Archive pour '15 ans'Catégorie

14 décembre 2006

J’ai eu quelques aventures tout de même. J’ai toujours été quitté. Après Maud, Suzie, Régine, Sylvie, Nathalie, Isabelle, j’ai rencontré Jeanne. La relation, en ce qui me concerne, fut très satisfaisante. Mais Jeanne est pourtant là, assise sur une de mes nouvelles chaises en formica, à sauter d’une fesse sur l’autre. Elle va commencer son discours. Je n’ai pas besoin d’écouter. Je suis de retour dans la petite voiture verte, mais ce coup-ci, c’est Jeanne qui a pris le volant. Elle roule doucement, elle ne veut pas me secouer. Je sens qu’elle m’observe dans le rétroviseur, mais moi, je fixe le paysage à l’extérieur. Je regarde dans le vide, mais c’est plein de formes et de couleurs dans ce mouvement. Après quelques minutes de route, Jeanne s’embarque sur un rond-point. Elle y reste plusieurs tours, alors je lui fais remarquer qu’elle tourne autour du pot. Je n’aurais peut-être pas dû. Elle accélère et prends une route mal pavée, je saute sur le siège et manque de cogner le plafond. Je mettrais bien la ceinture de sécurité, mais dans ces vieilles voitures, pas de ceinture à l’arrière. Je regrette un peu le rond-point. Elle bifurque sèchement. Je vois le nom de la plaque de rue : rue de la tendresse. Elle prend ensuite à gauche, avenue du respect, et débouche sur les chapeaux de roues boulevard des hommes sensibles. Au bout du boulevard, elle s’arrête enfin au feu rouge. J’ai le souffle coupé. Jeanne préfère qu’on en reste là, même si bien sûr, nous pouvons rester amis. Bien sûr. Je ne compte pas poser la moindre question. Maude, Suzie, Régine un peu moins, Sylvie, Nathalie et Isabelle y ont sûrement déjà répondu. J’abrège sa souffrance par quelques banalités d’usage, je comprends, restons en contact, merci pour ce que tu as pu me donner, et voilà que Jeanne est partie.

13 décembre 2006

Voilà comment je me suis jeté dans la vie. Lessivé, aplati de commentaires en tous genres sur le genre masculin. Je suis non violent, malgré mon mètre septante deux. Je respecte l’autorité des femmes. J’écoute parfois de la musique classique, et jamais du Mozart. En voiture, je m’arrête pour les piétons. Je m’offusque des blagues machistes. Je ne vais pas au stade. Je ne crache pas. Et si, par inadvertance, je me retourne sur le cul d’une fille, je fais immédiatement semblant d’avoir vu quelque chose par terre, que je fais mine de vouloir ramasser. Je fais le ménage. Je suis sensible. Je suis attendri par les enfants. Voilà, c’est ça, je suis attendri. Voilà le résultat de 15 ans de lavage de cerveau à 7 litres au cent.

12 décembre 2006

Quand j’ai eu mes premiers poils aux couilles, ma mère et mes soeurs ont fait la file devant la salle de bain pour venir voir ces mignons petits testicules d’enfant qui s’enhardissaient. Elles comprenaient que les années qui allaient venir seraient décisives. En ont-elles parlé entre elles ? Je ne sais pas. Le fait est que, dans la voiture, le ton a changé. Elles sont devenues plus vulgaires, m’offrant le spectacle effrayant de ce que les femmes devenaient sous l’emprise de la colère. Je me jurais à chaque trajet de tout faire pour éviter d’être un jour en tête-à-tête avec une de ces furies. A 18 ans, mon diplôme sous le bras, j’ai quitté la voiture familiale pour de bon. Je n’y laissais que des mauvais souvenirs, en plus de ma mère et de la petite sœur, la grande ayant déjà rejoint l’université depuis un an (me laissant la place à l’avant, seul geste de solidarité dont je fus jamais gratifié).

11 décembre 2006

J’ai d’abord résisté. J’apportais mes lumières de mec en devenir, diluant leur infâme sauce féministe avec quelques pincées d’hormones mâles. Mais bon, j’étais petit et donc peu crédible. Je ramais à contre courant, et franchement, je ne faisais pas le poids. Ma période de résistance fut donc courte et inutile. J’ai rendu les armes à l’âge de 9 ans et j’ai passé le reste des années à regarder par la fenêtre le pauvre paysage des bords d’autoroutes en tentant de faire le vide. Mais malgré mes efforts d’isolement, dans un coin de la voiture, les mots s’engouffraient dans mon petit cerveau et j’ai fini par devoir admettre que j’avais assimilé à la perfection leur slogan principal, tous les hommes sont des salauds. Et j’avais aussi bien compris les explications suivantes : je n’en étais pas encore un, mais il m’appartenait, une fois homme, de démontrer que cette affirmation souffrait une exception. Moi, je ne serais pas un salaud. La mission était de taille.

10 décembre 2006

De mes 3 ans à mes 18 ans, j’ai passé ma vie dans une boîte de conserve verte, puis jaune, puis bleue, entre 3 sardines. Ma mère au volant, ma grande sœur devant, et la petite à côté de moi. 28 kilomètres pour aller vers la ville le matin, 28 pour en revenir. 56 kilomètres par jour, 189 jours par an, pendant 15 ans. 158.760 kilomètres avec trois gonzesses, près de 4 fois le tour de la terre, à une moyenne très basse vu les bouchons, disons du 40 km/h. Presque 4.000 heures, dans une boîte, à entendre parler de leur sensibilité, leur volonté d’y arriver, leur désir de tout et leur devoir de rien, leurs coups de gueule contre ces putains de mecs, pas toi évidemment, arrête de pleurer, leurs compassion, leur beaux regards sur les choses, leur calme dans les moments difficiles, arrête de pleurer, leur crise de nerfs, leurs bords de crise de nerfs, leur amour maternel, leur culture, et leur patience, arrête de pleurer nom de dieu.