Si cet ahuri m’avait apporté une échelle comme promis, je ne serais pas en train de m’épuiser de la sorte. Je suis sur une chaise, sur laquelle j’ai placé les deux seuls livres que je possède, sur la pointe des pieds, et je ne vois toujours pas la mer. Je suis même loin du compte.
Je suis le prisonnier numéro 48-56 du pénitencier de Lucha. Si je m’épuise de cette manière, c’est que j’attends quelque chose. Quelque chose qui vient à moi. Sur un bateau. De la lucarne qui nous sert de fenêtre je voudrais voir un morceau du bord, celui par lequel entre les plus petits bateaux. Le mien, si je puis dire, bat pavillon hollandais. Mais je ne connais pas sa taille.
En sautant, peut-être que je peux agripper les barreaux de la lucarne. Mais si je rate mon coup, je retombe comme un sac sur la chaise et sur les livres. Un gardien m’avait promis une petite échelle contre un peu de coke. Une échelle, c’est plus dur à entrer ici que la came. Sur l’escabeau, j’aurais peut-être vu le bateau entrer au port. Mais comment savoir si c’est le mien ? Je ne sais même pas comment est le drapeau hollandais.
J’attends un colis de Guyane, un paquet rempli de crayons de couleurs. Tout le monde ici se moque de moi, et c’est bon qu’il y ait ma réputation, sans quoi, je passerais des moments peu enviables entre certains murs de cette prison en perdition. Dans les promenades, on coince parfois quelqu’un contre la palissade, et les gardiens se retournent, fixent l’horizon, celui que nous ne voyons jamais. Un homme reste au sol. Il finira à l’infirmerie ou au cachot. J’ai tué. Pour cette raison je suis respecté. J’ai trois tatouages sur l’avant bras droit. Qui disent qui je suis, d’où je viens, avec qui je suis, et plus poétiquement, que je ne changerai plus.
Je sais déjà ce que je dessinerai avec mes crayons de couleurs. Je dessinerai sur les murs des horizons tout plats ou montagneux, que je regarderai, comme les gardiens, quand ils se retournent. Je dessinerai des centaines de lignes de fond, des électrocardiogrammes de mon avenir proche. Je regarderai mes horizons. Dans mes dessins, je chercherai le mien.
Dans une semaine, je sors d’ici. Je veux savoir où je devrai aller, ce que je devrai chercher.