A l’arrêt de bus, je dois bien choisir. San Francisco, ou direction Sacramento. Qu’est-ce que je pourrais bien en avoir à faire ? Au moment où je me décide pour Sacramento, je vois arriver un petit gars, qui avance lentement en sautillant d’un pied sur l’autre, sous une casquette, une casquette de baseball comme j’en voudrais une. Un vieux type tout sec. Le vieil homme s’assoit sur le morceau de banc de bois qui traîne à côté de l’arrêt de bus, côté Sacramento.
- Rien à l’horizon, lui dis-je avec un sourire en forme de tir au but.
- Toujours dix minutes de retard, et moi, 5 d’avance. Il sera là dans 15 minutes.
Je regarde autour de moi mais je ne vois pas d’horaire qui soit affiché. Comme je ne tiens pas à ce que le gars me demande d’où je viens, je m’apprête à les poser moi-même, les questions. Trop tard, le vieux est bavard et rapide.
- Je suis chauffeur. Pensionné. L’horaire n’est pas près de changer, n’est-ce pas ? Ici pas grand-chose qui change. Je vois bien que tu n’es pas du coin. Tu viens sans doute de la prison, n’est-ce pas ? Je ne réponds pas.
- T’inquiète. On a l’habitude ici. Je sais bien qu’on vous met là-dedans pour un oui ou pour un non. Je ne te demande rien, n’est-ce pas ?
Ce type m’emmerde vaguement. Je ne tenais pas à rencontrer quelqu’un, ou pas celui-là alors. Il est vraiment trop du coin. C’est trop tôt pour moi, je n’ai pas encore rassemblé mes désirs. Si je coupe par là, si je vais par ici, rien ne changera comme il dit, et je devrai quand même prendre ce bus et ce type me rattrapera.
Or, ma seconde envie me surprend après celle de la casquette. J’ai envie de me mettre un casque sur la tête, un casque pour la musique je veux dire. Et d’écouter du rock. Je crains de devoir attendre un bout de temps avant de pouvoir faire ça. J’arriverai trop tard à Sacramento pour les magasins. Et puis, je n’ai que quelques dollars, pas de quoi m’acheter un cd, encore moins un lecteur portable. Pourtant, plus les minutes passent, plus j’en crève, plus je sens que c’est à ça que je veux utiliser cette soi-disant liberté qu’on m’a jetée au visage.
J’en suis à me lamenter sur mon sort quand le petit vieux tire un walkman de son sac, un de ces vieux appareils à cassettes, qui vous crache autant de souffle que de musique dans les oreilles.