Archive pour août, 2006

31/08/2006

C’est moi qui ai découvert l’électricité, en 1970, en mettant les doigts dans une prise. C’est sans doute cet évènement qui a fait de moi ce que je suis aujourd’hui, on le serait à moins. Croyez-moi si vous voulez, mais j’ai un net souvenir, un moment d’intensité, comme une ligne claire qui me traverse. Je crois, dur comme fer, je sens en moi, je me souviens, qu’au moment où j’ai fourré les doigts dans le jus, à cet instant précis, je m’apprêtais à dire quelque chose d’intelligent.

On dit que ce n’est pas possible, que j’étais trop petit. Ce sont mes parents surtout qui disent cela, et je les comprends, ils doivent se sentir extrêmement coupables. Il m’a également semblé fort longtemps qu’ils l’étaient, coupables. Aujourd’hui, c’est passé. Tout ça est passé.

J’ai gardé bien plus que des souvenirs de ce moment, j’en ai aussi conservé des séquelles, des pièces du puzzle qui ont été brûlées à tout jamais. Dans mon 500 pièces à moi, il y a des trous noirs. J’y mets parfois le doigt, et quand je repense à ces moments-là, je me dis que l’épreuve est là, pas dans l’incident initial, quand j’étais collé au mur avec deux doigts, mais dans ces moments où je vais gratter avec un ongle le noir de mes pièces de puzzle. Comment dire ? C’est comme aller toucher sans cesse une coupure, un hématome, pour vérifier si. Et oui.

Ces pièces carbonisées sont comme des pièces manquantes. Sur le puzzle, elles font le même effet, et je ne le terminerai jamais. J’ai bien tenté d’aller en voler ailleurs, mais bien sûr, elles n’ont jamais exactement la bonne forme. Je pourrais pousser, mais souvent, la couleur ne convient pas non plus. Dans les détails du bas, ces trous ne posent pas beaucoup de problèmes. C’est dans le bleu du ciel que les trous sont les plus visibles. Tout ce bleu, tout ce bleu. Pas chez moi, pas tout ce bleu.

30/08/2006

Moi, je fais tout à fond. Si je cours, je cours comme un fou, je ne m’arrête sur rien. Si je bosse, je ne vois plus personne  d’autre que le facteur qui m’apporte les courriers de clients satisfaits. Si je bouffe, j’avale tout, serviettes comprises. Si j’aime, je donne jusqu’à ne plus rien avoir. Je vous dis, moi, je fais tout comme on dévale un pente. Il y a quelques mois, j’avais commencé avec le bonheur. Mais le bonheur, aujourd’hui, j’arrête avec ça. J’y arrive pas, ça, à fond. Je vais passer à autre chose. Je vais commencer une collection de timbres. A fond la caisse de timbres.

28/08/2006

Dès l’âge de conscience, la nature avait été très claire avec elle. Gloria ne serait jamais belle. Pas un seul jour, pas une seule minute. Jamais personne ne lui ferait de compliment sur son physique, sur le moindre centimètre carré de son corps.

Gloria, je l’ai connue à l’école primaire. Tous les garçons se moquaient d’elle, et j’ai fini par faire de même, pour me conformer. Je n’étais pas très fier, mais je dois avouer que cela ne m’a jamais empêché de dormir.

Le 21 octobre 1998, le jour de ses 27 ans, Gloria est montée au sommet du dôme de Berlin. Elle a grimpé tout en haut du toit, je n’ai jamais su comment, et s’est tenue là, debout, accrochée à la flèche du bâtiment.

Rapidement, les camions de pompiers, puis les véhicules de la police, se sont groupés au pied de l’édifice. Moi, par hasard, je passais par là (il faut dire j’habitais à l’époque la Werderstrasse), et j’ai vu la même scène que celle à laquelle assistait Gloria, mais du sol. Gloria les voyait donc, comme moi, courir dans tous les sens, appeler à la radio, regarder dans sa direction en faisant des signes. Et la foule s’est mise à grossir, les badauds s’arrêtant, eux aussi, se montrant les uns aux autres cette fille qui se tenait droite au sommet du dôme. Gloria a alors dû apercevoir avant moi les camions de la télévision qui se dirigeaient vers l’imposant bâtiment. Quelques minutes plus tard, les journalistes intervenaient déjà en direct à l’antenne, et c’est sans doute comme ça que les parents de Gloria ont été informés de la chose. Ils sont arrivés vers 20 heures 30, en criant qu’il s’agissait de leur fille Gloria et que faisait-elle là-haut et où sont les responsables de la police ?

C’est comme cela que je l’ai reconnue. Gloria était toujours perchée là-haut. On distinguait à peine ses traits mais j’étais sûr qu’il s’agissait bien de la petite Gloria de l’école. Je reconnaissais cette façon qu’elle avait de se tenir droite, avec un pied sur l’autre, même si ici, il s’agissait bien sûr d’une question d’équilibre: là où elle se trouvait, il n’y avait place que pour un seul de ses pieds.

La foule était immense, et comme la circulation avait été déviée vers d’autres artères, les gens se pressaient sur les rues, on aurait dit une immense manifestation. Mais petit à petit, les gens se sont habitués. Le calme est venu, plus rien ne bougeait vraiment. En bas, tout le monde regardait dans la même direction, et en haut, Gloria regardait droit devant elle. Elle ne nous voyait plus. Le chef de la police avait sorti un mégaphone, et la mère de Gloria parlait dans le microphone, elle disait revient on t’aime descend ma chérie et toute sorte de choses de ce genre. C’est alors que le vent s’est levé, et que les feuilles mortes qui jonchaient le sol ont commencé à voler en tourbillonnant, c’était très beau, et les larges vêtements de Gloria volaient aussi un peu. Le silence complet s’est fait sur autour du dôme, on entendait plus que les feuilles qui couraient sur le sol sous l’effet des bourrasques, et puis s’envolaient, frappant les voitures, les camions, les bâtiments. Décrivant dans l’air de grandes courbes, des troupeaux de feuilles qui montaient vers le ciel.

Pour moi, Gloria a disparu avec les feuilles. On a raconté bien d’autres histoires à la télévision, pendant de nombreux jours. On a parlé d’une trajectoire rectiligne. D’une foule qui s’écarte en hurlant. J’ai essayé de résister à ces histoires. J’en ai même parlé à un ami, que je ne vois plus aujourd’hui.

Puis les médias ont changé de fait divers. L’histoire d’un vieil homme ou d’une petite fille de douze ans, je ne sais plus. Une autre histoire, dans un autre bâtiment. Avec de la pluie, et moins de vent. Et ainsi que suite.

27/08/2006

Je ne sais pas ce qui m’a pris. Je croyais que cela avait été un fait unique dans ma vie d’homme, et voilà qu’à peine ressorti, je recommence. Je savais que j’avais environ 10 minutes, plus qu’assez pour un type de son poids.

Là où je l’ai mis, j’en ai pour plusieurs jours avant que quelqu’un ne le trouve. Je devrai quitter Sacramento demain pourtant. Je crois que je vais aller au Canada. Maintenant que j’ai un sac et un walkman, et une casquette, plus rien ne peut m’arriver. Quand même, ça m’a fait un coup de voir la tête de Jimmy Carter sur la couverture du journal, dans la sacoche. Je suis resté longtemps dans cette prison, n’est-ce pas?

26/08/2006

A l’arrêt de bus, je dois bien choisir. San Francisco, ou direction Sacramento. Qu’est-ce que je pourrais bien en avoir à faire ? Au moment où je me décide pour Sacramento, je vois arriver un petit gars, qui avance lentement en sautillant d’un pied sur l’autre, sous une casquette, une casquette de baseball comme j’en voudrais une. Un vieux type tout sec. Le vieil homme s’assoit  sur le morceau de banc de bois qui traîne à côté de l’arrêt de bus, côté Sacramento.

- Rien à l’horizon, lui dis-je avec un sourire en forme de tir au but.

- Toujours dix minutes de retard, et moi, 5 d’avance. Il sera là dans 15 minutes.

Je regarde autour de moi mais je ne vois pas d’horaire qui soit affiché. Comme je ne tiens pas à ce que le gars me demande d’où je viens, je m’apprête à les poser moi-même, les questions. Trop tard, le vieux est bavard et rapide.

- Je suis chauffeur. Pensionné. L’horaire n’est pas près de changer, n’est-ce pas ? Ici pas grand-chose qui change. Je vois bien que tu n’es pas du coin. Tu viens sans doute de la prison, n’est-ce pas ? Je ne réponds pas.

- T’inquiète. On a l’habitude ici. Je sais bien qu’on vous met là-dedans pour un oui ou pour un non. Je ne te demande rien, n’est-ce pas ?

Ce type m’emmerde vaguement. Je ne tenais pas à rencontrer quelqu’un, ou pas celui-là alors. Il est vraiment trop du coin. C’est trop tôt pour moi, je n’ai pas encore rassemblé mes désirs. Si je coupe par là, si je vais par ici, rien ne changera comme il dit, et je devrai quand même prendre ce bus et ce type me rattrapera.

Or, ma seconde envie me surprend après celle de la casquette. J’ai envie de me mettre un casque sur la tête, un casque pour la musique je veux dire. Et d’écouter du rock. Je crains de devoir attendre un bout de temps avant de pouvoir faire ça. J’arriverai trop tard à Sacramento pour les magasins. Et puis, je n’ai que quelques dollars, pas de quoi m’acheter un cd, encore moins un lecteur portable. Pourtant, plus les minutes passent, plus j’en crève, plus je sens que c’est à ça que je veux utiliser cette soi-disant liberté qu’on m’a jetée au visage.

J’en suis à me lamenter sur mon sort quand le petit vieux tire un walkman de son sac, un de ces vieux appareils à cassettes, qui vous crache autant de souffle que de musique dans les oreilles.

25/08/2006

C’est bizarre quand même. On avait été bien plus poli à l’entrée qu’on ne l’est à la sortie. Je croyais avoir une minute, j’ai peut-être eu droit à trente seconde pour sortir de la cellule. Pendant ce petit laps de temps, je n’ai pas quitté le dessin des yeux. Tout voir, tout retenir. On m’a rendu ma vieille peau kaki, mes pompes et quelques dollars, puis quelqu’un que je n’avais jamais vu, un type en civil avec des lunettes de soleil, m’a reconduit à la sortie. Pas un au revoir, pas un merci.

En face de la prison, il y a une route. Je n’ai pas eu le choix, il n’y a qu’une direction à suivre. C’est ce qu’on disait à l’école, aux gamins comme moi, qu’il n’y a qu’une seule voie, la bonne, la bonne voie, et mille mauvaises. Mille et une voies, dont une seule bonne, faut déjà avoir de bon yeux pour s’en sortir.

J’ai du soleil sur les godasses. Ca faisait longtemps que je n’avais plus eu de soleil sur les pompes, avec ses murs qui étaient plus hauts que les échelles de nos rêves. Je regarde mes pieds et j’ai presque envie de rire tellement je trouve ça beau, cette lumière sur le cuir déjà poussiéreux de mes bottines. Elles sont comme à l’époque, accueillantes. C’est le mot que j’avais utilisé à Remo, quand je les avais achetées, «accueillantes», et à vrai dire, je parlais surtout de la vendeuse. Elle était grande et mince, elle portait une bague rouge, très voyante, à la main droite. La droite.
Pour éviter celle de son petit copain, j’ai acheté les chaussures et je suis parti. Au moins, j’aurai gardé les chaussures.

24/08/2006

Je sens la fraîcheur du jour sur le mur qui suinte légèrement. Je vais récupérer ce matin la vieille peau que j’avais laissée à l’entrée. Je me demande s’il y a toujours le sable au fond des poches. On m’a coincé sur une plage, loin d’ici.

J’ai hâte d’être à nouveau américain. Je vais claquer mes premiers dollars dans l’achat d’une casquette. Le temps a passé. C’est la seule chose qui passe ici, pas de visite, rien qui ne vienne combler les petits espaces. Le vide des autres est le même vide que le mien. Je quitte ceci pour un gouffre, autant être couvert.

Je dois cesser de penser, j’ai intérêt à me dépêcher de finir mon trait, et c’est mon dernier trait, après je ne toucherai plus à rien. Je vais m’asseoir dans un des coins de la cellule et attendre, la tête entre les genoux, le bruit des clés. J’ai terriblement peur. Bien plus peur que toutes les premières fois de la prison. Les premières ceci et cela où tout le monde vous regarde de toutes les façons possibles. Les premières fois s’effacent vite, et puis l’habitude, et puis plus rien. Une entrée, une sortie, c’est tout. Avant d’entrer ici, j’avais entendu parler d’une parenthèse, et j’avais trouvé ça juste. Il n’y a rien de plus faux.

24/08/2006

La lune a tourné maintenant. Elle est sur la porte de la cellule, comme une dernière invitation à l’évasion. Je sors ce matin. Il me reste trois heures pour terminer mon dessin. Je taille les crayons en les frottant sur le sol de béton de mon cageot. Je trace à l’aveugle sur un mur devenu trop sombre pour y distinguer quoi que ce soit. J’attends avec impatience le lever du jour. L’heure ou les clés tourneront dans les serrures, la dernière minute de temps qu’il me restera pour apprendre mon dessin par cœur, pour en retenir les détails, car je ne le comprendrai pas tout de suite, je devrai plus tard le décoder, le pénétrer, pour espérer un jour reconnaître le lieu, mon lieu.

Personne ne m’attend dehors. Rien, nulle part où aller. C’est pourquoi je fais ce dessin. Sinon, j’irais seulement où le vent me mène, même si, en ce qui me concerne, le vent s’est montré bien mal inspiré jusqu’ici.

23/08/2006

J’ai reçu les crayons ce matin. Je sors demain. Il me reste une nuit pour dessiner mon horizon, mais avec le couvre-feu, je n’y vois pas grand-chose. Par chance la lune est pleine, et un carré de lucarne blanchâtre se dessine sur le mur. Une porte un peu étroite pour mon grand corps. Je commence à tracer une route, un peu à l’aveuglette. J’ai quelques heures devant moi pour dessiner le dehors. J’espère que je ne me trompe pas.

22/08/2006

Si cet ahuri m’avait apporté une échelle comme promis, je ne serais pas en train de m’épuiser de la sorte. Je suis sur une chaise, sur laquelle j’ai placé les deux seuls livres que je possède, sur la pointe des pieds, et je ne vois toujours pas la mer. Je suis même loin du compte.

Je suis le prisonnier numéro 48-56 du pénitencier de Lucha. Si je m’épuise de cette manière, c’est que j’attends quelque chose. Quelque chose qui vient à moi. Sur un bateau. De la lucarne qui nous sert de fenêtre je voudrais voir un morceau du bord, celui par lequel entre les plus petits bateaux. Le mien, si je puis dire, bat pavillon hollandais. Mais je ne connais pas sa taille.

En sautant, peut-être que je peux agripper les barreaux de la lucarne. Mais si je rate mon coup, je retombe comme un sac sur la chaise et sur les livres. Un gardien m’avait promis une petite échelle contre un peu de coke. Une échelle, c’est plus dur à entrer ici que la came. Sur l’escabeau, j’aurais peut-être vu le bateau entrer au port. Mais comment savoir si c’est le mien ? Je ne sais même pas comment est le drapeau hollandais.

J’attends un colis de Guyane, un paquet rempli de crayons de couleurs. Tout le monde ici se moque de moi, et c’est bon qu’il y ait ma réputation, sans quoi, je passerais des moments peu enviables entre certains murs de cette prison en perdition. Dans les promenades, on coince parfois quelqu’un contre la palissade, et les gardiens se retournent, fixent l’horizon, celui que nous ne voyons jamais. Un homme reste au sol. Il finira à l’infirmerie ou au cachot. J’ai tué. Pour cette raison je suis respecté. J’ai trois tatouages sur l’avant bras droit. Qui disent qui je suis, d’où je viens, avec qui je suis, et plus poétiquement, que je ne changerai plus.

Je sais déjà ce que je dessinerai avec mes crayons de couleurs. Je dessinerai sur les murs des horizons tout plats ou montagneux, que je regarderai, comme les gardiens, quand ils se retournent. Je dessinerai des centaines de lignes de fond, des électrocardiogrammes de mon avenir proche. Je regarderai mes horizons. Dans mes dessins, je chercherai le mien.

Dans une semaine, je sors d’ici. Je veux savoir où je devrai aller, ce que je devrai chercher.

21/08/2006

- S’il pleut sur moi, que je fonde. Que la fin de moi rejoigne tout ce qui me soutient, sous moi, depuis toujours, qui me porte si je dors, qui me pousse si je saute, qui me retient si je tombe. Que je m’y insère, m’y glisse, m’y perde. Que je l’imprègne. S’il pleut sur moi, que je fonde autre chose avec ce que je suis.

- Sois plus fort. S’il pleut sur toi, mets ta capuche.

- Je l’ai donnée à l’être aimé. Ma capuche couvre ses cheveux et les protège. A la tombée de la nuit, mon amour n’aura que les pieds mouillés.

- A la tombée de la nuit, si tu ne te lèves pas, ton amour aura le cœur en cendres.

- Le cœur de mon amour est plus fort que moi.

- Le cœur de ton amour, à l’heure qu’il est, bat la chamade.

- Le mien de coeur a baissé les bras.

- Alors prends ta capuche, et laisse ton amour se mouiller les cheveux pour éteindre le feu que tu attises.

- Laisse-moi donc avec ma capuche. J’ai fait ce que je devais faire.

- Tu ne fais rien du tout. Si tu crois que ton amour se compte en bonnet et en écharpe. Prends les devants. Montre-toi comme tu es, c’est la plus belle des choses.

- Tu te moques de moi ?

- Non. Crois-moi si je devais le faire, tu n’y survivrais pas. Votre amour peut-être pas non plus.

18/08/2006

Aujourd’hui je ne rêve pas, je prends vraiment l’avion.

17/08/2006

Rêve 

Mesure de sécurité, dans un avion, sans mon dentifrice, sans bain de bouche, sans eau, sans produit nettoyant pour mes lentilles, sans biberon pour bébé, sans pommade anti-inflammatoire, sans caméra, sans lecteur mp3, sans mon opinel, sans mon ordinateur, sans mes sous, sans mes lacets, sans mes fausses dents, sans un livre, sans ma copine, sans mon billet, sans mon journal, sans ceinture, sans mon slip de rechange, sans cheveux, sans gameboy, sans PDA, sans chien, sans chat, sans sourire, sans chapeau, sans chemise, sans pantalon, sans siège, sans ma calvitie, sans mon embonpoint, sans hublot, sans hôtesse, sans pilote, sans steward, sans destination.

Je suis nu, debout dans la carlingue. Un type s’approche me demande de me retourner et de m’appuyer contre la cloison. Il me tâte les côtes et les hanches, l’intérieur et l’extérieure des cuisses.

- C’est bon, vous pouvez vous asseoir.

- Où ? Il n’y a pas de siège.

- Ne faite pas le mariolle.

Je ne fais pas le mariolle alors, je m’assieds. Qu’est-ce qui m’a pris d’aller en Afrique du Sud, j’ai un boulon qui me rentre dans la fesse.

15/08/2006

Comme je n’ai pas de jardin, j’ai décidé de me laisser pousser la moustache. Le poil est le gazon du pauvre.

Celle de cette semaine va descendre bien en dessous de la commissure des lèvres, de façon à me donner un air de gangster. J’avais déjà porté pareille artifice, et j’avais perçu un changement sensible. On me vouvoyait par exemple, alors que normalement, dans mon quartier, le tutoiement est de rigueur. Si en plus, je plisse les yeux, que je regarde fixement quelque chose ou quelqu’un, sans agressivité bien sûr, et toujours les mains dans les poches, l’effet est garanti. L’attention converge vers ma petite personne. On me trouve sans doute détestable, et je ne suis sûrement pas plus beau. Mais quelque chose, néanmoins, fait de moi la personne du moment. Celle que l’on regarde. Tout comme moi, hier, je regardais ce type ventru qui coupait l’herbe de son jardin, en débardeur et en short, sur son petit tracteur.

J’ai mis un marcel et un short, je vais me tailler la moustache dans la salle de bain.

14/08/2006

Haiku

A un ami
donner son adresse
puis trembler

13/08/2006

Je cours depuis le jour où j’ai pu me dresser. Sous la pluie, le soleil ou dans le vent, je cours, vite, lentement, doucement, comme un fou. Je cours sans regarder derrière moi, je ne regarde que mes pieds en levant parfois le nez sur le paysage, ou pour trouver mon chemin.

Je cours comme un lapin disait ma mère. Je les vois souvent, ces lapins, si je cours dans les campagnes. Ils me regardent passer, assis sur leur supposée queue blanche que je n’ai pour ma part jamais vue. Dans les villes, lassé de me faire insulter par les passants que je bouscule, j’ai décidé de courir au milieu des voitures. Je préfère de loin les klaxons uniformes, que je prends, puisque je l’ai décidé, pour des encouragements.

Je ne m’arrête que pour dormir. Même manger se fait en mouvement. Inutile d’essayer d’expliquer ça aux personnes de ce pays, qui ne font que trottiner, au mieux, en se plaignant de maux de dos. Mon rêve serait d’aller courir dans une ville au Japon. Je n’y ai jamais mis les pieds, mais j’ai le sentiment que là, je trouverais peut-être bien mon bonheur. Là-bas, on dit que les voitures du métro sont ouvertes les unes sur les autres et que donc, on peut courir sur la longueur du train et revenir en arrière si nécessaire. On dit aussi que quand les portes s’ouvrent sur le quai, une vague humaine se déverse en cavalant vers les escalators pour sortir en masse dans la rue, toujours en courant. Au Japon, la ville court, dit-on. Peut-être que je prendrai un bateau, l’avion m’est interdit, un jour. 

Je ne dois pas traîner. A force de courir, je finirai bien par perdre haleine.

12/08/2006

Le lendemain matin, soit le 12 août, un dimanche, Shean a vu le fils de Gay dans l’allée. Celui-ci lui a appris que Gay était décédé quatre jours avant. Il lui a tendu un faire-part. L’enterrement avait lieu le jour même, à 14 heures.

Tous se sont retrouvés à l’enterrement de Gay. Leslie portait des vêtements sombres, tous les autres, Kitty y compris, malgré tout, portaient des vêtements colorés. Gay fut jeté dans un trou qui leur sembla bien profond. Ils se sont retrouvés chez Leslie, dans le jardin clôturé, et ont passé la soirée à manger des saucisses et boire des bières. Leslie a rentré le chien dans la maison. Le chien pleurait, mais on avait garé la Ford devant le jardin de Leslie, et la musique qui venait de l’auto-radio couvrait les petits cris.

11/08/2006

Le 11 août, vers 20 heures, Shean a téléphoné à sa femme pour prendre de ses nouvelles, car il n’avait pas eu le temps de passer à l’hôpital. Elle lui a dit qu’elle avait très mal dormi. Il lui a expliqué qu’il était allé frapper à la porte du vieux Gay, leur voisin, pour lui rendre ce livre sur le base-ball. Mais qu’il n’avait pas eu de réponse. Il avait glissé un mot sous la porte.

« J’ai toujours votre livre sur le base-ball. Si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas à m’appeler au 010-399-490. Votre voisin Shean.».

10/08/2006

Le 10 août 2001, Leslie a croisé sur le trottoir son voisin Shean qui partait au travail. Elle a pris des nouvelles de sa femme. Shean, un peu surpris, l’a remerciée.

- Kitty va mieux, mais elle reste à l’hôpital, en observation. Elle devrait rentrer ce dimanche.

- Je pars sans doute à la campagne ce week-end, mais remets-lui mes amitiés s’il te plaît.

- Sûr, je n’y manquerai pas. Merci Leslie, Dieu te garde.

9/08/2006

Le lendemain, Craig s’est rendu chez sa voisine à 21 heures, juste après son repas du soir. Le jardin de Leslie est clôturé et Craig a dû batailler un peu avec le portillon. Quand il est arrivé sur le seuil de la porte, Leslie était déjà là, en robe de chambre.

- J’ai entendu le portillon, tu sais que je suis inquiète.

- Désolé de t’avoir fait peur Leslie. Je venais te demander quelque chose. Est-ce que cela te dirait d’aller te promener à la campagne dimanche ? J’ai la voiture de mon frère à prêter, la Ford qui est devant chez moi, il est en vacances quelque part en Europe ou quelque chose comme ça.

Le rendez-vous fut conclu. Craig est rentré chez lui et a eu un peu de mal à trouver le sommeil. Leslie a pris un somnifère.