Archive pour octobre, 2006

30 octobre 2006

Céline  a laissé sa virginité dans des draps roses. Quand elle m’a dit ça, j’ai eu du mal à le croire, mais quand elle m’a rappelé ses barbies, ses nœuds dans les cheveux, ses robes à pois, tout collait, si je puis dire, et j’ai su qu’elle disait la vérité. Dans des draps rose. Mais encore ? Je ne savais toujours pas ce que je voulais savoir, ce pour quoi j’étais venue: avec qui ?

Mais voilà, j’étais sidérée par la nouvelle, les draps. J’ai fui avant d’entendre le nom de l’heureux élu. Je l’ai vaguement cuisinée pour faire bonne impression et j’ai quitté l’appartement pour aller faire un tour au parc. Je prenais de grande bouffée d’air plus ou moins frais, et je tentais désespérément de me changer les idées mais le rose des draps me poursuivait.

J’ai pris le bus 12 qui va vers le centre et j’ai longé la grande rue commerçante, j’ai traîné dans les 2 magasins de literie. Puis j’ai pris le tram 3 jusqu’au centre commercial, j’ai cherché jusqu’à la fermeture des magasins des draps roses acceptables, des draps roses dans lesquelles on aurait pu initier Céline sans tout gâcher. Je n’ai pas trouvé. Je déteste le rose et je crois que c’est une excellente idée.

Nous jouions mes amis et moi à un jeu idiot. X demande à Y de soutirer telle ou telle information à Z. Je devais, moi, apprendre avec qui Céline avait couché pour la première fois. Nous sommes tous le X, le Y et le Z de quelqu’un. J’ai téléphoné à mon X pour lui dire que je n’y arrivais pas, il m’a trouvée nulle, et dans la foulée,  j’ai appelé mon Y pour lui dire « 21 ». Sa première approche avait été tellement lourde que j’avais immédiatement deviné. Je ne vous dirai pas de quelle question il s’agissait. Ce n’est en tous cas pas ce à quoi vous pensez. Je n’ai que 20 ans.

29 octobre 2006

Depuis que Newton a inventé la gravité, les pommes tombent des arbres. Ce qui est très curieux (et encore inexpliqué), c’est que ce jour-là, il conçut aussi l’humour anglais.

27 octobre 2006

Je sens un énorme bouton me pousser sur le bout du nez. C’est bizarre de penser à ça ici et maintenant. Je ne participe pas à un concours de beauté, soit, mais quand même. Monsieur Zulst s’est déplacé de Suisse pour venir m’interviewer. Et je le veux ce poste de « above the line strategic planner ». Pourtant, je ne peux nier que, pendant que monsieur le Suisse me parle, je sens ce bouton sur le bout de mon nez. Je suis en train de me dire que, dès que je sors d’ici, je me regarde le pif. On verra bien comment je m’y prendrai. Pour l’heure, il s’agit de répondre à la question que je n’ai pas entendue, je pensais à autre chose. Je pourrais lui parler de cette autre chose, on est quand même dans une société de cosmétique, mais je ne pense pas que monsieur Zulst goûte l’objet de ma distraction. Enfin bref.

Je ne peux pas dire autre chose. Même si je prenais une semaine pour chercher dans les plus gros dictionnaires, je ne trouverais pas de meilleur terme, de plus juste: je lui pète une réponse. Je la lui pète. Ce n’est pas la bonne, sinon ça se saurait et j’aurais déjà gagné au Lotto. J’aurais pu lui demander de répéter sa question, j’aurais perdu 10 points. Là, à ce que je vois, j’en ai perdu 127. Ma côte est dans la cave, et avec toute sa courtoisie, monsieur Zulst me demande d’aller la rechercher, ma cote qui est tombée si bas, et de vider les lieux. Il me parle, on dirait du chocolat sur le bout de la langue. Mais il me dit quand même que l’entrevue est terminée on vous écrira. Ca fera toujours un timbre suisse pour la collection de mon cousin.

En sortant du bâtiment, je voudrais résister, mais je n’y arrive pas. Je me dirige vers une voiture sur le parking et j’essaie de voir mon nez dans le reflet d’une de ces vitres teintées. Je n’y vois rien. Pas la moindre trace de rougeur, mais ce n’est pas très clair. Je me retourne et je vois à quel point le building que je quitte est haut et vaste. Je ne sais même pas dans quelle pièce je me trouvais. Je me serais sûrement perdu dans tous ces couloirs. Je serais peut-être mort de faim le premier jour de boulot. Incapable de trouver la cantine. J’imagine derrière une de ces fenêtres, le monsieur suisse qui me regarde et qui doit se dire qu’il a rudement bien fait.

Je retrouve ma voiture cent mètres plus loin. Bon, maintenant que j’ai un rétroviseur sous la main, je vois bien une rougeur et quand je pousse sur les naseaux, ça fait mal. Voilà, un bouton qui arrive, j’avais raison, moi aussi. Je pourrais aller le dire à monsieur Zulst. Mais c’est trop tard pour lui.

En attendant, je dois bien admettre que j’ai choisi une autre vie il y a un quart d’heure. Il va falloir se la farcir celle-là aussi, je le crains, mais malgré tout, je me réjouis d’avoir bientôt 75 ans (plus que 51 ans à se taper). Je saurai enfin si c’est un bouton qui m’a sauvé la mise.

25 octobre 2006

Quand Hector est triste, il s’agenouille au bord du trottoir et pleure dans la rigole. L’eau de ses yeux coule vers l’égout en emportant ses soucis. Ces jours là, quelques rats s’humanisent et deviennent vaguement philosophes. Des déchets s’inquiètent pour la planète. Des eaux sales hésitent, un instant, avant de sauter dans la rivière, au bout du long tunnel.

24 octobre 2006

Je joue tout à pile ou face, presque tout. Pile je continue ce texte, face j’en reste là. Face.

23 octobre 2006

Au soir d’un 24 décembre, un ami passablement éméché m’avait offert un magnifique coup de boule de Noël. L’alcool m’avait curieusement aidé à ne pas tituber sous le choc. La goutte de sang, sur le bout du doigt qui venait de sonder mon nez, témoignait pourtant de la gravité de la situation : le coup avait été bien porté.

J’ai gardé de cet événement un nez crochu et une réelle aversion pour les soirées de réveillon. Je les boude tant que je peux. La dernière était un peu particulière, c’était une soirée déguisée, et avec ce casque de football américain, je me sentais armé pour affronter la nativité. C’est surtout la grille de protection, placée devant le visage, qui me sécurisait. Et comme j’avais enfilé l’entièreté du déguisement, y compris les protections dorsales, je ne risquais pas non plus le coup du lapin en cas de débordement.

La soirée filait et tout le monde adorait mon déguisement. Cela me réjouissait grandement, mais ce même tout le monde avait un peu de mal à me reconnaître. Et comme j’avais aussi choisi de chausser, si je puis dire, le protège-dents, que je ne pouvais pas retirer sans enlever le casque, j’ai aussi eu du mal à me faire connaître, à me présenter aux gens, même quand ils se rapprochaient tant que possible de ma bouche, ce qui était très relatif, à cause de la fameuse grille de protection.

Je n’ai pu boire que des boissons qui se dégustent à la paille, et dans ce cas-ci, la seule solution était un immonde cocktail maison au jus d’orange et au rhum, que je n’aime pas particulièrement, je suis sensible. Je furetais, sirotant mon jus acide et alcoolisé, et je commençais à sentir, en plus d’une légère aigreur à l’estomac, que la situation m’échappait. Une foule de jolies filles se pressaient partout. J’aurais pu me mettre en tête d’en embrasser une, mais c’était sans compter ce foutu casque, que pourtant, je ne retirerais sûrement pas.

Vers 23 heures, j’ai vomi mes quelques cocktails dans  le jardin. La grille a filtré des choses étonnantes, des morceaux de je ne sais quoi puisque je n’avais rien mangé (aller manger de la pizza ou du foie gras avec un casque de foot américain), et j’ai eu beaucoup de mal à remettre le protège-dents.

Je suis rentré chez moi et je n’ai pas réussi à retirer le casque. Après m’être brosser les dents à travers la grille du casque, me fourrant la brosse à dents deux fois dans le nez, je me suis couché.

Je me réveille maintenant avec un terrible torticolis. Je déteste toujours autant Noël. Je ne peux pas supporter ces regards émerveillés, ces sourires béas, ces musiques dégoulinantes qui nous entoureront jusqu’au 2 janvier. Tout ce bonheur, ça me dégoûte.

22 octobre 2006

On la voyait arriver de loin. Faut dire, une Mini Rover jaune, ce n’était pas banal. Et dans ce décor, encore moins. Le docteur Robinet (nous portons tous notre croix, n’est ce pas ?) fonçait dans sa voiture sur une petite route de campagne sinueuse. De part et d’autre de la route, des champs et des prés, des vaches et des moutons, des clôtures irrégulières, comme un énorme jeu d’échecs aux cases brunes et vertes avec sa multitude de pions plus ou moins blancs.

Sur ce terrain de jeu, le fermier Matthew s’y entendait pour étendre son domaine. Sur l’ensemble de ces terres, disséminées aux quatre coins de la région, il reculait fréquemment les limites de ses champs en déplaçant nuitamment quelques piquets. Oh, il ne grignotait que quelques dizaines de centimètres de profondeur à chaque fois. Mais il le faisait sur des dizaines de mètres de longueur, et depuis si longtemps, qu’il pensait bien avoir gagné plusieurs ares en réalité.

Gardner chassait souvent. Les jours de chasse, il se déplaçait avec la Land-Rover de sa femme qu’il avait pendant des années garée à côté d’un étang dans lequel il nettoyait ses bottes après la partie de chasse, avant de rentrer. Il avait pu longtemps passé entre le saule et la clôture avant de tourner sèchement le volant et d’immobiliser la Land face à la grande flaque. Depuis quelques années, la clôture frottait contre la carrosserie et l’année passée, il avait carrément griffé la portière, ce qui lui avait valu une altercation avec sa femme.

Cette année, Matthew s’était laissé convaincre de se joindre à Gardner pour l’ouverture de la chasse, et, arrivé à l’endroit où il garait la voiture de sa femme, Gardner lui avait parlé de l’énigme : comment le chemin avait-il été réduit ?

C’est l’arbre, avait dit Matthew. L’arbre a bougé ? Non, il grandi, sa circonférence est plus importante. Allons Matthew, un arbre ne pousse pas de cette manière, pas si vite, pas si fort. Il ne s’agit pas de millimètres, mais de centimètres, de 20 centimètres. Mais ce n’est pas la voiture qui a grossi quand même ?! Non Matthew, c’est la clôture qui a bougé, c’est la seule solution plausible. Mais ce n’est pas possible, c’est ma clôture. Je sais que c’est ta clôture Matthew. C’est notre clôture, disons. De ce côté, c’est chez moi, de l’autre côté c’est chez toi. Et tu es le bienvenu chez moi. Merci Matthew, mais là n’est pas la question. Si la clôture a bougé, la question est: qui a bougé cette clôture? Et pour répondre à cette question il faut savoir si elle a avancé ou reculé. Qu’en penses-tu ? Allons Gardner, tu vois bien que le terrain est pentu. Si elle a bougé, comme tu le prétends, il s’agit sans doute d’un glissement de terrain.

Quand Le docteur Robinet est arrivé sur place, suite à un appel de Gardner lui indiquant le lieu précis de l’accident de chasse, il a trouvé ce dernier nettoyant ses bottes dans un petit étang et un peu plus loin, à côté d’un Land Rover, le corps de Matthew, allongé.

20 octobre 2006

Une jeune fille dans un coin, recroquevillée
Porte sous l’œil la sombre trace d’une attaque
Une fée cabossée, une petite furie
A qui il a bien fallu apprendre à vivre
A coups de points sur les i
La petite fille a fait de sa peur un terrier
La mère, de sa honte, un manteau
Qu’elle porte tous les jours, le col monté jusqu’aux tempes,
Sous son poids, elle courbe l’échine.

19 octobre 2006

Pour Jacques, la question de la chanson, celle que l’on chante à la plage ou dans la salle de bain, dans un moment difficile ou de joie, est intense. Jacques raconte à Lucien sa longue hésitation, sur un brise-lames, recroquevillé, à l’abri des regards.

« Entre celle-là et celle-ci mon cœur balance. Ce sont des sourires et des larmes, rien de quoi affoler la caravane, mais des choses fort différentes quand même. Les oiseaux qui passent n’y changent rien, le vent n’y change rien, les bateaux au loin non plus, pas plus que le soleil sur ma peau, ni l’eau qui me lèche les pieds, les coquillages sous mes fesses, toujours pas. Rien ne m’aide à me décider. C’est pourquoi je pleure, pas à cause de la chanson, à cause de mon indécision. Des images, on ne garde pas grand-chose, bien moins que ce que l’on croit, mais des chansons… ».

Lucien répond car il a une bonne recette.

« A partir d’un point, prendre n’importe quelle direction et tenir la ligne droite. Ensuite, après le premier bosquet, tourner à gauche. Entrer dans la maison qui est là, isolée, par exemple dans un désert de sel, et chanter une chanson, n’importe laquelle, la première qui vous passe par la tête.
Impossible ? Peut-être pas. Prendre une aspirine, deux Dafalgan Codéïne et un peu de morphine, fermer les yeux. Vous y êtes ? Bon, maintenant, à partir d’un point, prendre n’importe quelle direction et tenir la ligne droite. Ensuite, après le premier bosquet, tourner à gauche. Entrer dans la maison qui est là, isolée, par exemple dans un désert de pierres et de poussière, pour changer un peu, et chanter une chanson, n’importe laquelle, la première qui vous passe par la tête. »

A deux.

« Alors, quelle chanson chantiez-vous ? Je chante une berceuse. Oui mais laquelle ? Une berceuse dont je ne connais pas le nom. Chantez-la-moi. Non je suis trop timide. Allons (éventuellement « Allons, allons »). Non vraiment. Bon, tant pis. Mais au moins, vous savez. Oui je sais, je reconnais la chanson. »

18 octobre 2006

A ce moment-là plus quelques secondes, tous se sont arrêtés. Ils ont pensé, tous en même temps, à la phrase suivante : « Si tu te couches maintenant, tu ne te relèveras pas. » Ils ont bien sûr tous compris cette phrase différemment. Alicia a décidé de continuer de déchirer ses cartes d’identité. Quoi qu’il en coûte, même si Walt n’est plus l’adjoint du shérif l’an prochain. Walt est resté debout pendant une bonne heure en attendant que le coup de pompe passe et pour ne pas faire de sieste. Son cœur est si fragile. Il n’a pas regardé le match de foot. Judith a quitté l’appartement avant que Ned n’arrive. Et Ned a continué vers la cabane en roulant excessivement vite parce qu’il avait quelque chose à dire à Joe. Joe, lui, resta sous la pluie, à genoux, dans la boue, en attendant que revienne peut-être Alicia. Et c’est sans doute là le point faible de toute cette histoire. 

17 octobre 2006

A ce moment-là, il s’était fait à la pluie. Il faut dire que cela faisait quelques heures qu’elle lui rinçait les épaules sans discontinuer. Son chapeau, il s’en était déjà débarrassé, il était imbibé jusqu’à la dernière fibre et il l’avait jeté quand Tim lui avait crié depuis la cabane que son couvre-chef ressemblait à une limace juste après l’orgasme. Quel rigolo. Ca n’avait pas beaucoup de sens, bien sûr, de rester là sous la pluie. Mais que n’aurait-il pas fait pour sortir du lot. Pour être aperçu. Joe avait fait ce pari idiot quand Alicia était encore là. Et maintenant, Dieu seul savait où elle était, plus avec eux en tous cas. C’était là le point faible de toute cette histoire.

16 octobre 2006

A ce moment-là, Ned sortait à peine de chez lui. Il savait qu’il était en retard, il savait qu’il devrait plus tard la quitter en courant pour donner de la crédibilité à la raison qu’il trouverait bien d’ici là pour justifier départ précipité. A vrai dire, il n’aimait pas ça. Il avait beau se dire qu’il ne devait pas s’accrocher à cette femme, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il était heureux, même s’il ne savait pas vraiment ce qu’il voulait dire par là. Il dû capoter la voiture car la pluie n’avait toujours pas cessé. Il allait se taper les 30 miles à une vitesse d’escargot. Il serait encore plus en retard. Finalement est-ce que cela valait vraiment la peine d’y aller ? Judith ne se fâcherait pas sur lui, elle était bien trop amoureuse pour cela. Il fit demi-tour et partit rejoindre son ami Joe à la cabane. Tout allait bien, et Judith ne lui en voudrait pas, elle ne pouvait pas lui en vouloir. Elle l’aimait même peut-être, et il croyait bien qu’il l’aimait aussi. Tout allait bien. C’est à ce moment-là qu’il se rappela que Joe était le fils de Judith. Et c’était là le point faible de toute cette histoire.

15 octobre 2006

A ce moment-là, Judith entrait dans l’appartement. Elle avait tout son temps. Son speaker de mari ne rentrerait pas avant la fin de la soirée. Son amant allait arriver d’un instant à l’autre, et lui n’avait peut-être pas le temps. Il faudrait faire vite et se quitter sans romance. Pas de problème pour Judith. Elle savait très bien ce qu’elle venait chercher ici, et ce dont elle n’avait nullement besoin. Mais elle savait aussi qu’elle pourrait plus imaginer sa vie sans ces moments, des petites soupapes qui libèrent la pression quelques temps. Elle se sentait libre d’aller et de venir où bon lui semblait. Une seule chose la tenaillait, elle aimait ses enfants, et c’était là le point faible de toute cette histoire.

14 octobre 2006

A ce moment-là, Walt cirait ses bottes. Il fallait bien faire quelque chose en attendant la retransmission du match qui opposerait bientôt les Giant’s aux Scott’s de Memphis. Walt n’avait jamais montré un intérêt particulier pour ces deux équipes, assez moyennes, et pourtant, il était nerveux. Depuis que son beau-frère était devenu le speaker officiel du stade des Giant’s, Walt regardait chacun des matchs que cette équipe disputait à domicile. Il espérait chaque fois qu’elle se prendrait une véritable dégelée. Il adorait entendre la voix de son beau-frère annoncer les points marqués par l’adversaire, ainsi que le nom du scorer. Il jouissait en l’entendant reprendre le score final, les jours de défaite. Depuis que cet arrogant de Teddy avait épousé sa sœur Judith, il ne la voyait pratiquement plus. Mais Judith semblait heureuse, et c’était là le point faible de toute cette histoire.

13 octobre 2006

A ce moment-là, Alicia remontait le petit chemin qui l’avait menée à l’étang, dans lequel elle avait abandonné sa douzième carte d’identité. Elle avait placé le petit rectangle plastifié dans une vieille boîte en fer qu’elle avait lestée avec des pierres et scellée avec de la colle résistant à l’eau. Alicia pensait à la discussion qu’elle avait eue avec l’employée de l’administration. Je fais cela parce que cette carte d’indentité m’empêche de vieillir, à cause de la photo. Vous comprenez ? Mais si tu ne veux pas voir cette photo, cache la carte dans une boîte en fer que tu garderas à la maison. Non, vous savez, la vie, ce n’est pas l’administration, on ne peut pas faire semblant que tout va bien. La carte, vous me la donnez, mais un jour, je dois la jeter.

Alicia savait bien que sans Walt, l’adjoint au Shérif, elle aurait déjà eu à payer de nombreuses amendes. C’était le point faible de toute cette histoire.

12 octobre 2006

- J’ai mal, Docteur, j’ai mal partout, sauf au bout de mon index gauche. Je me concentre sur le bout de mon index, le gauche. C’est ça le drame, toutes ces douleurs, elles réduisent mon univers. Vous comprenez docteur?

- Bien sûr, ça fera 25 euros.

- Mais pour les douleurs? Docteur, pour les douleurs?

- Mais vous me gonflez à la fin avec vos douleurs, je vous ai montré les images, il n’y a rien, vous n’avez rien. Quand comprendrez-vous à la fin? La médecine n’est pas faite pour guérir, mais pour briller.

- Si j’ai mal. Je fais quoi moi? 

- Arrangez-vous avec votre conscience. Et laissez-moi, vous me donnez mal à la tête.

11 octobre 2006

Mon très arrière-grand-oncle avait eu le crâne fendu en deux par un pirate. Comme une pastèque mûre sous les coups de machette. Eclaté. Mon très arrière-grand-oncle était marin de commerce. Il sortait des ports à l’aube, le ventre du navire chargé d’or et d’émeraudes, faisait route vers chez ma très arrière-grand-tante. Attaqué un jour de pluie, l’eau du ciel a lavé le pont de son sang en quelques heures. Puis son bateau coula, avec ses corps, prisonniers des bastingages.

Mon grand-père me racontait cela tous les jours que je passais chez lui, à l’hospice. Il montait sur son fauteuil pour mimer le dernier combat de son aïeul, un pied sur l’accoudoir, un autre au fond du siège, en équilibre précaire, et quand ma grand-mère entrait dans la pièce il se rasseyait sagement et pimentait alors le récit de dizaines d’injures. Et ma grand-mère répétait qu’elle préférait laver le vieux siège que lui rincer la bouche, à mon grand-père.

Je pense qu’il était dingue. Mais quel bonheur de ne pas être le seul enfant dans cette maison de retraite assiégée par le temps. Le temps et ses petits soldats qui ont posé le camp autour du bâtiment et qui attendent, ils passent et repassent sous les fenêtres sans que les flèches des pensionnaires ne puissent les atteindre. Le temps est éternel, c’est bien la seule chose qui le soit.

Dans le couloir, quand je repartais vers l’air libre, les vieilles dames me demandaient « tu t’appelles comment? » et je disais toujours autre chose. Le dernier prénom fut André. Depuis mon grand-père est parti et je m’appelle Philippe pour de bon, ce qui ne change pas grand chose, on me demande toujours mon nom quand je pars, parfois jusqu’à dix fois. D’un bout à l’autre du couloir. Il m’en passe des mains dans les cheveux si je ne suis pas assez prudent.

Une fois dehors, est-ce que vous comprenez ? il n’y a plus que le vent pour dix bonnes minutes. Le vent du large.

10 octobre 2006

A armes égales, encore une fois, sur le front de la falaise, en pleine bourrasque, et j’ai perdu, c’est vrai. Il est allé bien plus haut, bien plus loin, porté par le vent là où je tombais comme une pierre, au même endroit, exactement.

La mer a voulu que je survive une fois encore, c’est pour que je recommence, sinon. Demain, ou la semaine prochaine, car les réparations seront nombreuses et très nécessaires, rendez-vous avec ce maudit goéland, et on verra de quel bois je m’envole.

9 octobre 2006

Un petit soldat fait un pas en avant. Pour sortir du rang, et pour une heure de gloire, un pas hésitant. Marchant dans le noir, le fusil pointé vers l’autre camp, à cran, à cran, un petit soldat prie en avançant. Et va à l’abattoir. Sans savoir, en sachant, le prix du plomb et de la victoire, un petit soldat tombe dans le champ, sur un air de gloire. Petit soldat se couche pour un bon moment, un fameux bon moment.

8 octobre 2006

Et voilà un épisode que je veux relater. Il était trop tard pour trouver de la place dans un camping, et il faisait trop sombre que pour planter une tente de toute façon. Nous avons cherché, tous feux éteints, un endroit pour arrêter la voiture. À l’abris des regards du matin. Nous avons finalement arrêté notre choix sur un terrain vague.

Nous avons passé la nuit là, tentant de faire semblant de dormir. Pour moi, la tôle du coffre, tôle ondulée qui mordait la peau. Nous nous sommes réveillés sous le regard des ouvriers, dont les têtes étaient couvertes de bonnets poussiéreux, à moins d’un mètre d’un trou gigantesque.

Nous aurions pu mourir ce jour-là. Un mètre de plus, et c’était fini pour nous. C’est parce que Jacques a dit ‘’Ca suffit, c’est bon, on dort là’’  que nous nous sommes arrêté. Nous n’avions pas vu le gouffre. Le jour suivant, malgré la fatigue, nous avons décidé de vivre les cheveux au vent pour profiter de cette journée.

Nous avons passé une partie du jour sur la plage, puis nous sommes rentrés à Bruxelles en passant la tête par la fenêtre et enfin nous avons terminé tout ça sur le toit de l’immeuble de chez Jean. Les cheveux au vent. Je garde un souvenir extraordinaire de cette journée de lumière. Longue, chaude et extrêmement soyeuse. Je me souviens d’avoir été si frappé par ma capacité à être joyeux sans avoir de raison précise, parce que j’avais décidé simplement.

Je ne sais pas s’il y a un rapport mais aujourd’hui, j’ai beaucoup moins de cheveux et la vie est tranquille. Très tranquille. Je suis souvent sombre et j’ai parfois de la peine. J’ai donc décidé de me payer des implants. Une perruque, j’ai déjà essayé, ça ne change rien.