30/04/2008

Maintenant, c’est l’heure de la sieste. Normalement, à cette heure-ci, j’attends. J’attends sans bouger dans le garage, le garage où tout a la même odeur. Les vélos, les bottes, les bocaux en verre, les outils, la salopette, les sabots en caoutchouc, la poussière, les sacs de jute, les pelles, la bèche, la tondeuse à gazon. Tout sent la pomme de terre dans ce garage. D’habitude, l’heure de la sieste, c’est l’heure de solitude. L’heure de l’ombre. L’attente.

Aujourd’hui, c’est différent, c’est très différent aujourd’hui. Il m’emmène. On sort, sous le soleil, dans la rue. A cette heure-ci, à l’heure de la sieste, les trottoirs sont vides. Pas de petits vieux qui prennent l’air, sur une chaise, devant leur porte d’entrée. Nous marchons en silence. Pas de bruit de tracteur. Pas d’auto. Pas de vélo. Pas de vent non plus. Ah, quelques poules qui agonisent, quand même. Ou follement heureuses, comment savoir ? Puis plus rien. Les poules… Les poules mangent le maïs. Le vieux pain. Les restes de légumes. Les pelures de pommes de terre. Des montagnes de pelures de pommes de terre.

Depuis que nous avons quitté la maison, nous marchons de manière régulière. Comme on n’entend que nos pas, je les compte, les pas. Je compte trois des miens pour un des siens. Tap tip tip Tap tip tip Tap tip tip Tap. Mes petites jambes, elles tricotent. Les siennes se posent dans le sol. Elles s’y plantent, tiens. Elles s’y plantent. C’est la première fois qu’il prend ma main dans la sienne. Ses mains! Enormes! Il garde délicatement ma petite patte dans sa grosse pogne. Du bout des doigts, je caresse la peau sèche, rêche. Je sens les durillons. Je sens aussi que s’il devait serrer le poing il me broierait les os. C’est un ours qui m’emmène en promenade. Un vieil ours dressé. Un ours à casquette et bretelles. Un ours rasé de près. Mais un ours quand même.

En marchant, nous regardons devant nous, ou autour de nous. Parfois, rarement, nous nous regardons, mais jamais simultanément. Ou s’il me surprend le visage tourné vers lui, je tourne la tête d’un autre côté. Il fait de même. Puis il sourit. Tiens. Tiens les souris. Il les attrape avec des petits pièges. Si on y met le doigt, « knap » ! A l’heure de la sieste, dans le garage, près du maïs, près du maïs pour les poules, dans le garage où tout a la même odeur, les vélos, les bottes, les bocaux en verre, les outils, la salopette, les sabots en caoutchouc, dans le garage parfois j’attends sans bouger qu’un petit piège fasse « knap ». Puis je retourne sous la véranda le regarder dormir.

Comme c’est l’heure de la sieste, nous ne risquons rien. Nous restons au milieu de la route. Tap tip tip Tap tip tip Tap tip tip Tap. Parfois j’allonge un peu le pas pour éviter une bouse de vache. Puis je récupère le rythme de notre marche. Nous ne disons rien. Nous ne parlons pas la même langue. Mais maintenant il me regarde plus souvent et nos regards se croisent. Il rit et montre ses quelques dents. Nous arrivons dans un champ. C’est ici, c’est le but de la promenade apparemment. C’est ici qu’on s’arrête en tous cas, et qu’il lâche ma main pour mettre la sienne sur ma tête. Je sens sa main sur mon crâne, je sens le poids de sa main, je sens la peau dure qui glisse lentement sur mes cheveux courts. Et du pied, il tâte le sol. Il enfonce sa chaussure dans la terre. Ca ne lui suffit pas. Encore. Maintenant avec l’autre pied, mais ça ne lui suffit pas non plus. Alors, il lâche ma tête. Bien sûr, puisqu’il a besoin de sa main. Il ramasse une motte. Il la soupèse. Il la fait tourner dans sa paume. Il la presse dans son poing, elle s’effrite et tombe en miettes sur le sol. Sa main, maintenant elle est brune, poisseuse. Il la frotte contre son pull, devant, sur le ventre, et derrière, dans le dos. Il me regarde en riant, il dit quelque chose que je ne comprends pas. Sans doute, il dit que la terre est bonne, qu’elle est bonne au blé, ou bonne au froment. Ou alors il dit qu’elle colle trop. Ou qu’elle est fatiguée, qu’il faudra laisser les vaches s’en occuper. Ou que sais-je encore. Je le regarde qui regarde autour de lui, le champ. J’ai envie de lui sauter au cou pour lui souffler à l’oreille d’y planter des pommes de terre.

Ici, il me semble que la terre est partout. Partout. Sur la seule photo que j’ai de lui, Jérôme la retourne, la terre. Pour la retourner, il vous faut une vie. Une vie courbée, penchée vers elle, vers la terre.

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