Archive pour 'Jimmy Carter'Catégorie

26 août 2006

A l’arrêt de bus, je dois bien choisir. San Francisco, ou direction Sacramento. Qu’est-ce que je pourrais bien en avoir à faire ? Au moment où je me décide pour Sacramento, je vois arriver un petit gars, qui avance lentement en sautillant d’un pied sur l’autre, sous une casquette, une casquette de baseball comme j’en voudrais une. Un vieux type tout sec. Le vieil homme s’assoit  sur le morceau de banc de bois qui traîne à côté de l’arrêt de bus, côté Sacramento.

- Rien à l’horizon, lui dis-je avec un sourire en forme de tir au but.

- Toujours dix minutes de retard, et moi, 5 d’avance. Il sera là dans 15 minutes.

Je regarde autour de moi mais je ne vois pas d’horaire qui soit affiché. Comme je ne tiens pas à ce que le gars me demande d’où je viens, je m’apprête à les poser moi-même, les questions. Trop tard, le vieux est bavard et rapide.

- Je suis chauffeur. Pensionné. L’horaire n’est pas près de changer, n’est-ce pas ? Ici pas grand-chose qui change. Je vois bien que tu n’es pas du coin. Tu viens sans doute de la prison, n’est-ce pas ? Je ne réponds pas.

- T’inquiète. On a l’habitude ici. Je sais bien qu’on vous met là-dedans pour un oui ou pour un non. Je ne te demande rien, n’est-ce pas ?

Ce type m’emmerde vaguement. Je ne tenais pas à rencontrer quelqu’un, ou pas celui-là alors. Il est vraiment trop du coin. C’est trop tôt pour moi, je n’ai pas encore rassemblé mes désirs. Si je coupe par là, si je vais par ici, rien ne changera comme il dit, et je devrai quand même prendre ce bus et ce type me rattrapera.

Or, ma seconde envie me surprend après celle de la casquette. J’ai envie de me mettre un casque sur la tête, un casque pour la musique je veux dire. Et d’écouter du rock. Je crains de devoir attendre un bout de temps avant de pouvoir faire ça. J’arriverai trop tard à Sacramento pour les magasins. Et puis, je n’ai que quelques dollars, pas de quoi m’acheter un cd, encore moins un lecteur portable. Pourtant, plus les minutes passent, plus j’en crève, plus je sens que c’est à ça que je veux utiliser cette soi-disant liberté qu’on m’a jetée au visage.

J’en suis à me lamenter sur mon sort quand le petit vieux tire un walkman de son sac, un de ces vieux appareils à cassettes, qui vous crache autant de souffle que de musique dans les oreilles.

25 août 2006

C’est bizarre quand même. On avait été bien plus poli à l’entrée qu’on ne l’est à la sortie. Je croyais avoir une minute, j’ai peut-être eu droit à trente seconde pour sortir de la cellule. Pendant ce petit laps de temps, je n’ai pas quitté le dessin des yeux. Tout voir, tout retenir. On m’a rendu ma vieille peau kaki, mes pompes et quelques dollars, puis quelqu’un que je n’avais jamais vu, un type en civil avec des lunettes de soleil, m’a reconduit à la sortie. Pas un au revoir, pas un merci.

En face de la prison, il y a une route. Je n’ai pas eu le choix, il n’y a qu’une direction à suivre. C’est ce qu’on disait à l’école, aux gamins comme moi, qu’il n’y a qu’une seule voie, la bonne, la bonne voie, et mille mauvaises. Mille et une voies, dont une seule bonne, faut déjà avoir de bon yeux pour s’en sortir.

J’ai du soleil sur les godasses. Ca faisait longtemps que je n’avais plus eu de soleil sur les pompes, avec ses murs qui étaient plus hauts que les échelles de nos rêves. Je regarde mes pieds et j’ai presque envie de rire tellement je trouve ça beau, cette lumière sur le cuir déjà poussiéreux de mes bottines. Elles sont comme à l’époque, accueillantes. C’est le mot que j’avais utilisé à Remo, quand je les avais achetées, «accueillantes», et à vrai dire, je parlais surtout de la vendeuse. Elle était grande et mince, elle portait une bague rouge, très voyante, à la main droite. La droite.
Pour éviter celle de son petit copain, j’ai acheté les chaussures et je suis parti. Au moins, j’aurai gardé les chaussures.

24 août 2006

Je sens la fraîcheur du jour sur le mur qui suinte légèrement. Je vais récupérer ce matin la vieille peau que j’avais laissée à l’entrée. Je me demande s’il y a toujours le sable au fond des poches. On m’a coincé sur une plage, loin d’ici.

J’ai hâte d’être à nouveau américain. Je vais claquer mes premiers dollars dans l’achat d’une casquette. Le temps a passé. C’est la seule chose qui passe ici, pas de visite, rien qui ne vienne combler les petits espaces. Le vide des autres est le même vide que le mien. Je quitte ceci pour un gouffre, autant être couvert.

Je dois cesser de penser, j’ai intérêt à me dépêcher de finir mon trait, et c’est mon dernier trait, après je ne toucherai plus à rien. Je vais m’asseoir dans un des coins de la cellule et attendre, la tête entre les genoux, le bruit des clés. J’ai terriblement peur. Bien plus peur que toutes les premières fois de la prison. Les premières ceci et cela où tout le monde vous regarde de toutes les façons possibles. Les premières fois s’effacent vite, et puis l’habitude, et puis plus rien. Une entrée, une sortie, c’est tout. Avant d’entrer ici, j’avais entendu parler d’une parenthèse, et j’avais trouvé ça juste. Il n’y a rien de plus faux.

24 août 2006

La lune a tourné maintenant. Elle est sur la porte de la cellule, comme une dernière invitation à l’évasion. Je sors ce matin. Il me reste trois heures pour terminer mon dessin. Je taille les crayons en les frottant sur le sol de béton de mon cageot. Je trace à l’aveugle sur un mur devenu trop sombre pour y distinguer quoi que ce soit. J’attends avec impatience le lever du jour. L’heure ou les clés tourneront dans les serrures, la dernière minute de temps qu’il me restera pour apprendre mon dessin par cœur, pour en retenir les détails, car je ne le comprendrai pas tout de suite, je devrai plus tard le décoder, le pénétrer, pour espérer un jour reconnaître le lieu, mon lieu.

Personne ne m’attend dehors. Rien, nulle part où aller. C’est pourquoi je fais ce dessin. Sinon, j’irais seulement où le vent me mène, même si, en ce qui me concerne, le vent s’est montré bien mal inspiré jusqu’ici.

23 août 2006

J’ai reçu les crayons ce matin. Je sors demain. Il me reste une nuit pour dessiner mon horizon, mais avec le couvre-feu, je n’y vois pas grand-chose. Par chance la lune est pleine, et un carré de lucarne blanchâtre se dessine sur le mur. Une porte un peu étroite pour mon grand corps. Je commence à tracer une route, un peu à l’aveuglette. J’ai quelques heures devant moi pour dessiner le dehors. J’espère que je ne me trompe pas.

22 août 2006

Si cet ahuri m’avait apporté une échelle comme promis, je ne serais pas en train de m’épuiser de la sorte. Je suis sur une chaise, sur laquelle j’ai placé les deux seuls livres que je possède, sur la pointe des pieds, et je ne vois toujours pas la mer. Je suis même loin du compte.

Je suis le prisonnier numéro 48-56 du pénitencier de Lucha. Si je m’épuise de cette manière, c’est que j’attends quelque chose. Quelque chose qui vient à moi. Sur un bateau. De la lucarne qui nous sert de fenêtre je voudrais voir un morceau du bord, celui par lequel entre les plus petits bateaux. Le mien, si je puis dire, bat pavillon hollandais. Mais je ne connais pas sa taille.

En sautant, peut-être que je peux agripper les barreaux de la lucarne. Mais si je rate mon coup, je retombe comme un sac sur la chaise et sur les livres. Un gardien m’avait promis une petite échelle contre un peu de coke. Une échelle, c’est plus dur à entrer ici que la came. Sur l’escabeau, j’aurais peut-être vu le bateau entrer au port. Mais comment savoir si c’est le mien ? Je ne sais même pas comment est le drapeau hollandais.

J’attends un colis de Guyane, un paquet rempli de crayons de couleurs. Tout le monde ici se moque de moi, et c’est bon qu’il y ait ma réputation, sans quoi, je passerais des moments peu enviables entre certains murs de cette prison en perdition. Dans les promenades, on coince parfois quelqu’un contre la palissade, et les gardiens se retournent, fixent l’horizon, celui que nous ne voyons jamais. Un homme reste au sol. Il finira à l’infirmerie ou au cachot. J’ai tué. Pour cette raison je suis respecté. J’ai trois tatouages sur l’avant bras droit. Qui disent qui je suis, d’où je viens, avec qui je suis, et plus poétiquement, que je ne changerai plus.

Je sais déjà ce que je dessinerai avec mes crayons de couleurs. Je dessinerai sur les murs des horizons tout plats ou montagneux, que je regarderai, comme les gardiens, quand ils se retournent. Je dessinerai des centaines de lignes de fond, des électrocardiogrammes de mon avenir proche. Je regarderai mes horizons. Dans mes dessins, je chercherai le mien.

Dans une semaine, je sors d’ici. Je veux savoir où je devrai aller, ce que je devrai chercher.