Nous étions ensemble, et nous marchions ensemble.
Nous marchions sur le chemin, le seul que nous connaissions. Le seul chemin. Il était beau ce chemin, le seul que nous avions jamais vu devant nous. Depuis toujours.
Le temps était sec, mais lourd, puis très lourd, et nous sentions nos corps nous dire de nous méfier. Mais nous pensions aussi. Nous pensions aux réjouissances de fin de journée. Au repas des amis, à l’alcool aussi, qui nous aiderait, à nous dire, à nous faire dire, à nous toucher.
Nous marchions ensemble et l’air était lourd. Et plus lourd encore avec le temps qui passe.
Et l’un de nous s’est arrêté. Il a dit rentrons, retournons, arrêtons-nous, retournons d’où nous venons. Ici l’air est lourd, et de plus en plus lourd, et je ne peux plus respirer. Tu peux respirer nous lui disions, la preuve tu es là, à nous parler. Tu peux respirer. Non disait-il, bientôt plus, l’air est trop lourd pour le faire entrer dans les poumons. Allons, lève-toi, continuons. C’est dans la joie que nous passerons la soirée. Tu nous retardes. Nous sommes repartis. L’autre a fait demi-tour. Vous êtes fous il nous a crié. L’air est si lourd.
Et c’est vrai que l’air, pour le bouger, il fallait faire de plus en plus d’effort. Chaque pas commençait à peser son poids. Et de plus en plus de poids, pour de moins en moins de pas. Et l’eau qui manquait.
Et puis plus d’eau du tout. Sauf notre salive à nous, et la sueur. Mais nous continuions. Pour le soir et l’alcool. La fête et le repas. Promis aux promeneurs, promis à nous, qui marchions de moins en moins vite, mais depuis toujours.
Et l’un de nous est tombé. Tombé, comme ça, sans prévenir, sans nous appeler, tombé.
Tombé, comme si nous ne comptions pas, comme si nous pouvions pas l’aider. Il est tombé comme s’il était seul au monde. Nous avons voulu le relever, mais à chaque fois remis sur pied, il tombait à nouveau.
Chutait a dit l’un de nous, et cela nous a découragé. Il ne tombe pas, il chute.
Alors nous avons couvert son corps avec de la poussière et nous sommes repartis. Un seul s’est retourné. Il nous a dit je n’ai rien vu, c’est comme si nous n’avions rien laissé, car nous l’avons si bien recouvert.
Nous avions repris la marche. De plus en plus lourde.
Et le soir ne venait pas. Malgré les pas, malgré la marche. Un autre est tombé, puis un autre, et nous n’avions plus le courage de les cacher, nous les laissions là, à même le sol.
Nous avons perdu de nombreux compagnons. Ils n’en pouvaient plus, et leur fragilité commençait petit à petit à être la nôtre.
Nous ne pensions plus comme avant, pas tous. Certains parlaient autrement. Mais tous, nous continuions.
Nous nous disions que pour eux nous devions continuer. Nous nous disions, comment leur dire que nous avons abandonné? Comment revenir sur nos pas et leur dire qu’ils sont tombés pour rien?
Voilà pourquoi maintenant nous continuions. Pour ne pas devoir nous dire que nous étions allé trop loin. Parce que cela nous était impossible. Nous marchions maintenant sans plus savoir vers quoi. Nous marchions comme des chiens de meute. Le premier qui faisait un pas de côté était ramené vers le groupe, chien décharné gardés par des chiens décharnés.
Nous étions damnés. Nous marchions comme des fous, nous marchions lentement, de plus en plus lentement, car les forces nous quittaient, mais nous marchions encore sans plus jamais nous reposer.
Avancez disions-nous. Avancez encore. Au bout, il y aura, le repas et la fête, l’alcool et le repos. Au bout est paradis.
Paradis.
Je suis seul à présent. Mon dernier compagnon est tombé à son tour. Son corps indique la direction du soleil levant. A une certaine époque, le soleil se levait. Aujourd’hui, il reste à midi, toujours, au zénith, à notre verticale, à ma verticale. Moi, qui suis seul depuis une minute à peine, que vais-je faire? A qui puis-je dire que j’avais tort sinon à moi-même? Moi qui le sais déjà depuis longtemps, depuis que le deuxième fut perdu.
L’air est si lourd à porter. Je voudrais moi aussi me coucher.