Je suis en route vers Pont Daniel, je n’ai rien dans les poches, pas de sac sur l’épaule, j’ai tout laissé derrière moi. Sur le chemin, le soleil frappe, et sur mon dos. Mais je sens le vent rafraîchir les omoplates. Le vent est du voyage, c’est bon signe. Le jour où l’on a trouvé Daniel au pied du pont, le vent, ce satané vent qui fait de nous des fous de temps en temps, était tombé. Quelqu’un a dit, je crois que c’était sa mère, que c’était ce calme qui l’avait poussé par-dessus bord. Nous, on n’a rien trop dit.
Archive pour novembre, 2006
9/11/2006
Quand j’ai trouvé mon père, il parlait, enfin, il bégayait plus qu’il ne parlait, répétant toujours la même chose : j’ai de grandes ambitions. Bien, soit, me suis-je dit, mais que voulait-il dire avec ça ? Et en quoi cela me concernait-il ? Maintenant qu’il est parti, je ne sais toujours rien de ce qu’il a voulu dire et je regrette ces quelques questions qui m’ont chatouillé les lèvres. Nous n’étions pas proches, c’est sûr, je n’avais pas cette chance, et mon père venait des montagnes. Moi, je suis de la plaine.
Il disait aussi d’aller sur Pont Daniel. Pont Daniel est un petit pont comme tous les petits ponts du monde. Nous l’appelons comme ça dans la région parce qu’un jour, « on » a retrouvé Daniel, dans la rivière, en dessous du pont.
8/11/2006
Il y a 9 jours, j’ai trouvé mon père dans son lit. Il avait l’air malade et souffrant. J’ai mis ma main sur son front, je crois bien pour la première fois de ma vie, comme ma mère faisait quand je me plaignais de fièvre. Il était brûlant. Comme c’est curieux aujourd’hui ce vide autour de moi, c’est étrange comme cela me laisse presque indifférent. J’ai pris la place du père sur le banc. Je n’aurais jamais osé faire cela de son vivant, mais dès le lendemain de son décès, je m’y suis assis, et maintenant, c’est déjà comme si c’était mon banc, comme si j’avais attendu qu’il me cède enfin ma place, devant la maison.
Depuis 9 jours, la mort et la vie sont passées tout près de moi, ni l’une ni l’autre ne m’ont touché, ni l’une ni l’autre. Le vent tourne autour de la maison dans laquelle je me suis enfermé, je regarde à travers la fenêtre sans rien cherché. Puis quand le vent se calme un peu, si peu, je vais m’asseoir sur le banc, sur mon banc.
7/11/2006
Mon père était né dans un autre pays. Il parlait de montagne et de soleil, tu parles d’une blague. De ma plaine à moi, j’évalue la distance qui me sépare d’un pays que je ne connais pas. Mais comme il y a trop d’unités, de valeurs, d’échelles différentes, je tente autre chose et je m’enferme dans une valise à carreaux, une valise en tissu écossais disait mon petit frère en quittant la maison familiale. Il disait « je t’ai laissé la valise en tissu écossais, elle est sur ton lit. Sers t’en. »
Mais je suis toujours là à calculer l’étendue de mon inertie. Tout le monde bouge sauf moi, c’est ma manière à moi de me faire croire que le monde tourne autour de moi. Ici, on voit à des kilomètres, à des clochers, pas besoin de bouger en réalité. On appelle au loin quelqu’un qui n’a aucune chance de vous entendre parce que l’œil vous ment. Il ne vous dit plus rien des distances, avec l’âge. Enfant, tout me paraissait trop loin. Aujourd’hui, je n’ai toujours pas compris qu’il valait mieux faire des signes de la main. Rien ne les arrête, eux. La voix se perd dans le vent qui ratisse les champs et les prés comme une faux.
C’est ce qui me manque aujourd’hui, un signe de la main, haut et droit, comme un peuplier sous le vent. Ma peau est brune et mate mais je suis devenu d’ici. Je disais toujours, je ne sais pas comment je partirais d’ici, concrètement je voulais dire. Mais ce matin, je me suis posé la question : et dans ton cœur ? Pour l’instant, je suis assis sur le banc devant la porte de la maison. J’essaie de digérer le coup. Qui m’a mis cette question là en tête? Sans doute le départ de papa. C’est malin, cette chose qu’il a faite. Me laisser sur le banc devant la porte de la maison, son banc, sans un geste de la main.
6/11/2006
J’avais l’habitude d’écarter les cuisses et de m’ébahir des imposants troncs que je laissais régulièrement dans la cuvette. Mais cette fois-ci, je n’avais pas pu retenir un sifflement admiratif tant la monumentale affaire m’en imposait. Un étron long et massif s’était vautré au fond de la cuvette, au deux tiers sorti de l’eau. Il paressait sur la faïence, semblant tout ignorer du danger qui le guettait.
Jason continuait à me parler à travers la porte de la salle de bain, étalant ces considérations vaseuses sur l’art moderne dont il ne pouvait apprécier l’étendue qu’au son du jazz, et plus particulièrement celui de Charlie Mingus. J’avais pour l’instant une approche totalement différente de la sienne, sans doute. Je m’étais relevé sans m’essuyer afin de ne pas masquer la bête qui, il y a peu, sommeillait en moi. J’étais là, face à la cuvette, le pantalon sur les mollets, les mains appuyées sur les murs des toilettes, à me demander comment faire pour sortir d’ici et aller chercher mon appareil photographique sans attirer l’attention de Jason, à qui je n’oserais sans doute jamais avouer l’objet de la prise de vue.
Je voulais absolument garder une trace, un document, une preuve attestant de ce que l’art peut se glisser (glisser, c’est beaucoup dire, j’avais quand même fourni d’importants efforts) n’importe où, pour peu que l’auteur soit inspiré, et manifestement, je l’étais. Ce jour-là encore plus que d’habitude.
Le destin se manifesta sous la forme d’un coup de sonnette. Je n’attendais personne. Je demandai à Jason d’aller voir de quoi il s’agissait, parce que là, je ne pouvais vraiment pas. J’en profitai pour me ruer dans le salon, le pantalon à moitié relevé, et ouvris rapidement le bureau dans lequel je rangeais habituellement mon appareil. Je sautais plus que je ne courais, comme dans les courses de sac des enfants, sur les plages au printemps, quand l’eau est encore trop froide pour se baigner.
Tout juste. Jason revenait du vestibule quand je refermais la porte de la salle de bain. Je l’entendis crier quelque chose mais je n’y prêtai pas garde. J’ai photographié l’œuvre un dizaine de fois, pour être sûr, avec ou sans flash, de près, de plus loin. Je la regardais encore glisser doucement le long de la cuvette blanche, laissant derrière elle des traces qui n’avaient rien d’anodin. L’oeuvre se développait sous mes yeux, je continuais de mitrailler. Après un temps certains, il fallu bien tirer la chasse car Jason s’impatientait. Il est vrai qu’il était venu me chercher pour m’accompagner à un match de base-ball. Jason adorait les Nets. J’étais plutôt supporter des Sonics.
- Tiens, tu vas aux toilettes avec un appareil photo ?
- Je l’ai oublié là hier. Je sors mes films dans le noir pour aller les développer chez Terry.
- Et tu photographies quoi.
- Des œuvres d’art.
Jason me regarda bizarement.
5/11/2006
Samedi, Véronique court sur la colline et cueille des fleurs jaunes et banches en se penchant délicatement. Elle est seule, presque seule. Jean-Hervé l’observe, allongé dans les herbes. Jean-Hervé est un fin calculateur, il sait jusqu’où aller pour voir sans être vu. Ce n’est pas qu’il soit amoureux de Véronique, mais pour l’instant, elle l’inonde. Comme l’ont déjà fait Thérèse, Gisèle, Cathy, Suzy, Laurence et toutes les autres. Jean-Hervé est inondé de ces femmes et de ces jeunes filles qui ne l’ont jamais vu.
Quand il quitte son poste d’observation, c’est bien après qu’elle soit partie. Il rentre chez lui en sifflant et rêve d’improbables rencontres, d’impossibles dialogues. Impossibles ? Jean-Hervé est muet. Les seuls sons qui sortent de sa bouche effrayeraient les icônes qu’il observe en silence tous les dimanches pendant la messe.
Pour lui, pas d’école. Du temps, beaucoup de temps, mais rien que ça. Des courses à travers les champs, des captures, grenouilles et rats des champs, des siestes au soleil et des péchés à foison. Le dimanche, après la messe, Jean-Hervé va au bar où l’on joue aux échecs. Un jeu où parler ne sert à rien. Il s’assied et bientôt quelqu’un vient. Un barbu, qui se pose à sa table après y avoir déposé l’échiquier qu’il tenait sous le bras. Les pièces s ‘installent et le jeu commence. Très vite, on s’attroupe autour d’eux, on aime voir encore une fois ce demi dingue, ce garçon sans voix, qui va battre avec aisance un nouvel imprudent. On reconnaît son style. Jean-Hervé est fin calculateur. Il sait jusqu’où aller pour prendre sans être pris. Jean-Hervé a appris à jouer en regardant. Et tombent les défenses adverses, et passent les dimanche.
En semaine, plus de Véronique, plus de Cathy, plus de Thérèse. L’école enferme bien trop les choses de la vie au goût de Jean-Hervé. Les mères sont au travail et les filles sur leur banc. Sa seule satisfaction, du lundi au vendredi, c’est le facteur. Il lit les noms sur la face des enveloppes pendant qu’il lui passe la main dans les cheveux. Jean-Hervé a appris à lire en observant. « Tiens, une lettre de Rose ». Il déchiffre les adresses et connaît par cœur certains codes postaux. Le soir, quand tout le monde dort, il descend en chaussettes un crayon à la main et recopie sur un morceau de papier le contenu des lettres. Il pense bien qu’un jour, il pourra en écrire une, à Gisèle, à Laurence ou peut-être même à Suzy.
4/11/2006
J’ai pris sur mon dos royal un grand sac de craies et j’ai quitté la cité par la porte Sud en dessinant jusqu’à l’horizon une gigantesque marelle. Pour débarrasser la ville de ses enfants, je me suis lancé, peut-être pour des centaines de kilomètres, le dos courbé, grattant le bitume des routes en traçant des cases et des cases, à la recherche d’une porte vers l’enfer.
Mais j’ai vite entendu la rumeur, le grondement de la meute qui venait sur moi. J’avais beau dessiner de plus en plus vite ce jeu de malheur, les enfants se rapprochaient et je pouvais maintenant voir la tête de la colonne qui soulevait la poussière des routes de campagne. Il n’y avait pas d’échappatoire, il fallait rester sur la route car sur les chemins, dans la boue qui aurait pu les retarder, ma craie ne tracerait rien du tout. Il fallait faire vite, trouver l’entrée des abîmes pour y mener la troupe. Sans quoi, l’un d’eux deviendrait plus tard fort et malin, et me prendrait un jour mon trône.
Alors que les premiers joueurs n’étaient plus qu’à quelques mètres de moi, j’ai enfin trouvé ce que je cherchais : la route s’ouvrait sur une crevasse noire et puante. J’avais dessiné au plus loin. Le premier caillou blanc de marelle venait d’arrêter sa course entre mes pieds. Je l’ai pris et l’ai lancé dans le vide de l’enfer. L’enfant a suivi. Et tous les autres avec lui.
J’avais déjà remonté la colonne pour retourner dans mon royaume de vieillards quand je suis arrivé à un carrefour. Un carrefour à 7 branches qui me laissait 6 possibilités. Je ne savais plus d’où je venais, mais mon regard a été attiré par une pièce d’or sur le bitume. Sur une des routes, une ligne dorée partait de ce carrefour, à perte de vue. J’ai décidé alors de m’emparer de toutes les pièces avant de revenir sur mes pas, pour repartir enfin retrouver mes ouailles.
Je marche depuis des jours et mon sac se rempli d’or.
3/11/2006
J’ai vu une vieille dame dans un tram, et ça m’a fait penser que je n’avais pas envie de vieillir dans une ville. Je voudrais vieillir dans un coin perdu. Avec ceci comme évidence : pas moyen de faire autre chose que ce que tu fais aujourd’hui, que tu as fait hier et que tu feras, peut-être, demain.
Je voudrais voir l’essentiel des saisons, avoir froid et chaud et puis voilà, quelques journaux, une radio, un frigo plein à craquer les mardi après le marché. Et de rares visites. Mais quelles visites ! Des réveils magiques à chaque fois qu’on vient me voir, des étoiles dans mes yeux, puis la vie qui reprend le chemin et quelques gestes de la main. Puis de nouveau, presque plus rien et tant mieux. L’ennui sans doute. La douleur sûrement.
D’ici là, il faudrait que je me secoue, car j’ai failli rater mon arrêt. Je saute sur le trottoir juste avant que les portes ne se referment. Un gamin qui arrive en courant me bouscule et mes courses tombent sur le sol. En me penchant pour ramasser les pommes, je me fais mal au dos et je me relève délicatement. Le tram s’en va. La vieille dame est toujours dedans, et par la vitre sale, elle me regarde en riant. La ville ou la campagne finalement ?
2/11/2006
J’ai jeté le chat dans l’étang et puis, pendant qu’il suffoquait à la surface de l’eau et se débattait pour sa vie, je l’ai visé avec de gros cailloux. Le troisième l’a atteint et il a coulé. C’est ce que j’ai fait un matin, à l’âge de 6 ans.
Je suis rentré sans être un instant surpris de ce que je venais de faire. J’avais les mains au fond de mes poches, et j’ai été me coucher. Quand je me suis levé, en milieu d’après-midi, j’ai trouvé ma sœur dans le jardin qui appelait le chat. Je lui ai dit que le chat s’était noyé dans l’étang. Elle ne m’a pas cru alors je l’ai emmenée à l’étang et je lui ai raconté l’acte cruel que je venais d’accomplir. Elle m’a regardé avec des yeux tout rond (comme ceux du chat, si je me souviens bien) et elle m’a pris par la main. Elle m’a dit que ce n’était pas grave, qu’on allait rentrer à la maison et que j’étais fatigué. Elle ne m’a pas cru, et ça m’a profondément déçu. Je croyais avoir enfin accompli un acte qui me permettrait d’être autre chose que le petit frère. Pendant que nous rentrions à la maison, sur le chemin de terre entre les allées de peupliers, j’ai senti comme je voulais me démarquer. J’ai chercher quelque chose à dire pour prouver que j’avais tuer ce petit chat, si mignon (il était très mignon, c’est vrai).
Je n’ai rien trouvé à dire, et quand ma sœur à dit à ma mère que j’avais vu le petit chat se noyer dans l’étang, mais que je n’avais pas pu le sauver, ma mère m’a pris dans ses bras en disant que j’étais un bien pauvre petit garçon d’avoir vu une chose si terrible. Je pleurais, pas de la mort de ce chat, mais de mon terrible échec. J’étais toujours un pauvre petit garçon.
Aujourd’hui, j’ai 29 ans et demain c’est mon anniversaire. Je vais avoir 30 ans. Je travaille dans un home dans lequel sèchent des vieillards, avant emballage. Je pousse devant moi la chaise roulante de madame Combieux. Elle m’appelle tout le temps mon petit, celle-ci. Le chemin monte légèrement vers l’étang du parc.
1/11/2006
Rémy est né il y a précisément un certain temps. Tout juste un certain temps, pile poil. Alors on fête ça, on met les coudes à table et on lève son verre d’Orangina, car quand même, Rémy a un certain âge, tout juste un certain âge, pile poil.
Bon, Rémy est seul, mais il s’amuse. Après le repas, il danse en secouant les bras à l’horizontale, il a toujours fait ça, depuis qu’il est tout petit, et peut-être même avant ça. Depuis qu’il est tout petit, à un moment donné, il se penche vers l’arrière en secouant les bras, et il sourit béatement.
Aujourd’hui, c’est sa fête et il est content. Il est seul dans son appartement. Il donne à voir à ses voisins la danse de Rémy, les bras tendus vers l’avant, la tête en arrière. Les voisins font semblant de rien.
Rémy est blond jusqu’à nouvel ordre, mais comme le temps passe, il fait bien de surveiller les cheveux blancs, et ceux qui tombent.
Rémy est né depuis un moment. Il mord encore dans les pommes à pleine dent, mais pour combien de temps ?