Archive pour novembre, 2006

30/11/2006

Je suis comme une aspirine. On m’a pleuré dessus et je me suis mis à mousser. J’ai fondu sur le bord d’une table. Je crains la lavette comme la peste, parce qu’alors, il n’y aura même plus la tâche blanche sur le bois. Je vais disparaître sans laisser de trace.

29/11/2006

Craqué, d’abord doucement, comme sous un ongle. J’ai craqué, mais pas d’une pièce, je me suis d’abord fissuré du dedans. Imaginez une longue plaie intérieure, qui vous déchire un peu plus à chaque mot, sans qu’on puisse l’arrêter. Doucement, avec précaution, pour ne rien laisser derrière. Puis d’un coup, la plaie s’est ouverte au monde. J’ai craqué, une deuxième fois, subitement. Comme une noix, sous un pied délicat, qui s’excuse de m’ouvrir mais qui m’écrase de tout son poids. J’ai fini, étalé, sur le trottoir d’une rue, me voilà redevenu poussière de fruit sec.

Dans la rue, c’est le moment difficile. Le sac à chagrin en bandoulière, je me recompose et ensuite, il faut bien marcher, un pas, un autre pas. Des dizaines de pas à marcher. Je suis vide, un vrai trou noir, je n’aspire à rien. Pendant ce temps, une petite fille passe en courant sur le trottoir d’en face, un son inconnu vient frapper mon tympan, un vent nouveau souffle sur mon crâne, et il fait froid partout sur la terre.

Quelqu’un vient de me lâcher la main. D’accord, je l’avais moite et sale, mais je n’y peux rien, je ne m’y attendais pas.

28/11/2006

« Un soir, dans la rue, je ne me suis pas retenu de pleurer, d’avoir les bras ballants, de traîner les pieds. Personne ne s’est retourné sur moi, heureusement.

Dans les instants difficiles, il y a toujours un moment où je me retrouve seul, dans la rue, à marcher. Pour aller mettre de la monnaie dans le parcmètre. Pour aller chercher à manger. Pour rentrer chez moi. En général, je suis surpris du froid ou de la chaleur, je suis surpris des sons. Ce sont des endroits que je connais, mais la douleur les colore différemment.

Avant ce moment de solitude, parce qu’il fait peur, il y en a un autre d’hésitation. Vais-je sortir de la voiture ? Vais-je sortir du bâtiment ? Vais-je sortir de ses bras ? C’est effrayant, juste avant, car le moment dans la rue est toujours un moment de grande vérité : quand le monde tourne dans un autre sens que moi, je suis vraiment seul parmi vous tous. »

Je fus assez surpris, et je n’étais pas le seul. On ne comptait plus les bouches ouvertes aux alentours. D’habitude, le père Galle nous cassait les couilles avec ces prêches d’un autre âge. Je venais ici uniquement parce que ma femme l’exigeait. Une fois par mois au moins, disait-elle. Un jour, je lui avais dit que je faisais ça de bonne grâce, et que finalement, chacun de nous faisait un effort une fois par mois. Je ne l’ai plus jamais dit, parce que ça l’avait fait rire.

27/11/2006

J’ai cueilli dans trois prés différents, des fleurs, des champignons, puis des trèfles à trois feuilles. J’ai réparti le résultat de la cueillette dans un panier en osier, que j’ai jeté à la mer du bord d’une petite falaise en criant « allez, et ne regrettez pas les prés ».

Depuis que je suis passé par-dessus bord, j’ai une mouche dans la tête et je fais des choses sans fond. Depuis l’accident d’auto, il me semble parfois que le sens est ailleurs qu’ici ou là,
Qu’il faut bien regarder ailleurs pour ne voir que ce que l’on doit. La mouche vrombit entre mes deux tempes, mes petites oreilles puis derrière mes yeux. Mon oncle dit que c’est ça qui me rend fou.

A l’automne j’aurai 30 ans. Un bel âge pour un enfant. Et ma tante qui chante le matin et soupire le soir, fera un gâteau, en mon honneur, qu’on mangera jusqu’au plat de l’assiette, en grattant tout le chocolat.

Je suis un petit fou sous le toit. Ma chambre est au grenier, dans les rêves de ceux du dessous. Je suis dans leurs songes, et ça c’est si bien. Quand je ne dors pas, je sais que tous ces monstres ne sont que les baudruches des peurs des vieux du dessous. Je ne dois ni me battre, ni craindre. A moi, ils ne veulent rien. Rien de bien, ni rien de mal. Ils ne me voient même pas, sans doute.

Je partirai d’ici un jour. J’ai bien vu faire les autres. Ceux qui aujourd’hui me pensent n’importe comment. Je n’irai pas comme eux sur la route aux mille dangers. Je sais que moi aussi, je pourrais bien oublier les prés, et me lancer du haut de la falaise.

26/11/2006

- Arrête de tirer sur mon t-shirt. T’es con ou quoi ?

Qu’est-ce que je pouvais faire, moi ? Forcément j’ai ri jaune, et tout le monde m’a regardé sans dire un mot. Alors j’ai lâché le t-shirt. Le silence m’a frappé dans la nuque. Et juste après j’ai remarqué que même d’ici on entendait la mer. Je n’avais peut-être jamais entendu la mer de si loin.

Dans les dunes, on se cachait tous les soirs. On faisait un feu (pour vous dire comme nous étions cons) et nous écoutions Jacques qui jouait de la guitare et qui chantait son terrible répertoire. Les garçons trouvaient ça pathétique, les filles adoraient, en gros. Moi j’étais amoureux d’Annie. Elle me faisait penser à une des 3 drôles de dames. Très sexy, les drôles de dames. Annie n’avait pas 17 ans, alors, on disait plutôt “mignonne”. Et ce soir-là donc, j’avais trop bu, et j’avais tiré sur le t-shirt d’Annie. C’est tout ce que j’avais trouvé à faire pour l’attirer à moi. Comme elle ne bougeait pas, le t-shirt a fini par craquer légèrement.

Maintenant, tout le monde attendait que quelque chose se passe. Du bien, du mal, peu importe. Quelque chose pour débloquer cette situation. Il y avait une forte pression, très forte même. Je sentais que moi, je devais absolument fermer ma gueule. Soit quelqu’un, une âme charitable, venait à mon aide. Les possibilités étaient nombreuses. J’ai imaginé qu’ils pourraient par exemple me laisser rôtir sur le feu, en slip kangourou, pendant que Jacques reprenait La maison bleue. Mais, bien que je n’étais sûrement pas le seul à y penser, personne ne bougeât. Jacques ne comptait manifestement pas non plus briser la glace avec un Let it be bien senti. Le malaise était partout.

Alors Elise a commencé à pleurer doucement, le visage tourné vers le sol. Mathieu l’a prise par l’épaule mais elle l’a repoussé. Anne tournait ses doigts dans ses cheveux. Elle me regardait en se mordant la lèvre inférieure. Tom s’est couché de tout son long et a regardé le ciel, ce qu’on en voyait à travers les branches qui recouvraient nos têtes, dans notre trou. Elle, elle était comme un roc. Elle me tournait le dos et ne comptait pas m’ouvrir les bras, c’était très clair. Tout ça, je l’ai pris pour moi. Quelle pression. Je me suis levé et je suis parti. Je ne voyais pas d’autres solutions. C’était elle ou moi. C’était moi.

Je suis rentré en stop. A pied donc. Il s’est mis à pleuvoir fortement alors que j’approchais de Dunkerque, et du coup, les voitures, qui non seulement ne s’arrêtaient pas à la vue de mon pouce, m’aspergeaient de grandes gerbes d’eau sale. Je suis arrivé à l’appartement trempé et crevé, mais j’ai juste pris le temps de faire mon sac et de repartir vers la gare. J’attendrais là.

Je ne les ai jamais revus. Tous ces amis de vacances, plus jamais. Depuis ce jour-là, je voue une haine profonde aux Beatles, aux feux de camp, à la mer du Nord, et bien sûr, aux drôles de dames.

25/11/2006

Alban avait construit son malheur sur de solides fondations. Personne n’arrivait à l’ébranler. Il était malheureux comme une pierre, mais une pierre plate et stable, alors il avait pris l’habitude. Et son entourage aussi. On le voyait pleurer à chaque heure. Il avait les yeux rouges comme la cendre chaude. Ils rayonnaient.

A la récré, Camille venait s’y chauffer les mains, avec ce petit sourire en coin qu’Alban aimait tant. Ca lui faisait peur tant de bonheur, et pour se rassurer, il se disait que le malheur viendrait bien à temps, à la reprise du cours, quand Camille repartirait dans la classe du dessous.

Mais à force de Camille, le malheur s’est fissuré. Et les yeux d’Alban ont cessé de rougeoyer. Et Camille est allé mettre ses mains ailleurs, les plonger dans un autre malheur. C’est si beau, elle disait à Roger, quand tu trembles.

Depuis Alban a bien changé. Il n’est plus malheureux mais il se gratte et la mélancolie le gagne. Dans les soirées, maintenant qu’il est plus grand, il ne sait plus sur quel pied danser.

24/11/2006

Le soir, pour se calmer, Henri coupait du bois comme un fou. Mais un jour, Henri s’est coupé un doigt. Ca l’a calmé en un coup. Henri a décidé de faire de la broderie. Henri cousait des coussins comme un fou, le soir, pour se calmer. Henri s’est piqué le doigt. Pour le coup, il était calmé. Henri s’attaqua à la poterie. Le soir, pour se calmer, il tournait des pots, comme un fou. Il a trouvé sa voie, et du coup, il est devenu potier. Henri le potier n’a que neuf doigts. Ses pots sont fragiles comme des feuilles séchées.

23/11/2006

Chers,

Veuillez excusez mon garçon. Pas de petit Lucien aujourd’hui. Il s’est brûlé les idées, en un moment de distraction, sur une petite flamme bleue. Il ne pourra pas participer à l’atelier d’écriture aujourd’hui, et devra rester sous le préau à la récréation. Pas de cours gym, ni de religion ou de morale. Le médecin l’interdit. Il a froid au-dehors et trop chaud au-dedans. Le thermomètre en témoigne ce matin encore, quand ses yeux sont enfin fermés.

Veuillez l’excuser vous dis-je, ou alors, veuillez excuser son incurable distraction,

Une mère nature inquiète.

22/11/2006

A 12 ans, Denis était un garçon qui avait du cran. Il l’avait en tous les cas démontré un jour en s’enfouissant dans la narine droite un asticot de pêche, après quoi il avait sèchement inspiré par le nez. L’asticot était réapparu un instant plus tard sur le bout de sa langue tirée. Il l’avait alors avalé vivant. Il avait dit « Si l’acide de mon estomac n’en vient pas à bout, ce petit être blanc me percera l’estomac. Et je mourrai ici devant vous. Attendons. »

Nous avions attendu, que faire d’autre ? Nous étions à l’abri des regards des grands, à nous, rien ne pouvait arriver, mais nous ne perdions pas Denis des yeux. Au début, le moindre de ses soupirs, et nous nous tendions vers lui. Après une heure d’attente, deux d’entre nous s’étaient endormis. Des garçons, parce que les filles, elles, avaient les yeux rivés sur Denis.

Denis s’en est sorti. Il a vaincu l’asticot et a toujours prétendu qu’il avait vu, dans le troisième étron qui avait suivi l’évènement, un petit cadavre blanc. Pour rendre hommage à son noble adversaire, il était aller chercher sa flûte avant de tirer la chasse, et sa mère ne lui avait pas demandé pourquoi il jouait aux toilettes. Elle avait juste longuement soupiré. « Elle fait chier ma mère » avait dit Denis qui ne connaissait pas sa chance.

Un soupir, voilà ce que j’aurais bien voulu lui extraire à la mienne de mère, qui ne me voyait ni entrer, ni sortir des toilettes.

21/11/2006

Cher Monsieur Roissart,

En référence à votre courrier du 21/11/2005, je voudrais signaler que je suis malheureusement dans l’impossibilité totale de vous amener la machine achetée chez vous le 8 novembre dernier. Je ne dispose pas d’un véhicule, et, étant isolée, vous comprendrez aisément que je suis totalement impuissante : je ne peux évidemment pas porter seule sur mon dos cette machine, qui était déjà très lourde avant que des vêtements trempés soient coincés à l’intérieur. Je me permets d’ajouter que le vendeur auquel j’ai eu affaire ne m’a nullement signalé la possibilité de profiter d’une assurance plus avantageuse.

Ce que je vous propose, c’est que je paie le complément afin de profiter de l’assurance nécessaire pour que vous puissiez envoyer un technicien réparer la machine sur place. Je ne peux décemment pas rester avec une machine défectueuse sur les bras. Je suis obligée, malgré la dépense importante consentie lors de cet achat, de me rendre fréquemment dans un salon lavoir, ce qui est, vous l’avouerez j’en suis sûre, un comble.

Dans l’espoir d’une réponse favorable de votre part, je vous prie de croire, monsieur Roissart, en l’expression de mes sentiments respectueux,

Colette Serrube

20/11/2006

Chère Madame Serrube

En réponse à votre lettre datée du 17/11/2005, je dois malheureusement constater que vous n’avez pas coché les cases « on site » ou « pick and return ». Ceci explique le montant assez bas de votre assurance complémentaire, mais nous empêche de venir chercher la machine ou de la réparer sur place. Je vous demanderai donc de bien vouloir venir la déposer à notre magasin, situé 23 rue de Tremies. Pour votre plus grand confort, vous pouvez passer par l’arrière du bâtiment où nous pourrons prendre livraison de la machine avec un clark.

En vous souhaitant bonne réception de ce courrier, veuillez croire madame Serrube, en l’expression de mes sentiments les meilleurs,

Jérôme Roissart
Service après-vente/Monobra

19/11/2006

A L’attention du service après-vente Monobra

Madame, Monsieur,

Il y a une semaine, j’ai eu le plaisir d’acquérir dans votre magasin une machine à laver de marque Zweda, et plus précisément le modèle MIV102, qui m’a été livrée hier. Malheureusement, à la fin de la première lessive, le hublot d’ouverture est resté bloqué. Malgré l’aide de mon voisin, je n’ai pas réussi à l’ouvrir, et les vêtements sont donc toujours coincés à l’intérieur de la machine.

Comme vous le verrez sur la copie ci-jointe, j’ai pris l’assurance complémentaire à la garantie pour une réparation dans les 48 heures. Pourriez-vous m’envoyer un technicien de manière à réparer la machine.

Merci d’avance

Colette Serubbe

18/11/2006

Edmond C.J. Borns est mort un jour de fête. Mais on n’allait pas arrêter pour lui un carnaval quand même ! Sûr que pour sa famille ça a dû être dur. Tout ce bruit, ça vous tourne la tête quand vous essayez de vous recueillir. C’est bizarre comme dernier sale coup.

Sur la rue principale, entre les « hip hip », les « hourra » et les drapeaux, tout le monde parlait de ça. Edmond C.J. avait été maire de Red Point plus de 10 ans auparavant et on pouvait voir aujourd’hui qu’il avait marqué les esprits. Jusqu’à hier, les conversations étaient centrées sur la guerre, le foot, et les pourris de républicains. Red a toujours été démocrate, jusqu’au bout de ses chemins de campagne. Moi, j’étais encore trop jeune pour avoir une quelconque opinion sur C.J. J’écoutais mon père, et donc j’étais contre le Vietnam, enfin, contre la guerre, pour les Bulls, et pour les démocrates. Et bien sûr, pour C.J. Mais aussi, ce jour-là, comme tout le monde ou presque, j’étais sur le trottoir de la rue principale.

Avec mon père, et malgré les magouilles, la guerre, C.J. et tout le reste, on venait fêter l’Amérique. La grande Amérique, celle du drapeau. Mon père me portait à bout de bras pour que je puisse voir le cortège. Il m’expliquait qui était qui, sous les masques ou le maquillage. Je devais être le petit garçon le plus heureux du monde. J’avais l’impression d’être exposé avec fierté, à bout de bras de père. Pour la première fois, et la dernière, j’ai cru que mon père était fier de moi. Il souriait à tout le monde, et entre deux ou trois considérations sur C.J., il disait « c’est mon fils ». Précision inutile. La moitié de la ville nous connaissait, et l’autre moitié, se basant sur nos oreilles fortement décollées, devinait sûrement le lien de parenté.

Quand le cortège fut passé, nous sommes rentrés à la maison pour le goûter. Maman nous attendait. Dès que nous avons franchi le seuil de la maison, mon père a lâché ma main. Il ne l’a plus jamais reprise depuis. Je n’ai jamais compris pourquoi nous avons mangé les crêpes dans une ambiance aussi glaciale. Ma mère, je crois qu’elle avait pleuré.

17/11/2006

Cette nuit, j’ai dormi sur le banc. C’est devenu un lieu à part entière, pas un simple siège où se reposer. Un lieu où tout peut se passer, tout peut s’allumer. A pont Daniel, j’ai laissé mon ennui, j’espère que je n’en ai pas nourri ce pauvre poisson. Je ne comprends toujours pas ce que l’ouvrier agricole voulait de moi, je ne sais pas ce qu’il savait et ce qu’il ignorait. Je ne sais pas, par exemple, s’il savait où il allait, ni si ça l’intéressait. Mais contrairement à ce que je pensais, mon père m’a laissé quelque chose et je compte bien en faire usage. Je garde l’image de la main sur son front, tant pis si c’est un mensonge. Je garde son dos voûté dans l’embrasure de la porte. Je garde surtout le silence. J’ai un morceau de vie pour le remplir. Grâce au banc.

Maintenant que le soleil se lève et que les mains se réchauffent, je vais aller à mon tour, car il me reste du travail. Je tournerai quelques pots, et pendant qu’ils cuisent dans le four, je ferai le café du matin.

16/11/2006

J’attends et le soleil n’attend pas. Il se couche. Mon brochet est parti lui aussi, et je suis seul sur Pont Daniel. Je n’ai pas compris ce que mon père a voulu me dire et je crois bien que je vais en rester là. Je suis resté sur un pont, à regarder un poisson. Si seulement je l’avais pêché, je ne rentrerais pas seul.

Je retourne chez nous en ne quittant pas des yeux le bord de la route car la lumière commence à manquer. Je me dépêche, parce que j’ai envie d’être la là, dans la maison où avec un peu de chance, nous aurions pu être trois, le poisson, mon père et moi. Je commence à comprendre comme il va me manquer. Mon père. A côté de quelle joie je suis passé. Moi aussi, j’avais de grandes ambitions. Rentrer armé d’un brochet, quelle tête il aurait fait. Sur tout le chemin du retour, je laisse derrière moi des petites gouttes, des petites larmes de mes yeux, pour retrouver mon chemin. On ne sait jamais.

15/11/2006

Je finis par me décourager, et l’absurde me gagne. Je m’appuie sur le muret et me dit que c’est déjà ça de pris. Je regarde dans la rivière, je vois un poisson sommeille à l’ombre d’une grosse pierre. Je vois sa queue qui bouge un peu, lentement, pour se maintenir à la même place. Le courant est faible à cet endroit et avec peu d’efforts, ce que je crois être un jeune brochet se maintient paresseusement derrière le caillou, tout en veillant à ce qu’aucune proie ne lui échappe. Les poissons mangent sans cesse. Ils passent leurs longues journées à cela, et on pourrait croire qu’ils n’utilisent leur énergie que pour trouver de la nourriture.

C’est la première fois que j’observe un brochet vivant. J’en avais déjà vu des énormes, qu’on exposait sur la place du village comme un trophée de guerre. Je n’imaginais qu’ils puissent être aussi souple et élégant. Je n’imaginais pas non plus que pour dernière volonté, mon père  choisisse de m’envoyer ici pour deviser sur la beauté des brochets.

14/11/2006

Je crois bien que Daniel était un type bizarre. Tout petit, nous étions plus ou moins amis. Le samedi, il venait à la ferme où travaillait mon père, pour jouer avec les autres enfants qui, eux aussi, avaient suivi leur père parce que la mère travaillait dans l’atelier. Les gamins, on préférait les laisser traîner ensemble dans la cour de la ferme que de les avoir dans les pieds à l’usine.

Nous jouions aux dés. Nous les lancions sur les pavés, le plus loin possible, puis nous courions derrière pour connaître le résultat. La règle était très simple: celui qui faisait le score le plus élevé avait perdu. Et les perdants, on leur réglait leur sort à coup de gages cruels. Parfois, celui qui arrivait le premier aux dés les ramassait avant que les autres aient pu voir quoi que ce soit. Il était seul à savoir si le résultat qu’il déclarait était le bon. C’était un sentiment détestable pour le perdant. Je me souviens avoir été humilié par un menteur, sur le fumier fumant de la cour. Nous courions, poussions, tirions, et nos cris résonnaient dans la cour.

Daniel, lui, s’il arrivait le premier, protégeait les dés pour que nous puissions tous constater le résultat du lanceur. Il était prêt à presque tout pour ça, il faisait preuve d’une grande énergie. Il voulait que cela se règle à la loyale.

13/11/2006

On a tous poussé un “ouf” de soulagement. Moi, vous pensez, j’étais ami avec les deux. Elle était de plus en plus nerveuse, lui de plus en plus piteux. Elle se croyait malheureuse, il se croyait mal aimé. J’ai entendu ça pendant des mois. Quand elle est partie de l’appartement, il m’a appelé pour me demander si je ne savais pas où elle était. J’ai dit non, mais je savais qu’elle venait ici. J’ai sauté sur ma veste et j’ai pris les clés de la voiture, j’ai filé vers la mer. Je n’en pouvais plus non plus. J’avais besoin d’air aussi. Je devais, moi aussi, penser à moi. Je ne pouvais rien pour elle je me suis dit. En même temps, ça m’a rendu triste un peu, ça m’a un peu soulevé le coeur. Je ne pouvais rien pour lui j’ai pensé.

Sur la plage j’ai croisé un couple de jeunes, 3 semaines à peine. Qu’ils sortaient ensemble je veux dire. Je me suis retourné sur eux et j’ai un peu couru pour les rattraper. Je n’ai rien pu dire. Ca va ? m’a demandé le gars. J’ai fait oui de la tête. Ca va, regarde, je pensais, les vagues vont et viennent et c’est tout ce qu’on leur demande non ?

12/11/2006

Elle disait qu’en effet, en travaillant. Et d’ailleurs, quand je me suis mis à l’écriture, elle m’a même encouragé. Elle a tout supporté, les week-ends de stage, les ateliers du soir, les lectures auxquelles je me rendais sans elle. Mais dès qu’ele a entendu les textes, elle les entendait parce que j’ai commencé à écrire des chansons, elle n’a pas supporté. Elle est partie. C’est une fille très émotive je crois.

11/11/2006

- Oui, c’est vrai que je chante mal, mais en travaillant, je suis sûr que je pourrais arriver à quelque chose.

A quelque chose, il avait sans doute raison, mais à quoi ? Toute la question était là. Si bien que quand il se mit à l’écriture, je fus grandement soulagée. A tort d’ailleurs, car un an plus tard, il a écrivait des chansons. C’est à cette période que je l’ai quitté. A la troisième ou la quatrième chanson, je ne sais plus.