J’avais l’habitude d’écarter les cuisses et de m’ébahir des imposants troncs que je laissais régulièrement dans la cuvette. Mais cette fois-ci, je n’avais pas pu retenir un sifflement admiratif tant la monumentale affaire m’en imposait. Un étron long et massif s’était vautré au fond de la cuvette, au deux tiers sorti de l’eau. Il paressait sur la faïence, semblant tout ignorer du danger qui le guettait.
Jason continuait à me parler à travers la porte de la salle de bain, étalant ces considérations vaseuses sur l’art moderne dont il ne pouvait apprécier l’étendue qu’au son du jazz, et plus particulièrement celui de Charlie Mingus. J’avais pour l’instant une approche totalement différente de la sienne, sans doute. Je m’étais relevé sans m’essuyer afin de ne pas masquer la bête qui, il y a peu, sommeillait en moi. J’étais là, face à la cuvette, le pantalon sur les mollets, les mains appuyées sur les murs des toilettes, à me demander comment faire pour sortir d’ici et aller chercher mon appareil photographique sans attirer l’attention de Jason, à qui je n’oserais sans doute jamais avouer l’objet de la prise de vue.
Je voulais absolument garder une trace, un document, une preuve attestant de ce que l’art peut se glisser (glisser, c’est beaucoup dire, j’avais quand même fourni d’importants efforts) n’importe où, pour peu que l’auteur soit inspiré, et manifestement, je l’étais. Ce jour-là encore plus que d’habitude.
Le destin se manifesta sous la forme d’un coup de sonnette. Je n’attendais personne. Je demandai à Jason d’aller voir de quoi il s’agissait, parce que là, je ne pouvais vraiment pas. J’en profitai pour me ruer dans le salon, le pantalon à moitié relevé, et ouvris rapidement le bureau dans lequel je rangeais habituellement mon appareil. Je sautais plus que je ne courais, comme dans les courses de sac des enfants, sur les plages au printemps, quand l’eau est encore trop froide pour se baigner.
Tout juste. Jason revenait du vestibule quand je refermais la porte de la salle de bain. Je l’entendis crier quelque chose mais je n’y prêtai pas garde. J’ai photographié l’œuvre un dizaine de fois, pour être sûr, avec ou sans flash, de près, de plus loin. Je la regardais encore glisser doucement le long de la cuvette blanche, laissant derrière elle des traces qui n’avaient rien d’anodin. L’oeuvre se développait sous mes yeux, je continuais de mitrailler. Après un temps certains, il fallu bien tirer la chasse car Jason s’impatientait. Il est vrai qu’il était venu me chercher pour m’accompagner à un match de base-ball. Jason adorait les Nets. J’étais plutôt supporter des Sonics.
- Tiens, tu vas aux toilettes avec un appareil photo ?
- Je l’ai oublié là hier. Je sors mes films dans le noir pour aller les développer chez Terry.
- Et tu photographies quoi.
- Des œuvres d’art.
Jason me regarda bizarement.