Archive pour décembre, 2006

31/12/2006

Le demi-dieu est encore venu. Il commence à me fatiguer. Il m’a parlé de la pauvreté cette fois-ci, la pauvreté qui règne, dit-il, et nous guette tous si nous ne comptons pas nos sous une fois la nuit venue. Moi, la nuit, je dors. Je lui ai montré qu’en dessous de mon matelas, il n’y avait rien à compter de toute façon. Mais il n’a rien voulu savoir.

J’ai fait le tour du quartier aujourd’hui. Les rues sont vides, les rideaux sont tirés. Si je demande ce qui se passe, on me répond que tout va bien, que tout est normal. Il me semble pourtant qu’il y a une semaine, il y avait des passants ici, au même endroit. Demi-dieu sait où ils sont passés. J’ai décidé de fermer définitivement les volets de la fenêtre du salon. Ca me fera moins de lumière, mais j’en ai assez du demi-dieu. Pour passer le temps pendant le repassage, je chanterai.

30/12/2006

Le demi-dieu est revenu plus tard aujourd’hui. Il s’est excusé très sérieusement. Moi, je faisais le ménage et cela m’était égal qu’il vienne ou pas. Il m’a parlé cette fois-ci de vol de sac et de couteau dans le dos. Je lui ai dit que je n’avais pas de sac. Ce sera le couteau m’a-t-il dit alors, entre les omoplates. Il paraît que c’est statistique. Dans la rue, aujourd’hui, si ce n’est pas le sac, c’est le couteau.

Demain, en allant chez mon frère, je longerai les murs. Je ne veux pas qu’on me tue, demain. Je sens que je vais mal dormir. Le demi-dieu est de plus en plus inquiétant. Je me demande pourquoi il ne m’a pas parlé de tous ces dangers plus tôt. Demain, je placerai un pot de fleur sur l’appui de fenêtre. Ce sera très beau avec le demi-dieu derrière.

29/12/2006

Aujourd’hui, le demi-dieu est encore apparu à la fenêtre. Il m’a parlé de la vieillesse. Je n’ai que 24 ans, mais il m’a dit qu’il fallait y penser le plus tôt possible, sinon, plus tard, je regretterais ma légèreté. Les souffrances seront nombreuses (sur ce point là, nous n’avons pas d’alternative me dit le demi-dieu). Il faut donc être prévoyant.

Je suis allé voir ma grand-mère et je l’ai priée d’être honnête avec moi. Qu’avait-elle fait, étant jeune, pour adoucir les peines de la vieillesse ? Elle a ri et m’a montré ses quelques dents. Elle a perdu la boule sans doute, elle me dit qu’elle ne faisait que danser, ne pensant à rien d’autre. Je n’écouterai plus ma grand-mère.

28/12/2006

Hier matin, un demi-dieu m’a parlé par la fenêtre de la cuisine. Il m’a parlé de la peur. La peur de choses que j’ignorais. Je lui ai demandé comment je pouvais avoir peur de ce que je ne connaissais pas. Il m’a dit, ces choses, je te les enseignerai. Et après tu auras peur. Je lui ai dit non, je lui ai dit, que je ne voulais pas avoir peur. Il m’a dit que si je n’avais pas peur, je serais écarté par les autres, ceux de la tribu. J’ai fermé les rideaux, le demi-dieu s’est tu, quand je les ai ouvert à nouveau, il avait disparu.

Aujourd’hui, le demi-dieu est revenu, au même endroit, à la fenêtre. Il m’a parlé à nouveau, plus longuement cette fois-ci. D’une maladie inconnue, qui avait fait des ravages à des milliers de kilomètres d’ici, et dont on dit qu’elle est portée par le vent de la mer. Moi, j’habite près d’une plage. Une jolie plage nue, avec pourtant tout ce dont une plage a besoin. Le demi-dieu m’a dit de me méfier, car personne ne sait dans quelle direction se propagera la maladie. Demain, je ne sais pas si j’oserai aller me promener sur le sable.

27/12/2006

Le soir parfois le père raconte le vert et les galons, les casques troués pour unique protection, alors que le danger ne vient jamais du ciel. Il vient de l’habitude, de la fatigue ou de l’espoir.

Sur un chemin clair, à la lumière du jour, en file indienne, suivre le premier bonhomme, qui ouvre la voie vers le retour au bercail.

On sait, le terrain n’est pas vierge. Certains ont laissé derrière eux des taupes qui vous mangent une jambe pour un rien. On marche doucement sur le fil tracé par les héros précédents.

Au bout du chemin est la route, celle qui mène assurément à la mauvaise soupe. A la vue du bitume, le premier de la file lève les bras au ciel pour fêter la victoire, et sa joie le pousse à faire un pas de côté, un petit pas de trop sur le territoire du hasard. Voilà que c’est tout son corps qui se soulève et s’éparpille aux 4 coins du monde.

Le front baissé, on ramène la part de lui qui gémit vers les premières lumières électriques et la nuit qui tombe. Ce soir-là, on ne mange pas, la soupe est imbuvable.

26/12/2006

On en voit qui montent sur de petits podiums roses ou bleus, c’est tout. Il lève une patte maladroitement et les parents applaudissent. Les enfants ne savent pas trop quoi en penser.

Quand j’étais petit, je détestais le cirque. Jamais d’éléphant en équilibre sur un ballon à étoiles. Moi je venais pour ça, pour voir cette chose incroyable. Mais non, rien, les éléphants montent donc sur une sorte de tabouret ridicule. Les clowns glissent toujours au même endroit. Les voltigeurs rattrapent les voltigeuses. Les tigres ne mangent personne. Une fois rentré, tout ce qu’il reste, c’est l’odeur de la ménagerie.

Moi qui écrit, c’est comme le cirque, jamais d’éléphant sur un ballon. Et même pas d’odeur.

25/12/2006

- Ah, mon ami, sur une planche, sans gouvernail, perdu dans un océan de requins, si quelqu’un vous tend la main, dieu que ça fait du bien.
- Puis il vous tire à l’eau.
- Allons, ne désespérez pas à ce point là de vous-même.
- Mais c’est le principe même de la vie, je suis joyeux au contraire. Et il faut bien nourrir les requins.
- Que les requins se mangent entre eux.
- Peut-être les requins n’aiment-ils pas le requin. Vous en avez déjà mangé ? Une chair friable, qui s’abandonne parfois longuement entre les dents. Très mauvais genre à la remise des prix.
- Alors, je suis perdu.
- Nous le sommes tous. Les requins eux-mêmes finissent mal. Détendez-vous, prenez un verre. Vous êtes encore sur votre planche, à l’abri. Profitez de ce soleil couchant.
- Vous voulez que je me détende ?
- Oui, j’y tiens beaucoup. Votre viande n’en sera que plus tendre.

24/12/2006

Tout se passe le matin, un matin bizarre, un matin trop long. D’ailleurs, cela se passe à 20 heures du matin. Prodovic m’a appelé entre deux tartines grillées au beurre. Nous avons glissé quelques mots dans le combiné puis j’ai raccroché. C’est une folie m’a-t-il dit de son côté, courage ais-je répondu, mais finalement, parlions-nous de la même chose ?

C’est un matin en pyjama, à traîner des pieds entre les pièces de la maison, à écouter le bruit de la radio, comme une purée de mots sans sens. Prodovic a rappelé mais c’était une erreur.  En raccrochant, je me suis rapproché de la fenêtre et c’est à ce moment-là que j’ai vu le père Noël qui rodait autour des voitures. Il plaçait le visage contre la vitre et les mains en visière pour mieux voir à l’intérieur. Il a choisi un gros 4X4 dont il a fracassé la vitre arrière. En une minute à peine, il a rempli sa hotte et est parti en courant. Je vous jure, ça m’a foutu un coup, je suis resté pétrifié en regardant le gros bonhomme à bonnet qui cavalait dans la neige, des cadeaux plein le dos. J’ai pensé au jour où j’ai appris que le père Noël, c’était de rigolade.  C’est mon grand frère qui me l’a dit (il m’a aussi enseigné « bander » et « levrette ») un matin que je partais à l’école. Et en pensant à l’école, j’ai réalisé qu’on n’était pas samedi, mais vendredi, et que j’aurais dû aller travailler.

Je suis éclusier.

23/12/2006

Le problème n’est pas que ce soit facile, le problème est que c’est vrai, nous entrons, je le sais pour l’avoir vécu les années précédentes, dans une période durant laquelle j’ai les boules.

22/12/2006

Lobro est mendiant depuis 3 ans. Tous les matins, il s’assied sur le trottoir, devant un magasin de vêtements, et place devant lui un petit pot de plastic brun. Il baisse alors le regard. Lobro ne voit que les pieds des passants.

Quand quelqu’un dépose une pièce dans le petit pot brun, Lobro aperçoit une main. Il ne dit rien, on ne lui parle jamais. Il compte des centaines de pieds pour une seule main.

Lobro a vu passé la colère du monde et les jours de fêtes dans des milliers de chaussures. Lui, dans ses couches, ses pelures, son satin maudit, il frissonne ou il sue. Toujours les mains sur les genoux, toujours. A l’heure du repas qu’il ne prend pas, il a une pensée pour la faim. Quand il refuse un morceau de pain, il entend la morale qui s’éloigne en claquant les talons. Mais si Lobro dit non, c’est en pensant à demain, sans croûte ni mie.

Aujourd’hui s’est produit un véritable événement. Quelqu’un a shooté dans le gobelet de Lobro, qui a volé et puis roulé, et la petite monnaie s’est répandue sur le sol. Des pieds ont sauté pour éviter l’accident. Lobro n’a pas bougé. Statue figée.

Quand le soir l’a chassé de sa vitrine, Lobro a ramassé le pot, pas la monnaie. Aujourd’hui d’un coup de pied, quelqu’un a fait voler le monde de Lobro. Il a perdu la recette de la journée, mais il a le cœur un peu moins lourd. En se couchant, Lobro pense à la volonté qu’il a fallu pour envoyer si loin, d’un seul coup de godasse, le petit pot brun.

21/12/2006

Un, deux, trois, lâchez tout, patatra. A l’angle de la rue, j’attends à l’angle de la rue que passe dans un sens, puis dans l’autre, l’ensemble des travailleurs. Comme des marées asymétriques et précises, on me passe par-dessous dans un sens puis dans l’autre.

J’ai les jambes dans le vide de la ville pendant le jour entier. A midi précise, j’ouvre ma boîte à tartines et je mâche doucement en regardant les rues désertes et les voitures immobiles. Vers 17 heures, tout s’active, la pollution me monte dans les narines et les pas résonnent autour de moi. La ville s’active et déborde. Moi, je range calmement ma boîte à tartines dans ma sacoche car je vais aussi rentrer chez moi. Je reviendrai demain, au même endroit, ne rien faire, être là.

Je suis peintre en bâtiment. Je ne travaille pas, je ne travaille plus. J’ai pendu à mon échafaudage un calicot : « je ne peins plus ». Faire la grève si haut perché, c’est se rendre la vie bien difficile. Personne jamais ne lève le nez, on ne voit rien de moi et de ma lutte. Mais ce matin, j’ai pris une grande décision. Quand la marée descendra vers les bouches de métro, je laisserai tomber le contenu d’un pot de peinture blanche et lourde pour qu’enfin on me voie. Moi aussi, je suis un artiste.

20/12/2006

José, quand il rentre du boulot, passe par la rivière. Il y voit les femmes qui lavent le linge, près du pont. Penchées sur la planche, elles frottent énergiquement les vêtements sur le bois. José s’assied sur le banc, juste derrière elles, et fume une cigarette. Il voit tous les culs ronds qui bougent et entend les conversations sur la lessive et les enfants. José est un gros macho. Il trouve que ce qu’il voit là est l’image parfaite de ce que doit être la femme.

19/12/2006

Mikki Olensën est tombé amoureux de la petite Marta le jour de la rentrée des classes alors qu’ils débutaient tous les deux leur 4ème année primaire. Ce jour-là, elle avait mis du vernis rose sur ses ongles, et Mikki avait beaucoup apprécié cette marque avancée de féminité. Depuis, bien qu’ils ne se soient jamais retrouvés dans la même classe de cours, ils avaient suivi le même parcours scolaire et ils fréquentaient aujourd’hui la même université.

Mikki avait eu quelques amies, et il avait été correctement dépucelé par une certaine Katarina. Il n’était pas malheureux, mais rien, jamais, n’avait pu lui apporter autant d’émotion que de croiser Marta dans un couloir de l’école ou de l’université. Mikki était presque sûr de vouloir épouser Marta. Presque sûr. C’est qu’il n’avait jamais osé franchement l’aborder. Ils se parlaient parfois, mais ils en restaient à des considérations très générales. Et donc, Mikki ne connaissait guère Marta. Un doute persistait dans son esprit. Il avait besoin, avant de lui faire des avances, de s’assurer définitivement que Marta était bien la femme. Mais comment le savoir sans lui parler d’autre chose que du temps ou d’une soirée réussie ou ratée ?

Un jour de saoulerie, Mikki est entré dans les toilettes des hommes et s’est dirigé vers son urinoir favori. Avant de ressortir, il est allé vers les murs du fond. Il a saisi le bic qui dépassait de la poche de son veston, et a écrit sur le mur le message suivant : « Qui peut me parler de Marta, que j’aime en secret ? » Mikki est rentré directement chez lui après avoir posé cette question sur le mur des toilettes. Il est resté allongé sur son lit, tout habillé, et n’a presque pas dormi. Il pensait aux réponses, aux messages, aux indications. Il avait peur.

Le lendemain, Mikki n’est pas passé par les toilettes du foyer, ni le surlendemain. Mais le samedi, il est aller voir le mur du fond. Et il a vu que quelqu’un avait écrit quelque chose. Quelque chose d’intéressant, sur Marta. Pendant des mois, Mikki est passé plusieurs fois par semaine voir si on avait laissé quelque chose. Le mur se couvrait doucement de Marta. Bien sûr, au début, les renseignements d’ordre sexuel étaient plus nombreux, on était quand même dans les toilettes des garçons, et ceci d’ailleurs ne dérangeait nullement Mikki (Marta semblait en bonne santé et le faisait savoir), mais petit à petit, beaucoup d’autres aspects de sa personnalité étaient évoqués. A la fin de l’année, Mikki trouvait que l’ensemble de la fresque était de bonne facture.

La veille de la remise des résultats, Mikki faisait la fête avec des amis dans le foyer de l’université. Il se rendit aux toilettes, pour uriner, pas pour lire. Il fut surpris de trouver un message, à l’écart des autres, presque en face de son urinoir préféré. « Dépêche-toi, où elle est pour moi, Marta ». Mikki ne rentra pas chez lui cette nuit-là. Il rôda toute la nuit dans plusieurs bars. Le lendemain, lors de la fête officielle de fin d’année, Mikki parla à Marta et la déposa chez elle. 15 jours plus tard, ils s’embrassaient.

Aujourd’hui, Mikki travaille dans une banque et Marta attend le second. Cela fait 5 ans qu’ils sont mariés. Mikki gagne très bien sa vie déjà. Pour la première fois depuis qu’ils sont mariés, Mikki à menti à Marta : il ne va pas au bureau ce samedi matin. Il n’a pas de travail en retard. Il va à l’université.

Dans le foyer, des étudiants sont encore ou déjà à la bière. Il est 10 heures du matin. Mikki se rend immédiatement dans les toilettes et va vers le mur du fond. Il relit les messages, les dizaines de messages sur le plâtre jauni. Il recule et regarde la fresque à la base de laquelle se trouve sa question. Il prend dans la poche de son veston le bic en argent reçu l’année passée, à Noël, il se penche, et en dessous de tous ces messages écrit : « Je ne parlais pas de cette Marta là ».

18/12/2006

J’ai veillé toute la nuit. J’ai vécu la vraie terreur des ombres, sur les murs et le plafond de mon coeur. Au matin, vers sept heures, j’ai posé la joue sur l’aube douce et me suis endormi. A sept heures quart, le réveil a sonné.

Je suis aux brumes. Je frappe sur la première porte qui passe. C’est la porte de la salle de bain, fermée au couché, et j’entends l’écho de mon corps meurtri sur le carrelage blanc, de l’autre côté du bois. Je lutte pour me lever à nouveau, me décoller de ce sol gluant et glissant sous moi. Quel cauchemar ce réveil de fou.

17/12/2006

Sur cette vie-ci, c’est vrai, j’ai raté mon coup, mais la prochaine fois, je ne laisserai pas passer la chance. Si mes calculs sont bons, bientôt, je serai une vache. Je serai la première vache dans le show business. Je brillerai et mon pis fera fantasmer tant d’hommes.

16/12/2006

Sur une langue de terre qui plonge dans la mer, un petit soldat avance à pas de loup. Sur un morceau de pays, emportant un morceau de tissu, un petit menuisier dont on a fait un fusiller, se faufile entre les flaques sur la pointe des pieds. Il a mis dans son sac le drapeau de sa tribu.

Doucement, dans le noir, sous le vent qui l’envahit, entre la terre et l’océan, qui a porté jusqu’ici les ennemis, le petit soldat porte sur son dos l’espoir d’une tranchée d’amis. Des dizaines de bonshommes, appuyés sur leur fusil, qui espèrent voir au matin flotter sur la lande les couleurs qui justifient les longues nuits sous la lune et la mitraille. Petit soldat sait leur attente. Il connaît le but de sa mission, redorer le blason, rien de plus.

Un mètre encore, un mètre, pas plus, et ses bras se tendront vers le mat du bout du monde. Un mètre entre lui et la gloire, pour une place bien en vue, sur le bord de la cheminée. Pour une place en première ligne dans l’album de famille, une photo jaunie en vert bouteille dans un carnet de souvenirs.

Les amis dans la tranchée ont tout entendu. Un coup de feu, bleu comme la nuit. Un froid sec et tranchant sur le bord des tympans, dans le haut de la tête, qui évapore tous les soucis. Il a claqué et résonné, renvoyé par la mer vers le fossé où se cachent les prochains volontaires. Tous les regards se fixent sur les bottes, dans le fond du trou creusé par les fils d’instituteurs ou de boulangers.

Un petit soldat sur la lande, étendu de tout son long, le visage plongé dans le sable, a dans les mains son drapeau. Prise par le vent, l’étoffe se retourne sur son dos et vole doucement. D’un coup de botte, on le retourne. Même s’il est mort, petit soldat est encore un enfant. Il savait faire des tables douces pour la main et pour le pain, des tiroirs à souvenirs qui gardent les secrets pour tout le temps. Tout le temps du monde.

15/12/2006

La vie de Rémi est cousue de fil blanc.
On en voit les bords à l’œil nu, les limites en sont connues.
Ses jours se comptent à rebours,
La vie de Rémi est marquée sur un morceau de papier
D’un trait, d’un début et d’une fin.
Et de milliers de battements, quand même.
La vie de Rémi est comme une attente, les mains sur les genoux.
Derrière la vitre, on attend que la journée passe.
C’est bien normal qu’on regarde par la fenêtre, qu’on pense à ce soir,
Qu’on parle des enfants, de la vie qui est si chère.
Derrière la vitre, on regarde parfois Rémi, on sourit,
C’est bien normal.

La vie de Rémi est un château de sable.
- Toutes les vies sont fragiles.
- Mais toi, connais-tu l’heure de la marée ?
Rémi se dresse sur ses jambes pour la première fois de la journée. Il explique à qui veut bien l’entendre que ce jour est à lui, mais qui peut entendre quand personne n’est là. Quand même, après quelques phrases, quelqu’un entre et Rémi se tait. Plus rien ne lui appartient, on le commande, et pour ce jour-ci encore, rien ne se passera vraiment.

La vie de Rémi, les coudes sur l’appui de fenêtre. Il mêle ses larmes à la pluie de vendredi. Demain des croquettes, on lui a dit. La vie de Rémi dans les couloirs, à traîner derrière soi des pensées. Qui finiront bien par le lâcher.

La vie, sur le sol, dans les moments pénibles, les moments terrassés. La vie du centre de l’univers, dans sa petite tête de moineau, à mâcher des mots plutôt qu’à parler. Puisqu’à qui parler ?

14/12/2006

J’ai eu quelques aventures tout de même. J’ai toujours été quitté. Après Maud, Suzie, Régine, Sylvie, Nathalie, Isabelle, j’ai rencontré Jeanne. La relation, en ce qui me concerne, fut très satisfaisante. Mais Jeanne est pourtant là, assise sur une de mes nouvelles chaises en formica, à sauter d’une fesse sur l’autre. Elle va commencer son discours. Je n’ai pas besoin d’écouter. Je suis de retour dans la petite voiture verte, mais ce coup-ci, c’est Jeanne qui a pris le volant. Elle roule doucement, elle ne veut pas me secouer. Je sens qu’elle m’observe dans le rétroviseur, mais moi, je fixe le paysage à l’extérieur. Je regarde dans le vide, mais c’est plein de formes et de couleurs dans ce mouvement. Après quelques minutes de route, Jeanne s’embarque sur un rond-point. Elle y reste plusieurs tours, alors je lui fais remarquer qu’elle tourne autour du pot. Je n’aurais peut-être pas dû. Elle accélère et prends une route mal pavée, je saute sur le siège et manque de cogner le plafond. Je mettrais bien la ceinture de sécurité, mais dans ces vieilles voitures, pas de ceinture à l’arrière. Je regrette un peu le rond-point. Elle bifurque sèchement. Je vois le nom de la plaque de rue : rue de la tendresse. Elle prend ensuite à gauche, avenue du respect, et débouche sur les chapeaux de roues boulevard des hommes sensibles. Au bout du boulevard, elle s’arrête enfin au feu rouge. J’ai le souffle coupé. Jeanne préfère qu’on en reste là, même si bien sûr, nous pouvons rester amis. Bien sûr. Je ne compte pas poser la moindre question. Maude, Suzie, Régine un peu moins, Sylvie, Nathalie et Isabelle y ont sûrement déjà répondu. J’abrège sa souffrance par quelques banalités d’usage, je comprends, restons en contact, merci pour ce que tu as pu me donner, et voilà que Jeanne est partie.

13/12/2006

Voilà comment je me suis jeté dans la vie. Lessivé, aplati de commentaires en tous genres sur le genre masculin. Je suis non violent, malgré mon mètre septante deux. Je respecte l’autorité des femmes. J’écoute parfois de la musique classique, et jamais du Mozart. En voiture, je m’arrête pour les piétons. Je m’offusque des blagues machistes. Je ne vais pas au stade. Je ne crache pas. Et si, par inadvertance, je me retourne sur le cul d’une fille, je fais immédiatement semblant d’avoir vu quelque chose par terre, que je fais mine de vouloir ramasser. Je fais le ménage. Je suis sensible. Je suis attendri par les enfants. Voilà, c’est ça, je suis attendri. Voilà le résultat de 15 ans de lavage de cerveau à 7 litres au cent.

12/12/2006

Quand j’ai eu mes premiers poils aux couilles, ma mère et mes soeurs ont fait la file devant la salle de bain pour venir voir ces mignons petits testicules d’enfant qui s’enhardissaient. Elles comprenaient que les années qui allaient venir seraient décisives. En ont-elles parlé entre elles ? Je ne sais pas. Le fait est que, dans la voiture, le ton a changé. Elles sont devenues plus vulgaires, m’offrant le spectacle effrayant de ce que les femmes devenaient sous l’emprise de la colère. Je me jurais à chaque trajet de tout faire pour éviter d’être un jour en tête-à-tête avec une de ces furies. A 18 ans, mon diplôme sous le bras, j’ai quitté la voiture familiale pour de bon. Je n’y laissais que des mauvais souvenirs, en plus de ma mère et de la petite sœur, la grande ayant déjà rejoint l’université depuis un an (me laissant la place à l’avant, seul geste de solidarité dont je fus jamais gratifié).