26/11/2006

- Arrête de tirer sur mon t-shirt. T’es con ou quoi ?

Qu’est-ce que je pouvais faire, moi ? Forcément j’ai ri jaune, et tout le monde m’a regardé sans dire un mot. Alors j’ai lâché le t-shirt. Le silence m’a frappé dans la nuque. Et juste après j’ai remarqué que même d’ici on entendait la mer. Je n’avais peut-être jamais entendu la mer de si loin.

Dans les dunes, on se cachait tous les soirs. On faisait un feu (pour vous dire comme nous étions cons) et nous écoutions Jacques qui jouait de la guitare et qui chantait son terrible répertoire. Les garçons trouvaient ça pathétique, les filles adoraient, en gros. Moi j’étais amoureux d’Annie. Elle me faisait penser à une des 3 drôles de dames. Très sexy, les drôles de dames. Annie n’avait pas 17 ans, alors, on disait plutôt “mignonne”. Et ce soir-là donc, j’avais trop bu, et j’avais tiré sur le t-shirt d’Annie. C’est tout ce que j’avais trouvé à faire pour l’attirer à moi. Comme elle ne bougeait pas, le t-shirt a fini par craquer légèrement.

Maintenant, tout le monde attendait que quelque chose se passe. Du bien, du mal, peu importe. Quelque chose pour débloquer cette situation. Il y avait une forte pression, très forte même. Je sentais que moi, je devais absolument fermer ma gueule. Soit quelqu’un, une âme charitable, venait à mon aide. Les possibilités étaient nombreuses. J’ai imaginé qu’ils pourraient par exemple me laisser rôtir sur le feu, en slip kangourou, pendant que Jacques reprenait La maison bleue. Mais, bien que je n’étais sûrement pas le seul à y penser, personne ne bougeât. Jacques ne comptait manifestement pas non plus briser la glace avec un Let it be bien senti. Le malaise était partout.

Alors Elise a commencé à pleurer doucement, le visage tourné vers le sol. Mathieu l’a prise par l’épaule mais elle l’a repoussé. Anne tournait ses doigts dans ses cheveux. Elle me regardait en se mordant la lèvre inférieure. Tom s’est couché de tout son long et a regardé le ciel, ce qu’on en voyait à travers les branches qui recouvraient nos têtes, dans notre trou. Elle, elle était comme un roc. Elle me tournait le dos et ne comptait pas m’ouvrir les bras, c’était très clair. Tout ça, je l’ai pris pour moi. Quelle pression. Je me suis levé et je suis parti. Je ne voyais pas d’autres solutions. C’était elle ou moi. C’était moi.

Je suis rentré en stop. A pied donc. Il s’est mis à pleuvoir fortement alors que j’approchais de Dunkerque, et du coup, les voitures, qui non seulement ne s’arrêtaient pas à la vue de mon pouce, m’aspergeaient de grandes gerbes d’eau sale. Je suis arrivé à l’appartement trempé et crevé, mais j’ai juste pris le temps de faire mon sac et de repartir vers la gare. J’attendrais là.

Je ne les ai jamais revus. Tous ces amis de vacances, plus jamais. Depuis ce jour-là, je voue une haine profonde aux Beatles, aux feux de camp, à la mer du Nord, et bien sûr, aux drôles de dames.

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