1. Faut s’enterrer. Ne pas trop regarder vers le ciel. Le plafond, disons. Garder les yeux sur terre, bien fixer sur la pointe des pieds. Rentrer la tête. On vit presque dans la cave maintenant. On attend. La victoire ou la défaite, peu importe. On attend. On sent le temps passer, ça, on le sent passer. Parfois, quand nous sommes dans la cave, la lumière passe par le soupirail. C’est l’aube. Comme elle nous change. Voilà que nous sommes poussiéreux. Déjà. Comme tout approche à grande vitesse. Dans la lumière. Voilà l’aube. Voilà enfin l’aube et la lumière encore douce me tire hors de l’abri. Par les yeux elle me tire hors de l’abri. Je vois les alentours de la maison. Tout ce que je connais est en place. A l’arrière du bâtiment, je n’y suis plus allée depuis longtemps, depuis si longtemps. Je ne sais plus la couleur, je ne sais pas si la couleur du monde est encore la même de ce côté-là. L’odeur du monde. 2. Les deux sœurs voient du pain sur la planche à pain. Du pain, là ? C’est magie, car nous, nous ne l’aurions pas laissé traîner. Qui peut avoir déposé quelque chose qui n’est pas fait pour être laissé derrière soi ? L’oreille est tendue. Finalement la peur est différente, en silence, elle est différente, mais elle est toujours là. Comme une personne qui croise les jambes et s’enfonce dans le fauteuil. Toujours là, mais différente. Quelqu’un a franchi le pas de la porte. Quelqu’un a laissé des traces. Quelqu’un a laissé des traces dans la poussière. Au sol, aller, pour écouter les traces. Puis lever la tête. Plus de bruit, plus de tonnerre ni de crépitements. Juste ce frottement sur le bois. Drôle de manière de frapper à une porte. 3. On l’enfile. Si on le renifle, nous croyons reconnaître l’odeur. Alors, c’est lui ? L’uniforme est unique. Il n’en existe qu’un. C’est l’uniforme. Il raconte toute l’histoire. De ses petits trous, ses accros, ses tâches. Un monde en soi. On l’enfile pour faire revenir. Pour accueillir. Pour comprendre. Pour porter un peu du fardeau du frère soldat. 4. C’est une couche bien au-delà de ce qui est connu. Ce n’est pas un simple appel. C’est le cri, celui de l’uniforme. Puis c’est pire encore. Après le cri, c’est pire encore. 5. Nous, on a peur. Nous autres. Le frère est parti et parfois les deux sœurs restent assises dedans la maison. Voilà l’aube. Voilà enfin l’aube et la lumière encore douce me tire hors de chez moi. Par les yeux elle me tire hors de chez moi. Je vois les alentours de la maison. Tout ce que je connais est en place. Il y a juste une paire de godillots qui a poussé sur l’arbre. Des bottillons noirs. Du solide. Comment ça pousse en une nuit sur mon arbre ? Au dessus des godillots, il y a un corps. Autre chose tiens. Et ça dort encore, la tête tombe sur la poitrine comme une tache. Il y a de drôles d’oiseaux qui tournent au-dessus de la tache. Je rentre chez moi, je ferme la porte, je la ferme. Un mur tombe. Un mur tombe devant moi. Un empire tombe. Sur un homme que je connais. Je crois que je vois déjà sa main qui dépasse de dessous les gravats. Il y a un flottement dans l’air, comme une brume, mais non, c’est du canon qui fume. Ce matin, j’ai croisé une ombre. Elle portait des godillots. 6. On m’aspire avec une question. Faire un pas dans cette direction ? On trace une ligne entre mon front et un autre front. Je suis une femme qui tombe en avant et laisse à son tour des traces. Il y a de drôles d’oiseaux quand même. C’est pas mon affaire. C’est mon affaire à moi. C’est pas mon affaire. C’est mon affaire à moi.