11/10/2006

Mon très arrière-grand-oncle avait eu le crâne fendu en deux par un pirate. Comme une pastèque mûre sous les coups de machette. Eclaté. Mon très arrière-grand-oncle était marin de commerce. Il sortait des ports à l’aube, le ventre du navire chargé d’or et d’émeraudes, faisait route vers chez ma très arrière-grand-tante. Attaqué un jour de pluie, l’eau du ciel a lavé le pont de son sang en quelques heures. Puis son bateau coula, avec ses corps, prisonniers des bastingages.

Mon grand-père me racontait cela tous les jours que je passais chez lui, à l’hospice. Il montait sur son fauteuil pour mimer le dernier combat de son aïeul, un pied sur l’accoudoir, un autre au fond du siège, en équilibre précaire, et quand ma grand-mère entrait dans la pièce il se rasseyait sagement et pimentait alors le récit de dizaines d’injures. Et ma grand-mère répétait qu’elle préférait laver le vieux siège que lui rincer la bouche, à mon grand-père.

Je pense qu’il était dingue. Mais quel bonheur de ne pas être le seul enfant dans cette maison de retraite assiégée par le temps. Le temps et ses petits soldats qui ont posé le camp autour du bâtiment et qui attendent, ils passent et repassent sous les fenêtres sans que les flèches des pensionnaires ne puissent les atteindre. Le temps est éternel, c’est bien la seule chose qui le soit.

Dans le couloir, quand je repartais vers l’air libre, les vieilles dames me demandaient « tu t’appelles comment? » et je disais toujours autre chose. Le dernier prénom fut André. Depuis mon grand-père est parti et je m’appelle Philippe pour de bon, ce qui ne change pas grand chose, on me demande toujours mon nom quand je pars, parfois jusqu’à dix fois. D’un bout à l’autre du couloir. Il m’en passe des mains dans les cheveux si je ne suis pas assez prudent.

Une fois dehors, est-ce que vous comprenez ? il n’y a plus que le vent pour dix bonnes minutes. Le vent du large.

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