Archive pour septembre, 2006

30 septembre 2006

Maria était une vieille salope. Gérard était une loque. Soyons honnête, je n’avais pas misé un kopek sur ces deux-là. Pendant 2 ans, on m’a traité de tous les noms. Parce qu’ils s’affichaient partout, bras dessus, bras dessous, et que moi, je refusais d’admettre mon erreur. Au plus je disais que ça ne durerait pas, au plus ça durait, nom de dieu. Maria a quand même fini par craquer. Elle a planté un hachoir dans le crâne de Gérard, et tout ça sur un air de jazz. Gérard a survécu, nom de dieu. Mais quand même, on s’était offusqué. Certains parce qu’elle avait tenté de le tuer (on peut en tous cas le supposer), d’autres parce qu’il avait dû être vache pour qu’elle en arrive là (on peut en tous cas le supposer).

Gérard est quand même mort deux mois plus tard, un accident idiot, il a foncé en mobylette dans les lames d’une moissonneuse. Tout ce que je sais, c’est qu’à l’enterrement, personne n’osait me regarder dans les yeux. Finalement, peut-être que si on m’avait écouté, on aurait pu éviter un drame. Enfin, qui sait, nom de dieu.

29 septembre 2006

C’était une cérémonie bien curieuse. Personne n’a parlé. Après un moment, j’ai commencé à me sentir mal à l’aise. L’église était remplie et personne ne se levait pour venir dire un mot, alors que la musique donnait de ces envies, totalement incompatibles avec les circonstances, comme taper du pied par exemple.Nous avons pris congé en écoutant pendant 20 minutes les gammes folles de Django Reinhardt. Puis, la famille est sortie. Et nous avons tous été mettre une fleur sur le cerceuil. 

Une fois dehors, l’enfant m’a parlé.

- Qu’est-ce que c’est tout ça ?
- C’est plus rien, a dit l’adulte. C’est plus de bisous, plus dans les bras, plus de pas sur le sable, plus de mots croisés, fini les courses cyclistes à la télé, les clin d’yeux, ta main sur la sienne, les douceurs après le repas, fini. C’est plus vacances à la mer, plus de comme tu veux, quand tu veux, plus de main dans les cheveux.
- Toi, le grand, tu me dis ce que ce n’est pas. Moi, le petit, je t’avais demandé ce que c’est. Tu es sourd ?

L’adulte réfléchit. Il sent qu’il a peur, parce qu’il va devoir dire quelque chose d’effrayant au gamin. 

- Je ne sais pas ce que c’est, la mort. Je ne sais pas.
- Ah, c’est une surprise alors.

Le gamin a souri.

Evidemment, c’est une surprise se dit l’adulte. Et maintenant, il comprend mieux Django Reinhardt et le silence des proches. On a déjà tout dit, finalement. Le reste, c’est une surprise.

Ca m’a fait plaisir que l’enfant en moi m’ait botté le cul.

28 septembre 2006

Deux amants. L’un sur la crête, l’autre dans la vallée, pensent l’un à l’autre.

- Nous avons besoin de courage tous les deux. Je te présente ma réserve, dans laquelle tu peux puiser sans souci puisque moi, j’ai bien trop mal au dos pour me pencher. Tu m’en glisseras un peu dans les poches si tu veux bien. Garde le reste pour toi et à bientôt.

- Non, écoute plutôt ceci : partageons à même nos bouches le courage qu’il nous faut.

- Tu crois que c’est possible de mêler ainsi nos peurs sans en faire des monstres ?

- Mélangeons nos peurs et nos légèretés. Prenons rendez-vous. Petit pont au dessus d’une galère, évitée la galère, puis recoin, au creux d’une douceur, longue marche sur l’herbe froide du matin d’hier, attente immédiate sous un arbre d’ombre et je te rejoins. D’accord ?

27 septembre 2006

On tirait à la courte paille pour savoir. A chaque récré, on savait quelque chose de plus. On avait évidemment commencé avec le plus con. Qui est le plus con ? Ca avait été quelque chose de rassembler 30 brindilles. Un de nous les tenait serrées dans ses deux mains, et on tirait les uns après les autres pour savoir qui de nous serait le plus con. C’est tombé sur Jean-Marie et ça nous a scié parce qu’il était vraiment le plus con. Ce jour-là, on avait vraiment tous ensemble fait un pacte, sans devoir rien se dire. On avait tous compris les règles du jeu, sauf Jean-Marie.

Le lundi suivant, c’est Olivier qui tenait les 29 brindilles. Les règles était simples : nous étions 30 dans la classe, il y avait 30 semaines de cours. Celui qui était le quelque chose de la semaine gardait son totem pour la vie. Et sortait du jeu, il devenait spectateur. Nous avions le reste de la semaine pour débattre du label suivant. Certains étaient très enviables, comme ”le plus beau”, “le plus intelligent” ou “le plus riche”, ce dernier ayant fait beaucoup d’effet et engendré une grande nervosité avant le tirage. Les totems n’entraient en vigueur que dans l’avenir disions-nous, pour expliquer les incohérences qu’avaient provoqués certains tirages (le plus grand était par exemple assez moyen de taille).

7 semaines avant la fin des cours, je n’avais toujours pas tiré la courte paille. Je n’étais rien. Les qualificatifs les plus communs étaient épuisés et nous étions forcés de nous frotter le crâne toute la semaine pour identifier la sentence du lundi qui venait. Il y avait déjà parmi nous le plus voyageur, le plus fidèle, le plus lâche, le plus séduisant, le mort le plus jeune, le mort le plus vieux, le plus drôle sur une scène, le plus rapide à la course. Quelqu’un a proposé le plus petit zizi. Ca nous faisait rire, évidemment, surtout Jean-Marie. C’est Maxens qui a tiré la courte paille le lundi suivant, et il s’est mis à pleurer immédiatement. Il courait vers nous en hurlant, et nous fuyions en riant, comme des pigeons effrayés par un chien courant parmi eux. L’affaire a mal tourné, la maîtresse a posé des questions, et pour le reste de l’année elle a interdit “ce jeu idiot”. On n’a plus tiré à la courte paille. 5 de mes compagnons et moi-même sommes restés indéfinis.

Vous ne pouvez pas imaginé ce que cela a créé comme réactions dans le groupe. Nous étions quasiment devenus des parias. On nous parlait encore, mais on ne venait plus vers nous, nous devions systématiquement demander les choses.

Aujourd’hui, j’ai 35 ans et je travaille dans un petit bureau d’architectes. Je n’en peux plus. J’ai proposé à 5 collègues de terminer le travail, de tirer 5 semaines durant, tous les lundi, à la courte paille. Le dernier sera commis d’office le plus quelque chose qu’il faudra définir à l’avance. Au début, ils n’étaient pas emballés, ils m’ont regardé bizarrement. Mais quand j’ai proposé que le dernier soit “le plus gros salaire”, ils ont réagi plutôt favorablement.

Je suis content parce que je mesure parfois à quel point cela me manque de savoir quel le plus je suis. Le plus quoi finalement ? Je vais enfin le savoir. Je suis seulement déçu de ne pas être passé en première session, dans la cour de récré. Je sens que les qualitifcatifs ne vont pas voler bien haut. Nous ne sommes plus des enfants.

Ma mère disait que j’étais le plus beau, mais c’était Christian qui avait tiré cette courte-là, pas moi. Je me demande si je n’essayerais pas de retrouver Christian. Pour voir.

26 septembre 2006

Je suis un type super cliché. Je voudrais être dur comme. Dur comme Clint Eastwood par exemple. Ce cave de Clint Eastwood. Mais à la place, je suis long et fin, comme une asperge. Même coiffure d’ailleurs. Je marche dans la rue avec les mains dans les poches parce que, quand on n’est pas Clint Eastwood, ça marche bien aussi, les mains dans les poches.

La dernière fois que j’ai vu Clint Eastwood, il avait les yeux plissés, il a toujours les yeux plissés. La dernière fois donc, il marchait lentement en balançant les épaules, mais Clint Eastwood marche toujours comme cela. La dernière fois que j’ai vu Clint Eastwood, il parlait doucement, comme toujours, et il s’en foutait de la douleur. C’est con, hein ? C’est cliché et tout. Mais quand même, je le ferais, moi, si je pouvais, si j’étais fort.

Ce matin je suis sorti de chez moi avec les mains dans les poches et les yeux plissés. Evidemment, j’ai heurté violement un poteau dans la rue, et comme j’avais oublié de marcher lentement en balançant les épaules, comme Clint Eastwood,  et qu’à la place je marchais super vite avec les fesses serrées, je peux vous dire que je ne m’en foutais pas de la douleur.

25 septembre 2006

Surprise par un désastre, la mer est venue se jeter sur un pays ami, aux abords duquel elle avait toujours, avec le sourire, abandonné ses rêves de conquête. Un pays avec lequel elle avait dessiné de si beaux rivages, de si reposants contours.

Surprise par un désastre une mère a lâché son enfant. Elle a ouvert les bras et lâché son enfant.

Depuis, à chaque jour de fête, et il y en a beaucoup, car avant le désastre le pays était joyeux, la mère pense au petit disparu, emporté par l’océan. Elle ne pleure pas. Elle va marcher sur les plages, et ramasse des coquillages dont elle fait des colliers, des bracelets, des bibelots. Elle donne ces objets aux enfants de l’île.

Elle a gardé pour elle un grand coquillage dans lequel elle recueille des gouttes d’eau quand il pleut, les jours de fête. Elle l’abandonne ensuite au soleil du lendemain, et l’eau s’évapore laissant de petites traces sur le coquillage. Dans les traces, elle relit l’histoire de son enfant, où il est maintenant, qui il aurait été, ce qu’il fût pour elle, ce qu’elle était pour lui. C’est un réconfort de se pencher sur le coquillage et d’entendre les soupirs légers qui viennent de son centre. Elle reste des heures entières, l’oreille tendue et l’œil aux aguets, tournée vers le calcaire.

A l’intérieur de la maison, elle a déposé le coquillage en attendant le prochain jour de fête. En attendant le prochain jour de plage. En attendant.

Je suis avec la mère sur les bords de l’océan qui vient se prosterner à nos pieds pour demander pardon. Pas de pardon, pas de revanche, pas d’oubli, pas de rancune dit la mère. Juste un espoir ténu, au bord de cœur.

24 septembre 2006

C’est avec le clodo que je passe le jour. Il me suit dans chaque recoin de mon emploi du temps. Pour faire bonne figure, je suis très actif, je range, compte, tamponne, vends quelques billets de train. Il regarde, très concentré, le travail qui est le mien, le contenu de ma journée, il regarde surtout mes mains. Mes mains qui tremblent à l’unisson maintenant.

Le petit manège dure des semaines. Avec le temps, comme il commence à connaître la chanson, il peut observer d’autres choses. Parfois je pense qu’il connaît mieux le travail que moi. Certains jours, il s’absente pendant la matinée, puis revient plus concentré encore.

Aujourd’hui, c’est le jour où la saison froide pousse ses premières pointes des vents du nord. Le clodo passe pourtant la journée dehors. Je monte chez moi avant qu’il ne rentre. Je passe la nuit à écrire 50 raisons de rester là, du confort du poêle, qui va bientôt me manquer, à celui des habitudes. Quand le matin vient, je jette mes pages dans le feu, et je descends dans la grande salle. Le clodo est prêt. Je lui mets sur la tête ma casquette, il me vend un billet de train. Quand j’y monte, je ne regarde par derrière moi, parce que je n’y pense même pas. Je suis maintenant dans le train depuis des heures et je sais qu’enfin, je vais passer mon temps avec Hannah. Je lui ai laissé tout le reste, au clodo.

23 septembre 2006

On a gâché les nuits de mon enfance avec des histoires de l’an 2000.
Il aurait fallu se préparer à vivre avec des robots, des envahisseurs qui nous veulent du mal,
des machines infernales, des secrets d’états, de terribles souffrances dans le bas du ventre,
des ordinateurs méfiants, des gens qui ont une omoplate plus haute que l’autre,
des gens qui ne pensent plus, des esclaves humains, des singes dominateurs,
des perles atomiques, des forces du mal, des engins qui sifflent, des bulles qui servent de maisons.

On m’a dit ce n’est pas vrai tout en me racontant partout les mêmes histoires. Aujourd’hui, c’est le 21ème siècle, et tout cela s’est un peu réalisé, mais pas comme je le pensais.

Si j’avais pu imaginer à quel point les histoires étaient justes et fausses en même temps,
Je serais devenu pompier ou ambulancier.

22 septembre 2006

Une couche de mon père sur une couche de ma mère et me voilà. Sans savoir, arrivé au mauvais endroit. Tu disais ça, à tout âge, on n’a pas bien compris le lieu, c’est tellement important de comprendre le lieu avant tout autre chose, le lieu c’est la base, et tout ça. Je ne comprends pas pourquoi tu me disais toujours ça, quelle que soit la question que je te posais.

Je t’ai laissé dans un endroit aseptisé, et depuis, tu dis la place et plus le lieu. Je me souviens maintenant que tu dis “à la mauvaise place” et j’ai réalisé que je n’avais pas bien compris ce que tu voulais dire, tu parles du tiercé, la place d’arrivée.  Quelle place aurais-tu voulue si ce n’est celle que tu as reçue, alors ? Je suis venu te poser la question dans le lieu aseptisé, et tu m’as répondu une couche de mon père sur une couche de ma mère et me voilà, sans savoir, à la mauvaise place. J’ai encore dit que tu ne répondais pas à ma question et tu m’as encore souri pour dire que je ne posais sans doute pas la bonne question.

Au retour, mes souliers sentent encore la javel. Tout le monde semble indisposé de cet intrusion d’un lieu aseptisé dans le bouillon de culture du bus.

21 septembre 2006

A 11 ans, j’ai sauté à pieds joints sur un mauvais rêve et je n’ai plus trouvé le sommeil.

20 septembre 2006

Lee et Mary étaient bons amis. Mary avait donné un double de ses clés à Lee, qui passait souvent à l’improviste chez Mary, car il aimait la surprendre dans son loft, et la regarder ensuite vaquer à ses activités, sans faire aucun commentaire.

Un lundi, Lee était arrivé au moment où son amie sortait de la douche. Elle lui avait dit qu’elle aimerait parfois avoir un peu plus d’intimité et Lee avait dit d’accord. Il était retourné à la porte et avait tourné la clé dans la serrure. Voilà avait-il dit. Lee avait mal compris ce que Mary demandait, et elle le lui avait dit: tu ne comprends pas, quand je sors de la douche, je ne désire pas toujours te voir vautré dans mon sofa. Lee était rentré chez lui un peu vexé. Ils ne sont pas revus pendant des années.

Mais un jour, comme il désirait revoir Mary, Lee a pris un crayon et un morceau de papier et a écrit l’histoire du petit incident. Il a mis le morceau de papier dans une boîte à tartines (celle qu’il utilisait à l’école primaire et que sa mère lui avait donnée en riant le jour de ses 21 ans, ses 21 ans à Lee, pas à sa mère, concentration s’il vous plaît). Il a pris le métro jusqu’à la gare de l’Ouest et a attendu qu’un train arrive sur le quai. Pendant l’arrêt de ce train, Lee a jeté la boîte à tartine dans un des wagons et est redescendu. Il est rentré chez lui. Dans son esprit, le malentendu avait disparu, il était loin, on ne sait pas où exactement.

Il est allé tout de suite chez Mary. Il a sonné à la porte et un homme lui a ouvert. Bonjour. Bonjour, je suis Lee. Mary a déménagé ? Non, elle habite toujours ici. Elle est sous la douche. Tu veux rentrer et l’attendre ?

Lee est retourné tout de suite chez lui. Le lendemain, il lisait dans le journal qu’un train avait déraillé à la sortie de la ville.

19 septembre 2006

Comme c’est déplacé ce désespoir. Comme c’est mesquin. Comme c’est.
Petit. Viens petit, roule vers moi. Sois confiant.

A la lecture de ces mots trouvés dans un courrier des lecteurs du journal local, Hans a quitté la gare centrale de Berlin avec la ferme intention d’avoir un impact déterminant sur son destin. S’en suivi un nombre important d’évènements dont je tairai ici le détail pour éviter de surcharger le récit. Il vous suffira de savoir que Hans décida de ne pas prendre le bus à l’arrêt “Grauë”, de ne pas traverser la place Grauë, de ne pas épouser Greta qu’il croisa sur la GrauëStrasse, qu’il continua sur la GrauëAllee et arriva à l’entrée de l’autoroute. Ces exemples vous montrent qu’il avait décidé d’aller grand train. Il traversa l’Allemagne rapidement (mais à pied, la remarque précédente n’était qu’une façon de parler), ne s’arrêtant que pour dormir un peu. A la frontière hollandaise, alors qu’il avait pris depuis Berlin un nombre impressionnant de décisions, il fut écrasé par un camion slovaque. Son corps a été rapatrié rapidement et emmené dans la capitale allemande où il repose aujourd’hui.

Pourquoi est-ce que je vous raconte tout ça ? Parce que hier, mon frère a déclaré au petit-déjeuner qu’à son tour il allait prendre sa vie en main. Et qu’à juste titre cela fait peur. Je lui ai montré la pierre de Hans, sur laquelle on avait écrit « Le monde de Hans n’appartenait qu’à lui ». Et quelqu’un avait dessiné un ballon en baudruche. Mais ce matin, mon frère est parti à cloche-pied, poussant devant lui un caillou blanc.

18 septembre 2006

Il reste de larges traces de nuit sur le fond de ciel qui passe négligemment par la mansarde. Ce matin n’est pas propre. Moi non plus par ailleurs, j’ai sué comme si j’avais dormi en plein soleil. Je n’ai envie de voir personne, ça tombe mal, le clodo dort encore. Il part le matin, vers 5 heures 30, parfois un peu plus tard. Je n’ai pas idée de ce qu’il fait de ses froides journées. Il semble en petite forme, mais pour une personne de la rue, il ne va pas peut-être si mal que ça. Mais, bien, peut-être se refait-il ici une santé. Je vais attendre ici qu’il soit parti. Je ne peux plus trop voir sa gueule d’animal. Il me regarde avec impertinence maintenant qu’il s’est habitué à moi. Je crois bien qu’il n’a pas beaucoup de considérations pour ce que je fais pour lui. Je devrais peut-être me débarrasser de lui et le faire jeter dans un train.

Je crois aussi qu’il a vu ma main trembler. Je pense bien qu’elle tremble de plus en plus fort. Certains jours, je pose mes doigts sur mes yeux fermés et je sens les petits mouvements masser les globes oculaires. Hier, pour la première fois, j’ai eu du mal à écrire. Pendant une demi-heure, j’ai dû utiliser ma faible mémoire pour retenir le numéro des trains. J’ai eu de la chance aussi, car peu de trains sont passés. Si ça continue comme ça, je devrai apprendre à écrire de la main gauche. La main du malin disait ce diable de curé.
 
J’aurais bien passé la journée avec Hannah.

17 septembre 2006

Ma poésie me manquait. Je suis retourné vers un petit cahier, gris. Je l’ai lu, en partie, il m’a déçu profondément. Ma poésie vieilli très mal, rapidement. Je l’ai écrite à nouveau, barrant les mots au milieu des lignes. J’ai changé des paragraphes entiers, que je ne reconnaissais pas. J’ai arraché des pages, furieux d’avoir osé de pareilles choses. La rage me montait à la gorge, je prenais de plus en plus de temps pour relire, éberlué, le creux de ma prose.

J’ai pris conscience de mon erreur il y a deux minutes. C’est ton livre que j’ai ainsi charcuté et je dois te le rendre. Il te faut encore monter quelques volées d’escalier et tu seras dans le salon. Moi, je ne peux bouger. Je pourrais le jeter par la fenêtre, le manger, ou le mettre dans le toaster. Mais je ne peux bouger.

16 septembre 2006

- Faites donc quelques flexions. Placez-vous sur la moquette. Non, tenez-vous debout. Ressaisissez-vous. Je vais vous piquer. Etendez-vous. Détendez-vous. Serrez les poings. Non, pas les fesses, les poings. Respirez, je vais piquer, je pique, vous sentez que je pique ? Voilà, vous êtes guéri. Vous n’avez plus mal n’est-ce pas ? Si dans deux minutes vous avez encore mal, alors là, alors là ce serait très grave, tâchez de ne plus souffrir, ce serait très grave, c’est un conseil de votre médecin traitant, ne souffrez pas.

- Docteur, je m’excuse d’insister, mais je souffre encore malgré le traitement que vous avez eu l’amabilité de me prescrire, et c’est très grave dites-vous ? Que voulez-vous dire exactement ?

- Ecoutez-moi bien s’il vous plaît. Le matériel de base de l’esprit est la raison. La raison est disponible de manière permanente et illimitée, et totalement gratuite. Le patient doué de raison sait qu’il doit guérir après le traitement. Un patient qui s’évertue à souffrir suite à un traitement est soit un crétin, soit un patient de mauvaise composition. Avant l’injection, le patient est principalement composé d’azote. Par après, il recèle un fort taux d’hydrogène. Qui pourrait se complaire dans un état azoteux, si ce n’est un patient réfractaire à la science ? Un patient dont l’objectif ne peut être que de faire reculer, de faire douter la médecine. Et bien voilà ce que j’appelle de la gravité. Quand un patient entre dans mon cabinet, c’est lui qui entre dans le champ de la science et non la science qui entre dans le champ du patient, et je ne dis pas ça parce que vous êtes agriculteur.

- Mais je ne suis pas agriculteur, je suis plombier.

- Peu importe monsieur. Cessez de m’entretenir de pareils détails totalement vaporeux. La science vous dis-je ! Celle qui se construit à coups de questions et de réponses. Vous souffrez encore dites-vous ? Mais qu’est-ce que la douleur ? Et est-ce votre douleur, finalement ? Ou l’avez-vous plutôt volée à quelqu’un d’autre, qui était prêt, lui, à être soigné. Avez-vous vu ma salle d’attente ? Elle est pleine à craquer, non pas de malades monsieur, mais de futurs soignés. Comprenez-vous monsieur ?

15 septembre 2006

- Comment tu t’en fais pour ceux qui s’en foutent, comment tu t’en fous de ceux qui s’en font, comment tu pousses dans le dos ton frère et souris à l’inconnu voisin, comment tu fais tout ça qui ne sert à rien et laisse le vrai travail, comment tu tournes le dos à ton ami et caresse le dos des vrais flatteurs, comment tu savoures une victoire illégitime, comment tu repousses une erreur riche d’enseignements, comment tout ça est-il permis, hein, tu peux me le dire ?
- Ecoute Renard, qui a bu boira, mais quand même.
- Corbeau, c’est sans malice que je te parlais, mais le fromage à mes pieds est tombé, je n’aurais pu résister, ne me juge pas sur cette chose-là, cette horreur que j’ai commise, car la leçon est acquise.
- Bien sûr, Renard, ma bonne nature me porte à te croire, mais quelque chose qui me chipote au fond du slip, et voilà que je me méfie.
- C’est l’histoire que j’ai suivie, pour l’amour de notre maître, c’est sa lettre qui m’a commandé de plonger sur le doux fumet, je sortais de table, rien ne m’obligeait si ce n’est le conte pour lequel nous étions là, toi et moi, je te le rappelle.
- Je n’y suis pour personne d’autre que moi et tu m’as volé un fromage.
- Je n’ai rien volé, j’ai juste joué mon rôle. Toi et moi ne sommes que du papier. Et tu es prié d’en rester là. On attend, nous attendons tous, en dedans et au dehors, de la persévérance.
- Persévérance mon cul.
- Qu’as-tu donc, avec toi aujourd’hui tout tourne autour de ta ceinture.
- C’est du coton. Du coton d’Amérique. Ca ne gratte point le coton.
- Je n’y connais rien en repassage.
- Qui te parle de repasser ? Ce qui est grave, corbeau, ce n’est pas que tu m’aies volé un fromage, il tombait du ciel…
- C’est notre maître, je te l’assure, qui te l’as mis dans la bouche.
- Peu importe d’où vient ce fromage et où il est aujourd’hui…
- Peu importe, peu importe, j’ai mal au ventre figure-toi.
- Rien à faire, tu parles toujours n’est-ce pas, tu ne veux pas entendre ce que j’ai à dire.
- Chante.
- Voilà où je veux en venir, jamais plus tu ne m’entendras chanter.
- Tu nous cassais les oreilles.
- Je suis débutant, j’en conviens, mais j’étais promis à une grande carrière.
- Allons donc, tu resteras sur ta branche quoi qu’il arrive, et pour des siècles, figé dans les livres, alors pour la carrière internationale on repassera quand même finalement.
- Beuh, c’est la confiance que tu m’as volée, voilà. Sans confiance, que suis-je ?
- Un corbeau.
- Monstre.

13 septembre 2006

Au soir, bien sûr, mon clochard est revenu. Je remarque cette fois-ci qu’il est plus grand que je ne le pensais. Je le vois bien, car il s’étire de tout son long, et l’ombre de ses bras est énorme sur le plafond de la salle des guichets. Il ne semble pas être conscient de ma présence. Il secoue sa chevelure, sa touffe rousse au sommet de son crâne, qu’il gratte avec force. Je n’ai toujours pas envie de lui parler. J’ai mon chez moi, mon tout petit confort, et c’est très bien comme ça s’il dort sur une banquette. Qu’il garde ses poux. Je referme bruyamment la porte qui mène à mon étage.

Je dors profondément, mais je rêve du sac à puces qui ronfle sûrement au rez-de-chaussée. La fontaine de la petite place fonctionne. Son clapotis est clair et tendre. Je me penche au dessus de l’eau, et c’est le visage de mon clochard que je vois.

12 septembre 2006

Un jour, prenant des risques fous, Hannah m’avait parlé, et elle m’avait demandé si nous resterions toujours dans la congrégation. A cette époque, j’avais eu l’impression de n’avoir jamais entendu question plus bizarre. Quitter quoi ? La douceur des jours ? La simplicité de la vie ? Aller souffrir au dehors, en arriver un jour à dire que c’est la vie. J’avais pensé de quoi manquons nous ici ? Nous avons tout, le toit, le couvert, le temps, et en plus, nous, privilégiés, nous avons l’autre. Sous l’eau, les mains qui se touchent. Autour de l’eau, les rencontres sans un mot inutile. Mais elle avait insisté, malgré ma bouche grande ouverte. Tu veux rester ici pour toujours ? Oui je voulais, sous l’eau et autour de l’eau, je ne pouvais le dire, mais oui, je voulais.

Et alors, c’est moi qu’ils ont chassé. Me voilà, mangeant mon pain, face à la fontaine sèche de la place vide devant de la gare. Même si je ne suis qu’à un arrêt d’Hannah, elle est distante de cent mille lieues sans doute. Enfin, je suis bien plus proche d’elle qu’elle ne l’est de moi. Comment pourrait-elle imaginer que je suis devenu un homme sous une casquette. Et puis, j’ai laissé pousser ma moustache, et cette ligne de poils sous le nez me donne un air de patriote.

11 septembre 2006

C’est encore un soir qui vient à moi quand je sors de mes rêveries d’Hannah. Rien d’autre à faire que de rentrer. Ici, le froid est le meilleur des bergers.

Sur le pas de la porte du bâtiment de la gare, je vois un homme qui saute d’un pied sur l’autre, pour se réchauffer. Il regarde à l’intérieur du bâtiment par les petites vitres embuées, sans oser rentrer. La perspective d’un dialogue avec lui éveille en moi une grande lassitude. Je ferais bien quelque chose pour l’éviter, mais cela ne me semble pas possible, et puis, le vent me guide vers la porte, que je pousse de la main gauche en passant à côté de lui. Il me suit à l’intérieur. Je me fiche bien de savoir si tu vas passer la nuit là, bonhomme. Moi, je monte. Avant de grimper jusque dans ma chambre, je jette un coup d’œil et le vois qui s’enroule sur une banquette.  Rien à voler de toute façon, bienvenue au royaume des cieux. Je monte te dis-je.

Cette nuit-là, je sens passer en moi chaque minute. Je me réveille au matin, sans avoir dormi. C’est une bien terrible sensation. Je descends les escaliers rapidement et remarque que mon clochard a disparu. Plus de compagnie aujourd’hui alors, mis à part ce que m’apporte celle des chemins de fer, quelques voyageurs qui me marcheront sur les pieds.

10 septembre 2006

Les trains me passent sous le nez aujourd’hui. Beaucoup de trains de marchandises, quelques trains militaires, une locomotive, deux trains de voyageurs. Les cheminots me saluent de la main. Je réponds en levant un bras qui me paraît bien lourd. Les machines crachent la vapeur sur le sol et au ciel, certaines s’élancent lourdement après une brève halte, d’autres passent à bonne vitesse. Toutes grincent.

Si Hannah me voyait maintenant, elle saurait à quoi je pense. Je pense aux mois de mai, qu’elle vivait si près de moi, des années durant. Ce mois où l’on nettoie tout dans la congrégation, du sol au plafond, pour que l’été soit net et frais, et où les hommes et les femmes plongent les mains dans la même eau. Et tout ce qui se passe sous la surface, entre ses doigts travailleurs qui n’ont pourtant, normalement, d’autre souci que le labeur. Des doigts qui se touchent sans qu’on puisse rien en voir. Et quand bien même, il faut bien fouiller pour trouver le torchon plombé par l’eau sale.

Dans un de ces moments, Hannah et moi avons troublé l’eau, avec autre chose que de la crasse. Nous l’avons troublée avec nos regards qui s’évitaient, qui ont fini par se rencontrer en son milieu. Pour un instant, nous avions bien compris, et rien ne pouvait plus être repris. Et pendant des années, nous avons plongé les mains dans les bassins du lavoir, seul lieu de rencontre.