je suis la femme du soldat
je suis la veuve du bout de la rue
la femme du soldat encore et toujours
et qui m’approche risque sa vie
car si le soldat revient
il attrape au collet celui qui me manque de respect
et le cloue au sol
je suis la femme du soldat
je regarde mon corps dans le miroir, je le touche, sauf à cet endroit
qu’il m’avait demandé de garder pour lui
lui seul
le soldat
je n’y touche pas
seulement quand il reviendra
ce petit bout de peau
déjà
ce petit bout de gras
depuis le temps qu’il n’est plus là
je suis la femme du soldat
et je vous crache au visage
avec vos statues de bronze
en l’honneur de mon soldat
vous ne savez rien
de l’amour qu’il y a
dans le coeur d’un soldat
ne parlez pas de courage
car rien ne fait le poids
face à ce coeur là
gonflé de tendresse
gonflé
je suis la femme du soldat
le courage il est à moi
pas à la place publique
le matin il est à moi
et le soir, et la nuit
c’est qu’il m’en faut
pour vous voir rire
et pleurer
pour vous voir vivre
à sa place
sur la place du soldat
autour de lui
de mon mari
de mon âme
de ma chair
de moi
de tout ce qui me plaît
de ma lumière
partez, fuyez
laissez-moi pleurer le temps qui passe
les jours perdus sans mon soldat
mort pour la paix
quand le compte est bon
qu’assez de soldats sont tombés
on sonne le clairon
on déclare
on signe
on laisse pourrir
le souvenir du soldat
je vous hais autant que je l’aime
je hais la patrie, les honneurs et la gloire
ce n’était qu’un homme
au petit matin on est venu le chercher
on l’a trainé par le col
vêtu de vert, armé, serré en rang serré
marchant la tête basse je l’ai vu, moi, partir au combat
un lâche, tremblant, pleurant
comme je l’aime ce soldat-là
qui n’est pas celui de la statue
que vous m’avez imposée, à mon regard, à mon coeur
je me moque du devoir
je me moque de vous
de vos frontières, de vos chants
je vomis la guerre
je suis dans l’autre camp
celui des mains en poche
de la vie qui continue
de l’amour au creux du lit
que l’on garde pour soi
et pour lui
que l’on ne divulgue pas
mais pour lequel on vit
je suis de ce côté-là
rasez-moi si vous le voulez
je suis la femme du soldat
s’il vous attrape
gare à vous
Archive pour mai, 2011
15 mai 2011
14 mai 2011
C’est un matin bien sombre pour mes frêles épaules. C’est pourquoi j’ai posé mon corps dans la gadoue, et maintenant, j’ai froid jusqu’au fond de moi. Je serre dans mes poings la peur que j’ai trouvée enfouie dans mon ventre. J’ai la bouche ouverte et je regarde le ciel noir. Les nuages passent à grande vitesse, se poursuivent sans pouvoir jamais se toucher. A quoi jouent-ils ? S’il pleut tout à l’heure, les gouttes viendront s’écraser sur mes paupières fermées, pour couler sur mes joues. C’est toujours ça d’eau que j’économise, je pleurerai un autre jour.
6 mai 2011
A l’est de la banquise, dans le blizzard, un petit pingouin, les petits bras derrière le dos, fait un cercle de 200 mètres de diamètre. Il suit ses propres pas croyant être sur la trace de sa famille. A force de tourner, un chemin se creuse, dans la neige, dans le vent, le petit pingouin tourne en rond, il se poursuit sans jamais se rattraper.
Je n’ai pas envie de rire. Je pense à ce petit pingouin, c’est moi, je marche avec les bras croisés dans le dos. Je me cours derrière, et c’est inutile, n’est-ce pas ? Mais je me comprends aussi, à force de ne pas me rencontrer, de m’éviter, j’ai fini par perdre patience, et je me file, même si je sais que c’est peine perdue.
Hier, je suis rentré dans un taxi, je lui ai demandé de suivre une voiture, la mienne, qui était garée un peu plus loin. Le type s’est retourné et m’a demandé de sortir. Si vous croyez qu’on a que ça à foutre, qu’on n’a pas assez de problèmes comme ça.
5 mai 2011
Je suis une moitié. Une moitié de femme. Une moitié d’espoir. A moitié joie. A moitié peine.
J’ai perdu.
J’ai perdu un homme.
Un marin.
J’ai laissé un marin à la mer.
Il m’a laissé un enfant.
Je suis une mère.
Je suis.
Je suis le souvenir d’un marin.
Je suis un enfant.
Je ne suis pas vraiment.