La lumière parfois nous empêche de voir. On dit aveuglé par la lumière.
La lumière de face, la lumière de midi, la lumière du jour. La lumière dans les yeux. Les yeux pour voir. La lumière dans les yeux nous éblouit.
Moi je cherche l’ombre. L’ombre de chaque chose, qui révèle chaque chose,
les formes sont à chercher dans l’ombre.
Les formes sont en nous. Notre ombre, en nous, révèle chaque chose.
La lumière m’épuise. Elle me colle au corps. Elle m’étouffe l’esprit. La lumière.
Savez-vous que dans le sommeil, la nuit ne dure que quelques secondes ? Entre la chute et l’éveil, quelques secondes seulement. Le temps que je dorme et voilà que la nuit n’est plus là.
Car quand on vient me tirer du lit,
et que pour sortir de l’ombre
on allume le jour
partout dans la maison
en faisant du bruit
je sais que la nuit est finie
par où elle est partie
et ce qu’elle en pense elle de tout ça
où elle va, où elle ne va pas
que ces quelques secondes passées au creux du lit
ne pèsent pas bien lourd
face à la traversée qui m’attend
traverser un monde, tirer le poids de soi à travers le pays
ce qui me reste d’espoir pour seule pause
ce qui me reste d’espoir, que je perds, qui me tombe des poches, qui me glisse des doigts,
me tirer tout le jour et m’effondrer plusieurs fois
relever mon petit corps
relever mon esprit
reprendre un faux pas, volontaire, décidé, rythmé comme un mensonge qui croît éteindre la peur,
se savoir à contresens de soi
attendre juste la fin de ça
de cette comédie
pour qu’enfin revienne la nuit
qui ne vient que quand elle sent
que je suis prêt
Elle attend la nuit
elle attend son heure
elle attend que mon pas
se taise
la fin de la course
que mon pas se taise
et fasse place à tout ça
à ce monde
en moi
que je garde pour moi
que je cache en moi
qui n’est pas un endroit que je pourrais vous montrer du doigt
pourtant c’est un monde en soi,
vraiment,
un monde
c’est celui de la nuit
c’est la vie en moi, la vraie vie sans mensonge
sans aucun à priori
Maintenant
Je suis prêt
Je vais vivre ma vie
la vraie vie
celle qui me colle comme il faut, qui me coule tout partout comme elle se doit
je suis prêt enfin pour ça
et la nuit, vient, vient et reste là, à côté de moi, tout autour de moi.
J’ai 11 ans aujourd’hui. J’ai 11 ans cette nuit. J’ai la vie devant moi.
Je ne me sens bien qu’un instant. Qu’ici.
le moment entre ceci: entre c’est déjà la nuit et c’est encore la nuit. Pas avant. Pas après. C’est un bref moment. Car la nuit est plus courte qu’on ne le croit.
Et vous voudriez que je dorme. Que je brûle ce qui fera de moi un homme, un jour?
Vous voudriez que je m’éteigne?
Je garderai les yeux ouvert. J’ai 11 ans aujourd’hui et je comprends ce qu’est mon jour. Qu’il est fait de mensonge et de folie.
Qu’il dure bien plus longtemps que ma nuit. Mais que la nuit venue, quand les autres s’endorment, moi je vis.
Pourquoi dit-on aveuglé, pourquoi dit-on cela? Pourquoi la lumière nous empêche-t-elle de voir?
Pourquoi le dit-on? Pour une fois, je sais quoi faire, ne pas dormir pour la vie à venir, m’empêcher de dormir.
Rester éveillé. Juste sentir le temps qui passe, ne savoir qu’en penser, donc penser vraiment,
sans rien savoir, penser à perte de vue, penser à en trouver des voies,
faire des rêves éveillé, rêver la vie comme elle se doit,
rêver à perdre le goût du reste,
de ce qui est vrai, dans le journal, à la télé, le sens à l’école, les flèches et les plans, les règles,
les évidences, rêver jusqu’à l’épuisement du peu que je sais, ce que je hais par dessus tout
et qui me fait si peur
que je ne pourrai pas être
qu’il le faut
qu’on le peut si on le veut. A moins que ce ne soit l’inverse.
Que pèsent les rêves? que pèsent-ils quand on dort? Que sont mes rêves quand je dors. Je n’en sais rien.
Quand je dors est-ce que je vis? Est-ce que je sais que vis?
Je ne veux pas du jour !
Je ne veux pas du jour et pour m’en défaire je fixe le plafond avec les plus grands yeux du monde.
Je rêve de toute mes forces.
Je rêve le monde et c’est tant mieux pour lui,
comme ça lui fait du bien au monde qu’un enfant de 11 ans le prenne par main
le mène où je le mène
le perde en chemin
le ramène
le tire
le pousse
le glisse
l’abandonne
le laisse respirer
souffler un peu
ce monde
souffler
Je ne veux pas du jour. Je ferme les rideaux espérant ralentir la course du temps
je fracasse le réveil sur le mur de la chambre
je me cache sous l’oreiller
je pleure à m’en noyer les rêves
qui s’échappent
je ferme les yeux comme jamais je ne les ai fermé
La traîtrise se glisse sous les portes
Je la sens qui se pousse au dedans de la chambre
je l’entend presque cette lueur
qui geint
comme un enfant
comme un monstre
comme une chatte en chaleur, cette lumière est comme une chatte en chaleur
qui passe par le tout petit trou de la serrure
et vient défier la nuit
qui recule
effrayée
en dehors
de ma chambre
le jour du monde contre la nuit de ma chambre
La mère est par là. Déjà dans la lumière.
Qu’elle répand, un peu partout.
partout
Je sais que je ne pourrai pas lutter
Qu’à l’heure qu’il est, il est l’heure
“il est l’heure”
“il est l’heure”
“il est l’heure!”
Il est l’heure en effet
ma seule consolation
c’est qu’il est l’heure de rien
que ce cirque
pour lequel
je n’ai pas été formé
est vide comme une poche
et que je sais que rien je ne risque
si ce n’est de perdre la vie
ma vie
à m’empêcher de rêver comme eux ils le font
remettant chaque matin le couvercle sur le monde
pour dominer le monde
pour dominer sa vie
on ne domine plus rien quand on tient sa vie à deux mains
puisqu’on n’est plus libre de rien, de rien saisir
en rue avec ma mère
voilà que je tends la main
à des étrangers
des gens qui passent
ayez pitié je demande
ayez pitié d’un pauvre gamin
qui va passer sa vie
de nuit
et vivre tant de calvaire dans ce qui est votre oubli
cette course dont vous raffolez
que jamais je ne supporterai
cette folie infinie
cette pauvre folie
sans goût
ce pis aller
ce rien du tout
je ne dormirai pas vous dis-je
ou alors quand il faut être éveillé
sur les bancs de l’école, oui.
Mais dans mon lit, à l’abordage !
Donnez-moi votre courage
votre bêtise, partagez-la, que je puisse passer cette longue journée sans trop souffrir
donner moi votre lâcheté votre clairvoyance
que je puisse faire le dos rond
comme vous
attendre que passe l’orage
que la pluie me lave de ce dégoût
pour l’absurde danse
dansons, dansons,
voilà ce que vous faites
à vous en casser les genoux
à vous en arracher les jambes
à vous en fracasser le dos
vous dansez
d’un pied
sur l’autre
pour vous écrouler le soir venu
ne pas penser
ce que vous êtes
ce que vous faites
ce que vous devenez
et bien pas moi
j’ai plus peur de votre farce
que de ma grande ignorance, bien plus peur de votre science
de vos calculs
de votre précision
de vos voyage sur la lune
que du trou dans lequel je descends
la nuit venue
depuis que j’ai 11 ans
depuis
hier et cette décision
je ne dors plus
je ne veux rien savoir
j’ai peur
mais ne m’aidez pas
vous ne pouvez pas
ce que je fais de moi est mon problème
vous en rirez tant
je ne peux pas dire
que je m’en fiche
j’en pleure déjà
à l’avance
pour prendre un peu d’avance
sur les larmes à venir
pour payer une partie de ma dette
déjà.