegfried tranchait d’abord la tête, qui roulait sur le sol, pour ensuite placer son coup favori. On n’a jamais compté le nombre exact de morts qu’il avait laissé derrière lui.

Siegfried appartenait à l'armée du Tsar Tsu, une armée invincible, essentiellement pour des raisons historiques. Son chef, le général Ronsard, aimait beaucoup Siegfried. Il aimait aussi sa technique à l'épée. Il aimait voir les corps tomber, déchirés, comme des toasts. Pendant les périodes plus calmes, il demandait souvent à Siegfried d’aller couper en deux quelques paysans qui travaillaient dans les champs bordant le campement pour amuser la galerie.

Il faut dire que le quotidien dans la troupe était plutôt morose. Tous les soirs on enterrait le soldat mort au combat. Le mort du jour s’appelait toujours Lee. Ensuite, on buvait. Après la première bière, on louait le courage du soldat Lee, à la seconde, on riait de grandes oreilles, et à la troisième, tiens, voilà du boudin.

Pour des raisons essentiellement historiques, l'armée du Tsar Tsu perdit la guerre. Siegfried rentra chez lui. Plus personne ne l'attendait, et il trouva la maison totalement vide. Il y jeta son petit matelas. On jugea son chef, qui fut condamné à la prison à vie et gardé enfermé dans une très haute tour.

Siegfried habite aujourd’hui dans une petite maison au bord d’un canal. Une fois par an, il remet son uniforme et rejoint ses anciens camarades pour un barbecue et une après-midi de souvenirs. Chaque année, Siegfried s’amuse beaucoup avec ses amis, ils rient de leurs aventures, s’émeuvent aussi de leurs exploits. La technique de Siegfried est restée populaire et certains l’imitent avec un couteau ou une fourchette en frappant le sol du pied droit. L’assemblée s’esclaffe et des dizaines de bouches ouvertes laissent apparaître la viande des brochettes, broyée sous les dents.

Chaque année, Siegfried rentre chez lui après le barbecue, et se couche tôt. Il fait cette nuit là un peu plus de cauchemars que d’habitude.