J’ai d’abord résisté. J’apportais mes lumières de mec en devenir, diluant leur infâme sauce féministe avec quelques pincées d’hormones mâles. Mais bon, j’étais petit et donc peu crédible. Je ramais à contre courant, et franchement, je ne faisais pas le poids. Ma période de résistance fut donc courte et inutile. J’ai rendu les armes à l’âge de 9 ans et j’ai passé le reste des années à regarder par la fenêtre le pauvre paysage des bords d’autoroutes en tentant de faire le vide. Mais malgré mes efforts d’isolement, dans un coin de la voiture, les mots s’engouffraient dans mon petit cerveau et j’ai fini par devoir admettre que j’avais assimilé à la perfection leur slogan principal, tous les hommes sont des salauds. Et j’avais aussi bien compris les explications suivantes : je n’en étais pas encore un, mais il m’appartenait, une fois homme, de démontrer que cette affirmation souffrait une exception. Moi, je ne serais pas un salaud. La mission était de taille.
Archive pour décembre, 2006
10/12/2006
De mes 3 ans à mes 18 ans, j’ai passé ma vie dans une boîte de conserve verte, puis jaune, puis bleue, entre 3 sardines. Ma mère au volant, ma grande sœur devant, et la petite à côté de moi. 28 kilomètres pour aller vers la ville le matin, 28 pour en revenir. 56 kilomètres par jour, 189 jours par an, pendant 15 ans. 158.760 kilomètres avec trois gonzesses, près de 4 fois le tour de la terre, à une moyenne très basse vu les bouchons, disons du 40 km/h. Presque 4.000 heures, dans une boîte, à entendre parler de leur sensibilité, leur volonté d’y arriver, leur désir de tout et leur devoir de rien, leurs coups de gueule contre ces putains de mecs, pas toi évidemment, arrête de pleurer, leurs compassion, leur beaux regards sur les choses, leur calme dans les moments difficiles, arrête de pleurer, leur crise de nerfs, leurs bords de crise de nerfs, leur amour maternel, leur culture, et leur patience, arrête de pleurer nom de dieu.
9/12/2006
Je m’appelle Sorine. Je suis un poisson dans l’eau. Quoi de plus normal ? Mais je suis un poisson dans l’eau d’un seau. Je tourne en rond dans un bocal en plastic à longueur de journée. On dit que la mémoire d’un poisson ne remonte pas à plus 3 secondes en arrière. La mienne n’est pas mise à rude épreuve, le bleu du seau est mon seul horizon et mon univers est très réduit. Je rêve d’espace toute la journée, et la nuit, je rêve de couleurs différentes, toutes ces choses que je ne connais pas, dont je ne sais si elles existent.
Ce matin, j’ai vu un ver accroché à un bout de métal. Je n’en avais jamais vu, mais j’ai compris immédiatement qu’il s’agissait de quelque chose de comestible. Il gigotait devant moi, comme pour m’allumer, et j’ai pris ça pour un cadeau du ciel (cette étendue que je pressens au dessus de moi). J’ai tendu les lèvres vers l’animal et au moment ou j’avalais goulûment la viande vivante, je fus aspiré vers le haut à grande vitesse. J’ai cru que je rejoignais le nirvana, mais maintenant je déchante. Autour de moi, tout m’inquiète. Je vois des nouvelles couleurs partout, et si c’est ça l’océan, je retournerais bien dans mon seau. Je promets de devenir athée.
8/12/2006
Oui, je l’ai fait. Je l’ai traînée, sur le sol, une corde nouée au cou. Du pied, j’ai roulé son corps dans la boue, et ensuite, je lui ai coupé les cheveux. J’ai à nouveau tiré son corps au bout de la corde, mais cette fois-ci, je l’usais sur le bitume, qui lui griffait le visage et les jambes, lui arrachait ses vêtements. Quand je suis arrivé au terrain vague, elle était méconnaissable (je vous passe les détails). Je l’ai pliée dans une petite caisse en carton à laquelle j’ai mis le feu et j’ai pissé sur la boîte.
C’est à ce moment-là que ma petite sœur est arrivée. Elle s’est mise à pleurer (mais bon, ma petite sœur est une fille). J’avais beau lui dire que ce n’était pas sa poupée, elle continuait à chialer en hurlant qu’elle la reconnaissait (et là, je dois dire que j’étais scié, c’était en effet sa Barbie).
Aujourd’hui encore ma sœur m’en veut. J’ai beau expliquer qu’il s’agissait de l’expression précoce d’un anti-consumérisme de bon aloi, chaque année, à Noël, elle ressort cette histoire. Alors, oui, je l’ai fait.
7/12/2006
J’ai fait un pied de nez à l’ordre établi. L’ordre établi avait une casquette et des souliers vernis. Il a dressé procès verbal pour injure à agent dans l’exercice de ses fonctions. L’ordre établi m’a tendu l’amende, qu’une fois rentré à la maison, j’ai tendue à mon tour à mon père. Je lui ai dit « J’ai fait un pied de nez à l’ordre établi ». Il m’a filé une trempe. « J’ai maté la révolution ». Je suis monté dans ma chambre et j’ai pleuré sur l’oreiller. Ma mère m’a dit de faire moins de bruit.
6/12/2006
Je le dis presque tous les jours à mon miroir, celui qui pend de travers sur le mur du corridor. Dans la pénombre, avant de sortir du petit appartement, je le regarde chaque fois et je m’y vois, je n’ai pas le choix car l’endroit est très étroit. C’est le seul miroir que je possède, chez moi, je ne me vois nulle part ailleurs. Pas même à la salle de bain. Certains jours je le regrette, mais je sais où aller si je veux m’observer.
Je le dis presque tous les jours à mon miroir : toi seul peut me regarder avec autant de patience. Je me quitte moi-même bien avant que tu ne bouges. Merci pour tous ces regards, au fond du corridor, lui dis-je à mon miroir. Parfois, je pense que je suis sa seule distraction. Mais j’oublie les murs, la porte, qui s’ouvre et se ferme, l’espace, qu’il voit aussi bien qu’il me voit quand je n’y suis pas. Vous suivez ? Je suis presque jaloux. Ce matin-ci, je ne m’attarde pas devant le miroir. Moi, le vent m’attend lui dis-je.
5/12/2006
J’ai craché ma rage autour du lac. J’ai couru 7 fois sur le bord de l’eau, de plus en plus vite, jusqu’à de qu’elle me quitte, épuisée, incapable de me suivre. Je l’ai laissée là, sans une bouée, espérant qu’elle saute dans la vase et s’y enfonce jusqu’au cou. J’ai bien dormi cette nuit, mais ce midi, en écoutant les informations, j’ai appris qu’un vieil avait été trouvé noyé sur la berge. Et j’ai peur que ce soit moi qui l’ait poussé.
C’est dur de prendre sa place dans le monde.
4/12/2006
J’ai vomi mon angoisse dans les toilettes de mon étage, au boulot. C’est le bruit de mes entrailles qui a chassé la bête, je rugissais comme une vie du fond de l’enfer et j’ai senti la sueur froide me quitter d’un seul coup. J’ai bien dormi cette nuit, mais ce soir, j’ai peur d’avoir fait tout cela pour rien, car je suis chez des amis, et nous mangeons du poisson.
3/12/2006
J’ai soufflé toute ma tristesse au fond d’un ballon en baudruche. Un ballon jaune, qui porte en lui mon petit malheur de deux sous. J’ai ouvert les doigts et le ballon est parti au vent. Je ne l’ai pas quitté des yeux, c’est lui qui a disparu derrière les toits des maisons, avec son paquet il est parti je ne sais où. J’ai bien dormi cette nuit, débarrassé du poids et de la peine. Mais ce matin, je suis angoissé, j’ai peur qu’un enfant ne trouve le ballon et que la tristesse lui explose au visage, sans aucune explication.
2/12/2006
Il y a des jours où je voudrais être autre chose. Pas quelqu’un d’autre. Autre chose.
Une mer. Un caillou. Un ruisseau. Une aile de papillon. De la mousse sur un chêne. Le collier d’un chien. Un histogramme. Un ordinateur portable, un mac. Une fève. Une fenêtre dans une histoire. Une formule chimique. Un testament. Une farandole. Un manche de brosse. Un certificat de naissance. Un changement de vitesse. Une bonne excuse. Une sauce au beurre sur un gros steak. Une roue de tram. Un chapeau boule. Une bague en or. Une cuillère à café. Un ventilateur. Un tableau noir dans une école. Un film d’aventure. Une clinche de porte. Un dictionnaire Français/Espagnol. Une boîte en carton. Une vis. Une courbe de Gauss. Un canard en plastique. Une suite, dans un hôtel. Une carte à jouer. Un parfum. Une paire de lunettes de soleil. Un médicament. Un soupir. Une paire de ciseaux. Une misère. Une caille. Un râteau. Une aile de camion. Une moule sur une chaise. Le gravier du jardin. De l’avoine. Un gros cartable ou un sac. Une lèvre. Une lumière dans le noir. Une secousse sismique. Un trident. Une fiole. Une tranche de veau. Une chaise d’aisance. Un étirement en souplesse. Une longue buse. Une grosse erreur ou big mistake. Une toux de dame. Une pierre qui roule. Un vague à l’âme. Une Barbie à marier. Un cœur. Un chapeau du soir un peu frivole. Une lime. Une fin de stock. Une discussion à Barcelone. Un cageot de chicons. Une prise. Une colline en automne. Un arbre sur un pic. Un pli dans la fesse. Une farde trouée. Un embrun. Une aire de parking sous la pluie. Un tremblement. Un désir. Une plume de corbeau. Un mystère. Une cisaille. Un gâteau. Une herbe pour le canasson. Un merle sur la glaise. Un grade dans un bulletin. Une ardoise. Le sable ou le ressac. Une peine. Un flash dans un couloir. Un calcul numérique. Un serpent. Du carbone. Une planche et un seau. De la graisse rance. La sagesse. Une ruse. La couleur d’un écran high-tech. Le rouge d’un oriflamme. Une serpillière. Le cri de l’âne. Une partie de poker. Un leurre. Un crapaud mort dans une rigole. Une rime. Un nain de jardin. Le voile léger d’une madone. Une cage à faucons. Une mise. Une colère d’homme. Un crabe sur un récif. Une mettre d’amour. Une harde grasse. Un emprunt. Un air de rien. Une crampe. Un mépris. La vue de tout là-haut.
1/12/2006
Je fouille au fond de mes poches, et je ramène sur le bout de mes doigts de la poussière d’espoir. Je la sniffe bruyamment, la vie est un peu plus belle un bref instant mais ça passe rapidement. On me dit que je dois me lancer dans un processus à plus long terme, mais chaque fois que j’essaye de ramener la lumière en moi, en allumant la bougie Amnesty qui traîne à l’intérieur, une porte ou une fenêtre s’ouvre et le courant d’air souffle la flamme. Il y a un peu de fumée qui me sort du nez puis plus rien.
Il serait grand temps que je m’équipe d’une prise électrique.