Archive pour octobre, 2006

7/10/2006

Quand Arthur se couche, c’est toujours la même chose, sur un matelas soyeux ou sur un lit de pierres, son âme ne pèse plus rien et il s’endort. Dit comme ça, cela semble sympathique. Mais pour certaines choses, ça l’est beaucoup moins. Arthur n’est pas seul au lit, une autre personne s’y étend avec lui, et qui lui veut du bien.

Quand Eva se couche à ses côtés, c’est toujours la même chose. Qu’elle le pince ou qu’elle le pique, son mari l’ignore et s’endort. Il sombre et elle s’ennuie.
Eva et Arthur sont mariés depuis presque toujours.

Quand Arthur se réveille, il est beau comme une pêche toute fraîche tant sa nuit fut bonne. Eva se lève en trois morceaux, car son corps pèse des tonnes. Elle sait que son âme sera à la peine toute la journée.

Le samedi, Arthur et Eva vont au marché. Sur le chemin, tout le monde qui les croise sourit avec malice. On dit qu’Arthur est un idiot, que bien sûr Eva découche, elle qui semble s’être à peine levée à chaque moment de la journée.

Arthur et Eva n’ont pas d’enfant. On ne sait ce qui les lie. C’est un secret, fragile comme une bulle de savon.

6/10/2006

J’avais gardé des morceaux de ton amour dans un mouchoir que j’ai plié et rangé en dessous de tout dans un tiroir, à sa place, en dessous de tout.

J’avais gardé. J’ai jeté le mouchoir parce que je ne pouvais plus le conserver. J’ai vu les morceaux de ton amour partir, emportés par le vent, puis percuter une façade, et s’envoler encore, puis plus rien.

Plus rien pour mes yeux. Plus rien du tout alors ? Plus rien pour mes yeux donc plus rien du tout?

Réponse dans quelques jours au détour d’une rue, laquelle je ne sais pas, réponse à ton amour, en dessous de tout.

6/10/2006

Un homme à casquette et un homme aux cheveux hirsutes

L’homme à casquette :

- Rien à voir avec un chien, même si ça grogne. En poussant un peu, ça parlerait. Faut voir. Pas sûr qu’on en sorte quelque chose sans une petite formule magique. Deux trois mots sur le bout d’une langue, qui tournent autour de nous, puis, hop, je te les colle aux tympans. Que fais-tu, dans un cas comme celui-là ? Tiens, tu m’écoutes, mais tu fais semblant de rien. Tu sais ce que tu fais là, toi ?

- Là ?

- Oui, là, dans cette ville. Dans cette gare. Tu t’es incrusté ?

- Non.

- Moi je travaille. Je travaille ici.

L’homme aux cheveux hirsutes rit sincèrement. De plus en plus sincèrement. Son corps bascule vers le sol mais il se rattrape à temps, avant la chute.

L’homme à  casquette reprend :

- Et toi, tu sais ce que tu fais ici ?

- Précisément. Je me protège du froid.

- Tu te protége du froid ? Quel froid ?

- Et bien le froid qu’il fait dehors et dont on se protège quand on est dedans.

- Soit, mais pourquoi ce dedans-ci ? N’as-tu pas d’autres contenants ?

- Si, j’y étais hier et j’y retournerai au printemps. Mais ici, on chauffe plus me semble-t-il.

- Si je coupe le chauffage, tu t’en iras ?

L’homme aux cheveux hirsutes rit sincèrement. De plus en plus sincèrement. Son corps bascule vers le sol mais il se reprend à temps, avant la chute.

- Si tu coupes le chauffage, tu tomberas malade, c’est mathématique.

- Tu connais les mathématiques, toi ? Je doute que tu sois capable de lire une facture.

- Je doute que tu lises parfois autre chose qu’une facture. Allez, recule. Que je mange mon pain noir sans être dérangé.

- Mange-le et vas.

- Tu es pire qu’un idiot. Sais-tu que tu es aussi inutile que moi ?

- Moi ?! Mais sans moi, rien ici ne tournerait ! Les trains seraient bloqués en gare. Tu es méprisant à mon égard.

L’homme aux cheveux hirsutes rit sincèrement. De plus en plus sincèrement. Son corps bascule vers le sol mais il se reprend à temps, avant la chute.

- Pourquoi ris-tu finalement ? Tu es dans une bien triste situation. Tu dois mendier pour manger et tu as froid, tu pues à cent mètres.

- C’est toi qui te plains depuis 10 minutes. Assieds-toi à côté de moi. Dans quelques temps, l’odeur, tu n’y prendras même plus garde. Et le travail attendra.

- Le travail attendra ? Que pourrais-tu savoir de cela ? Lève-toi et pars d’ici ou j’appelle la police.

- La police ne me fait pas peur. Elle me loge à tes frais et me nourrit.

- Tu n’as pas honte ?

L’homme aux cheveux hirsutes rit sincèrement. De plus en plus sincèrement. Son corps bascule et sa tête heurte le sol. L’homme meurt.

L’home à casquette

- Et voilà, on va m’accuser maintenant, de l’avoir tué ou quelque chose comme ça. Moi je n’ai fait que discuter. D’ailleurs il riait.

5/10/2006

Je cours sur le sable. Je laisse des traces dans le sable. Je pose les pieds sur le sable. Je laisse des traces. Je marche sur plusieurs kilomètres, au bord de l’eau. Et quand je me retourne, je vois, d’une brise-lames à l’autre, mes pas.
La mer passe et repasse et efface les traces de pieds dans le sable.

Est-ce que je suis quand même passé par là ? Oui, bien sûr, je me rappelle très bien avoir pris ce chemin.

Mais le problème n’est pas là. La question est : est-ce que le sable s’en souvient ?

4/10/2006

Ce week-end, j’étais très déprimé, je n’avais rien à faire de particulier, j’avais très peur de m’ennuyer, c’est terrible l’ennui, alors j’ai eu cette idée farfelue : j’ai été au zoo d’Anvers. Je n’ai pas vu grand-chose du zoo car je me suis dirigé immédiatement vers la zone dans laquelle on tient enfermé les singes de toutes espèces. J’y avais quelques vagues souvenirs, et on m’a raconté que quand j’étais petit, il était difficile de m’extraire de ce lieu puant.

J’y suis resté presque une journée. Après quelques hésitations, je me suis finalement arrêté devant la cage de plusieurs chimpanzés. Celui qui semblait le plus vieux s’est approché de moi et est d’abord resté là une demi-heure, presque sans bouger. Nous étions séparés par une vitre, mais en réalité, nous étions physiquement très proches l’un de l’autre, si bien que je me suis mis à l’observer avec beaucoup d’attention. Je n’avais jamais pris la peine de regarder de si près et avec autant de patience un singe. Lui me regardait fixement, mais parfois son attention était attirée par autre chose, je ne sais quoi. Puis il me scrutait à nouveau. Et de nouveau regardait le sol suçant son index distraitement comme si je n’existais pas.

Vers la fin de la journée s’est passé la chose suivante, absolument incroyable : le singe s’est adressé à moi. Je vous assure. Il m’a dit quelque chose. Personne ne me croira, sans doute, mais je ne peux pas dire autre chose, et je dois raconter. Le singe s’est exprimé, et cela m’était clairement destiné. Evidemment, il n’a pas utilisé notre langue, ni une autre langue parlée humaine, mais en avec ses mains, il a lancé un dialogue avec moi. D’abord des choses anodines. Comment ça va ? Moi je m’ennuie, etc. J’étais ébahi. J’osais à peine répondre. Je craignais par-dessus tout qu’on repère mon manège et qu’on me prenne pour un fou. Les allées se vidaient, mais des visiteurs se montraient encore parfois. Le singe semblait comprendre mon embarras et se taisait immédiatement si quelqu’un arrivait. Alors que j’étais en train de répondre, oui, je répondais, il a même crié pour m’alerter de la venue d’une femme qui cherchait son enfant.

Petit à petit, il a donné son opinion sur un certain nombre de choses dont j’avais connaissance, je reconnaissais des sujets de conversation que j’avais moi-même partagé récemment avec des amis, des collègues, des inconnus dans un bar. Je croyais avoir perdu la raison, mais ce n’était pas le cas. Le singe me signifiait des choses de plus en plus complexes, mimant et puis dessinant avec une grande précision des concepts complexes. Il utilisa même la technique du rébus pour me faire comprendre le mot « révolte ». Raie, volte. Et voilà.

J’ai dû partir car le zoo fermait. Il a mis sa main sur la vitre, et, j’ai un peu honte de vous l’avouer, j’ai mis moi aussi ma main, sur sa main, et nous nous sommes regardé. Le singe me fixait du regard, j’en frissonne encore en y pensant.

Dans le train, je me suis questionné. Non pas sur la capacité du singe à communiquer avec moi, cet aspect de l’histoire me paraissait déjà simplement évident, le singe pouvait dire les choses. J’étais surpris par sa connaissance des choses. Où avait-il appris tout cela ? Et comment ? Et puis surtout: pourquoi moi ? Voilà la question qui est alors devenue cruciale. Dans leur cage, entre eux, les singes discutent, entre singes. L’un d’entre eux a pris le risque de vendre la mèche. C’est tombé sur moi. Pourquoi ?

Tout ceci est un rêve évidemment. Je suis bien allé à Anvers, mais pour y faire autre chose, et je suis passé devant le zoo. J’ai pensé à mes amis les singes. Aujourd’hui, jeudi, j’ai appris par un concours de circonstances que l’espérance de vie d’un chimpanzé est de 50 ans environ. Même s’il est vrai qu’ils meurent plus jeunes en captivité, cela fait une fameux bout de chemin à s’emmerder dans une cage. Cette idée, qui m’avait peut-être déjà traversé l’esprit quand j’étais petit, me semble encore plus lourde aujourd’hui, après mon rêve. Je n’en tire curieusement aucun sentiment de culpabilité. Encore plus étonnant.

Quelle semaine épuisante. Je crois que j’ai besoin de vacances. Je vais me réserver une semaine dans un club quelconque. Ca va me changer les idées.

3/10/2006

Ray avait mis dans une balance la tristesse et l’ennui. Il a fait ça parce que pendant qu’il s’ennuyait, un ami pleurait. Et il s’est posé la question. Ce n’est pas bien, se dit-il, mais je suis seul dans cette tête-ci, alors tant pis, qui pourrait savoir? La balance penchait du côté de la tristesse. Et Ray n’en fut pas surpris bien sûr. Alors il a appelé son ami, et ils ont parlé et ils avaient semble-t-il tant de choses à se dire qu’ils se sont donnés rendez-vous, ils ont bu, et puis, ils sont rentrés se coucher chacun de leur côté. Dans son lit, Ray s’est fait une réflexion impossible : il avait passé une bonne soirée.

Le lendemain, après une bonne nuit de repos, il a réfléchi à la pensée du soir. Il s’est demandé pourquoi il se sentait coupable d’avoir passé une bonne soirée au côté de son ami, qui lui, était triste. Mais peut-être son ami avait-il passé une bonne soirée aussi ? Ray a rappelé son ami, pour en avoir le coeur net, mais il est tombé sur le répondeur.

Il a passé l’après-midi a somnoler dans le sofa. Il s’ennuyait ferme quand le téléphone a sonné. C’était son amie Lou. Elle était en pleurs car Peter, son petit ami, venait de quitter l’appartement pour aller voir un match de hockey sur glace avec un ami alors qu’ils avaient prévu de passer la soirée ensemble.

Ray est sorti en sifflant de chez lui. Il détestait le hockey sur glace et allait passer une excellente soirée avec Lou.

Tous ses amis l’adorent, Ray, car il est si gentil. Pourquoi s’inquièterait-il ?

2/10/2006

Je suis le brigadier Gatuso. Je suis chargé de faire respecter la loi. C’est un travail pénible, tant sont nombreux les contrevenants, les inciviques, les brigands, qui foulent au pied la lettre de la loi. Mon souci est l’ordre, c’est ma nature autant que mon métier. Enfant déjà, je rangeais tous les soirs mes souliers à la porte de ma chambre.

En début de semaine a été publié un édit dans lequel ont été interdites les chutes de neige. J’étais très confiant lundi, mardi et mercredi. On me raillait, j’étais l’idiot qui devait empêcher la neige de tomber du ciel, alors que le vent soufflait, de plus en en plus froid. Le vent se trompe j’ai dit. Le vent nous ment. J’étais sûr de mon fait. La neige ne tombera pas, la nature respecte l’ordre des choses, comme elle l’a toujours fait.

Ce jeudi matin, en sortant de chez moi pour rejoindre mon poste, j’ai senti la brise encore plus froide que la veille, elle transperçait mon uniforme. Vers 10 heures 15 minutes, un flocon est tombé, je l’ai vu, j’ai fait semblant de rien, mais il est venu se déposer sur le bout de mon soulier. J’étais à ce moment sur la place communale, devant la maison communale, sous les yeux des élus, bourgmestre en tête. Le flocon blanc sur mon soulier noir, fraîchement ciré.

Je n’ai pas bougé, j’ai laissé fondre le flocon. Je n’ai pas dû verbaliser car le flocon a disparu. J’ai ainsi épargné quelques frais inutiles à l’administration, paperasse coûteuse et inutile. L’exemple a semble-t-il suffit, car aucun autre flocon n’est venu se poser sur le territoire de la commune.

Le lendemain, j’ai arrêté un passant qui prétendait avoir vu tombé le flocon. Je l’ai mis au cachot. Il fait des mots croisés sur de vieux journaux depuis deux jours. Je lui dis que son affaire avance, mais je n’ai rien signalé. Je sais que dehors on le cherche, mais s’il sort, je suis perdu.

Le passant va rester dans la cellule jusqu’à ce que mort s’en suive. De cette façon, je m’épargnerai le travail administratif qui coûte tant au contribuable. Le passant va disparaître, comme le flocon l’avait fait, et personne d’autre ne viendra me dire qu’on a vu tombé la neige jeudi.