On tirait à la courte paille pour savoir. A chaque récré, on savait quelque chose de plus. On avait évidemment commencé avec le plus con. Qui est le plus con ? Ca avait été quelque chose de rassembler 30 brindilles. Un de nous les tenait serrées dans ses deux mains, et on tirait les uns après les autres pour savoir qui de nous serait le plus con. C’est tombé sur Jean-Marie et ça nous a scié parce qu’il était vraiment le plus con. Ce jour-là, on avait vraiment tous ensemble fait un pacte, sans devoir rien se dire. On avait tous compris les règles du jeu, sauf Jean-Marie.
Le lundi suivant, c’est Olivier qui tenait les 29 brindilles. Les règles était simples : nous étions 30 dans la classe, il y avait 30 semaines de cours. Celui qui était le quelque chose de la semaine gardait son totem pour la vie. Et sortait du jeu, il devenait spectateur. Nous avions le reste de la semaine pour débattre du label suivant. Certains étaient très enviables, comme ”le plus beau”, “le plus intelligent” ou “le plus riche”, ce dernier ayant fait beaucoup d’effet et engendré une grande nervosité avant le tirage. Les totems n’entraient en vigueur que dans l’avenir disions-nous, pour expliquer les incohérences qu’avaient provoqués certains tirages (le plus grand était par exemple assez moyen de taille).
7 semaines avant la fin des cours, je n’avais toujours pas tiré la courte paille. Je n’étais rien. Les qualificatifs les plus communs étaient épuisés et nous étions forcés de nous frotter le crâne toute la semaine pour identifier la sentence du lundi qui venait. Il y avait déjà parmi nous le plus voyageur, le plus fidèle, le plus lâche, le plus séduisant, le mort le plus jeune, le mort le plus vieux, le plus drôle sur une scène, le plus rapide à la course. Quelqu’un a proposé le plus petit zizi. Ca nous faisait rire, évidemment, surtout Jean-Marie. C’est Maxens qui a tiré la courte paille le lundi suivant, et il s’est mis à pleurer immédiatement. Il courait vers nous en hurlant, et nous fuyions en riant, comme des pigeons effrayés par un chien courant parmi eux. L’affaire a mal tourné, la maîtresse a posé des questions, et pour le reste de l’année elle a interdit “ce jeu idiot”. On n’a plus tiré à la courte paille. 5 de mes compagnons et moi-même sommes restés indéfinis.
Vous ne pouvez pas imaginé ce que cela a créé comme réactions dans le groupe. Nous étions quasiment devenus des parias. On nous parlait encore, mais on ne venait plus vers nous, nous devions systématiquement demander les choses.
Aujourd’hui, j’ai 35 ans et je travaille dans un petit bureau d’architectes. Je n’en peux plus. J’ai proposé à 5 collègues de terminer le travail, de tirer 5 semaines durant, tous les lundi, à la courte paille. Le dernier sera commis d’office le plus quelque chose qu’il faudra définir à l’avance. Au début, ils n’étaient pas emballés, ils m’ont regardé bizarrement. Mais quand j’ai proposé que le dernier soit “le plus gros salaire”, ils ont réagi plutôt favorablement.
Je suis content parce que je mesure parfois à quel point cela me manque de savoir quel le plus je suis. Le plus quoi finalement ? Je vais enfin le savoir. Je suis seulement déçu de ne pas être passé en première session, dans la cour de récré. Je sens que les qualitifcatifs ne vont pas voler bien haut. Nous ne sommes plus des enfants.
Ma mère disait que j’étais le plus beau, mais c’était Christian qui avait tiré cette courte-là, pas moi. Je me demande si je n’essayerais pas de retrouver Christian. Pour voir.