Archive pour septembre, 2007

27 septembre 2007

Eva est tombée malade au soleil, avec un petit vent doux et chaud dans les cheveux. J’étais très amoureux d’elle et j’ai pensé un moment que c’était ça qui l’avait rendue malade. Tout ça. Cette façon que j’avais de penser à elle quand elle n’était pas là. Cette manière de la regarder encore alors qu’elle était partie depuis longtemps, au boulot, au magasin, à la piscine. Je vais l’épuiser j’ai pensé à ce moment-là.

Quand elle est tombée malade, au début, elle n’a pas vraiment changé. Bien sûr, tout n’était plus possible, mais tant qu’elle souriait, moi j’étais content. Elle se regardait encore dans la glace avec ses grands yeux de myope, elle faisait encore des tresses, elle chantait faux dans la voiture en mettant sa main sur ma cuisse, et encore plein de choses qui faisaient que dès que la portière était refermée, elle me manquait déjà. Je la déposais tous les matins à son travail. Elle disparaissait derrière la lourde porte en bois de l’école, mais en même temps, elle me suivait toute la journée. Eva. Satanée Eva je pensais toujours au milieu de la journée. Tu es trop là et tu me manques.

Un jour qu’elle revenait de l’hôpital, elle a dit que finalement, c’était sérieux. Elle m’a dit ça comme si elle en était soulagée. Comme si finalement, enfin, c’était quelque chose de sérieux.

-    Sérieux comment ?
-    Comme une maladie, elle a dit.
-    Une maladie ? Comme la grippe alors ?

On a vécu à trois pendant quelques temps. Eva, elle faisait de plus en plus de place à la maladie. Ou étais-ce la maladie qui grandissait en elle ? Moi, en tous cas, je me rangeais. L’appartement me paraissait minuscule à cette époque.

Je l’ai quittée en décembre.

Mais ce matin, en sortant de chez un ami, j’ai croisé sa copine, à Eva, celle dont j’oublie toujours le nom. Elle m’a dit Eva va mieux. Je ne sais pas si c’est vrai, mais si Eva va, c’est déjà ça. Si Eva va, tout va, il m’a semblé d’un coup.

Comment oser dire que devant moi, il y avait la route qui partait dans les champs et les prairies, les collines, et que ce n’est pas de ma faute si c’était beau. Ce n’est pas de ma faute si j’ai sorti la tête par la fenêtre et si j’ai crié, et si j’ai pensé que la vie était belle, et ce n’est pas de ma faute si ce n’est pas non plus la faute d’Eva.

23 septembre 2007

Comment j’avais perdu mon enfant. Dans une grande surface, ou dans une gare, je ne sais plus. Aux abords d’une ville, au petit matin. Ou un soir. Je ne sais plus. Je l’avais perdu partout à la fois. Et donc, ne le trouvais plus nulle part.

Comment j’ai couru dans les rues la nuit, dans un cauchemar, pour crier mon enfant. Comment. Je ne sais plus. Je ne sais plus. A perte de voix, sur le bitume, usant mes semelles, à courir après l’enfant, mais dans quelle direction ? Les bras tendus en tous cas.

Comment il est apparu un jour, de l’autre côté de la rue. Il m’attendait là, l’enfant, le garçon. Il a tout dit, tout raconté, les grandes aventures. Le saut dans l’inconnu. Ne pas faire ses lacets. Souffler dans le cou des filles. Monter dans le bus sans payer. Voler une pomme et courir. Dormir où bon lui semble. Pleurer au delà du raisonnable. Marcher dans l’eau de pluie. Dormir à midi. Parler la nuit. Essayer d’être drôle encore une fois. Tout ce que je ne peux pas faire il me dit. Tout. Parle-t-il de moi ou de lui ? De quoi parles-tu mon enfant ?

Il rit, il sourit, il s’assied sur une marche. Il n’avance plus. C’est la fatigue, tant de jours à courir, à tout tenter, mais maintenant c’est fini, tu vas dormir à la maison, tu vas dormir. Je vais dormir il dit.

C’est un rêve, car je n’ai pas d’enfant. C’est comme une petite poésie de la nuit. C’est moi dans tous mes états.

15 septembre 2007

Jodie a pris froid ce matin. En sortant du bain, elle a couru sur la terrasse, à peine couverte d’une serviette. Parce qu’elle entendait hurler dans la rue. Une femme qui faisait les cent pas devant dieu sait quoi. Sa robe à fleurs bleues cachée sous un tablier sans âge. Elle avait les poings serrés, les levait au ciel, puis les cachait sous ses aisselles. Une femme blonde, rouge, rouge. Un petit bout, un peu tordu par la rage, que rien n’effraie puisqu’elle semble défier le ciel. Puis, c’est la détresse. Elle s’appuie sur le mur de la maison, plonge son visage dans ses mains noires et pleure en geignant.
Quelle est cette histoire. Qui a croisé cette femme pendant le bain? Qui ne l’a pas vue? Qui lui a dit quelque chose ou qui l’a jetée dehors?

Jodie tousse. Elle a déjà fini de manger. Sa mère lui passe la main dans les cheveux.
- Va te coucher, dit-elle. Demain, c’est la rentrée.
Dans le lit, Jodie pense à la femme aux fleurs bleues. Quelle vie, pense-t-elle.

Quelle vie au matin. Comme c’est lourd sur son dos. Comme tout est loin ce matin. Quand elle passe devant la maison des cent pas, elle regarde doucement par la fenêtre, mais rien. Personne ne va à l’école, ici. Jodie continue à tirer plus loin son courage et sa fatigue. Ils sont tous deux dans son cartable. Elle en prendra soin, mais là, maintenant, toutes ces questions qui la ramènent en arrière, pour revenir à la fenêtre, rester là tout le jour, voir. Voir. Une autre scène, un autre moment de la vie.

Mais voilà le bus, elle court et saute, paie et s’asseoit. Pour la vie, on verra un autre jour.

14 septembre 2007

Une toute petite chose. Depuis presque toujours, j’ai conscience de n’être rien, de n’avoir aucun poids.
C’est pour cela que je suis un lâche ?
Parce que je sais d’où je viens, à quoi je tiens, à rien ?
Ce n’est pas une douleur. C’est une interminable marée, douce. Un léger vent de sable, permanent.

Depuis quelques semaines je suis plus tranquille. C’est la certitude qui fait ça. Sûr de rien, mais sûr quand même.