D’abord j’ai trouvé la phrase, disons, courte. Puis j’ai décidé d’en faire, voyons, une philosophie.
- Oh ! Une grenouille ! fit Katia
Tolstoï.
Rien n'est vrai et petits mensonges
D’abord j’ai trouvé la phrase, disons, courte. Puis j’ai décidé d’en faire, voyons, une philosophie.
- Oh ! Une grenouille ! fit Katia
Tolstoï.
Si j’avais su, pour le coffre, j’aurais continué le foot. Petit gabarit, mais rapide. Bon ailier. Mais j’ai ouvert le coffre et voilà, les odeurs, les matières, les histoires. J’y suis souvent, presque jour et nuit, près du coffre.
C’est Noël bientôt. Il paraît qu’il neige chez Julie, Ken, Gaby et plein d’autres.
L’un fut poussé par la guerre. L’autre par la faim. Un troisième par la rage.
Ils se retrouvent, entre quatre murs.
Ils prennent le café à la petite fenêtre. Un sucre pour adoucir le temps gris, le froid qui vient de partout, va partout.
On s’encourage. On dit qu’on eu raison. Que sinon, sûr qu’on s’y prend toujours trop tard, qu’on s’y prend mal. On calcule quoi. Sans compter qu’il faut encore du temps et du temps pour expliquer tout ça à tant de gens. Faut foncer tête baissée. Sûr, autant être là, déjà.
Comme c’est haut ici. Est-ce que New York c’est encore plus haut ? demande l’un. Les deux autres rigolent mais ils n’en savent rien. Puis plus un mot. La nuit tombe, on va s’allonger pour une autre nuit au sommeil léger. Demain, c’est comme demain. Quand ils sont sur leur matelas, ils doutent, chacun. Ils ne font plus que ça, marche arrière.
Plus qu’à se laisser filer, vers le bas de la vallée. Tout ce qui reste, c’est du vent dans les cheveux, sur le front. Quelques doux virages. Des bonjours, des signes de la main, des masses de signes de la main. Des rides aux coins des yeux.
Pour l’heure, je suis encore en équilibre, tout en haut, entre la fin de l’effort et le moment où je bascule. Le froid des sommets me colle aux bras.
Demain, je commence la descente. J’imagine, d’abord, les mains sur les freins, comme tout le monde. Je me demande si j’oserai laisser aller. Laisser aller.
Le type frappait sur les clous comme un furieux. Il les enfonçait parfois d’un seul coup de marteau dans le bois. Des pointes de 6 centimètres. C’était incroyable. Il suait, il était trempé comme s’il avait plu sur lui, ses cheveux collaient à son visage, ses longs cheveux roux et bouclés, qui dessinaient des dizaines de petits serpents sur son front. J’avais l’impression que si je disais ne fut-ce qu’un mot, le prochain clou était pour moi. Apparemment, tout le monde pensait comme moi. Il n’y avait de la place que pour lui et ses râles.
Il a vidé une boîte de clous dans le gros bloc de bois. Puis, il l’a soulevé, et l’a jeté dans le feu qui s’est mis à vrombir dans la cheminée. La pièce est devenue orangée du sol au plafond. Nous suions à notre tour. Lui avait l’air calme maintenant, comme hypnotisé par les flammes.
Les colères du forgeron étaient célèbres dans la région. Ce soir-là, nous étions 8 gamins, tétanisés de peur. Nous n’avons jamais su pourquoi il s’était mis dans cet état. Et moi, j’aurais préféré avaler trois clous que de lui poser la question. Pourtant, le forgeron, nous pouvions le regarder travailler pendant des heures. Nous prenions souvent le risque de nous glisser au fond de son atelier.
Aujourd’hui, il plie le forgeron. Il courbe. Il a mal séché de la dernière drache. Quand je vois cet homme penché sur sa canne, et que je me souviens de ses colères, c’est comme deux mondes.
A chaque pas, j’écrase la neige. C’est le bruit qui me frappe. Et le silence entre les pas. C’est magique. Ca a l’air si doux, et pourtant, pour rien au monde je ne voudrais tomber dedans. Je sens, rien qu’à y penser, la neige qui fond dans le cou, coule dans le dos.
Je tourne autour d’un arbre et mon chemin est de plus en plus sombre car apparaît la terre piétinée, l’herbe écrasée, déchirée. A force de marcher, mon chemin est de plus en plus clair, il se dessine d’une manière si contrastée.
Je voudrais le quitter.
Quand je le quitte, comme je regarde derrière moi, je ne profite pas vraiment du paysage. Je regarde l’arbre cerclé de boue.
Regarde devant toi. Perds le sens de l’orientation, gagne celui du vent. Perds-toi mille fois avant de calculer quoi que ce soit.
Mille fois, comme le temps passe vite en ce moment.
Il compte sur son corps les hématomes. Comme autant de petits bonheurs, des contacts fortuits avec le sol, des prises de risques, des joies qui planent, comme des feuilles à cette saison-ci. De tout. Des bruns, des bleus, des noirs. Des rouges, du rose aussi. Des tâches, des points, des auréoles, en fonction du jour de la semaine.
La semaine prochaine, il tombera de nouveau. Jusqu’à avoir une peau d’éléphant. Et à ce moment-là, qui peut dire ce qui se passera ? Est-ce que le plaisir sera toujours là ?
Maria avait la main haute, très haute (vraiment très, très, haute) au-dessus de la tête. Elle flottait là, sans bouger, la main. Puis elle est venue se ranger dans une poche. Et Maria a dit « Ciao ». Je n’aurais rien pu entendre, parce que moi, j’étais de l’autre côté de la vitre blindée. Mais avec l’habitude, la longue habitude, ça a sonné dans ma tête. “Ciao”.
Maria a dit “Ciao” puis s’est retournée et a marché rapidement vers le parking. Je ne sais pas quelle expression pouvait avoir son visage.
Dans l’avion j’ai fourré mon manteau dans le compartiment prévu pour les bagages à main. J’avais envie d’être débarrassé. J’ai attrapé un rhume pendant le vol.
En descendant de l’avion, je passais ma main sur les pans froissés de mon manteau. Il faisait très froid à Stockholm.
En arrivant à l’hôtel, j’ai appelé Maria à la maison et elle n’était pas là.
Dans la terre, il n’est plus là. A l’endroit où on l’avait laissé, c’est un autre puis un autre puis un autre. Des noms sur des petites croix de bois, vaguement plantées, qui penchent dans la gadoue.
C’est comme ça.
Gégé fait des tours dans l’espace, à califourchon sur un chicon. Gégé ricane, la tête rentrée dans les épaules. Il nous voit, on ne le voit pas.
Eva est tombée malade au soleil, avec un petit vent doux et chaud dans les cheveux. J’étais très amoureux d’elle et j’ai pensé un moment que c’était ça qui l’avait rendue malade. Tout ça. Cette façon que j’avais de penser à elle quand elle n’était pas là. Cette manière de la regarder encore alors qu’elle était partie depuis longtemps, au boulot, au magasin, à la piscine. Je vais l’épuiser j’ai pensé à ce moment-là.
Quand elle est tombée malade, au début, elle n’a pas vraiment changé. Bien sûr, tout n’était plus possible, mais tant qu’elle souriait, moi j’étais content. Elle se regardait encore dans la glace avec ses grands yeux de myope, elle faisait encore des tresses, elle chantait faux dans la voiture en mettant sa main sur ma cuisse, et encore plein de choses qui faisaient que dès que la portière était refermée, elle me manquait déjà. Je la déposais tous les matins à son travail. Elle disparaissait derrière la lourde porte en bois de l’école, mais en même temps, elle me suivait toute la journée. Eva. Satanée Eva je pensais toujours au milieu de la journée. Tu es trop là et tu me manques.
Un jour qu’elle revenait de l’hôpital, elle a dit que finalement, c’était sérieux. Elle m’a dit ça comme si elle en était soulagée. Comme si finalement, enfin, c’était quelque chose de sérieux.
- Sérieux comment ?
- Comme une maladie, elle a dit.
- Une maladie ? Comme la grippe alors ?
On a vécu à trois pendant quelques temps. Eva, elle faisait de plus en plus de place à la maladie. Ou étais-ce la maladie qui grandissait en elle ? Moi, en tous cas, je me rangeais. L’appartement me paraissait minuscule à cette époque.
Je l’ai quittée en décembre.
Mais ce matin, en sortant de chez un ami, j’ai croisé sa copine, à Eva, celle dont j’oublie toujours le nom. Elle m’a dit Eva va mieux. Je ne sais pas si c’est vrai, mais si Eva va, c’est déjà ça. Si Eva va, tout va, il m’a semblé d’un coup.
Comment oser dire que devant moi, il y avait la route qui partait dans les champs et les prairies, les collines, et que ce n’est pas de ma faute si c’était beau. Ce n’est pas de ma faute si j’ai sorti la tête par la fenêtre et si j’ai crié, et si j’ai pensé que la vie était belle, et ce n’est pas de ma faute si ce n’est pas non plus la faute d’Eva.
Une toute petite chose. Depuis presque toujours, j’ai conscience de n’être rien, de n’avoir aucun poids.
C’est pour cela que je suis un lâche ?
Parce que je sais d’où je viens, à quoi je tiens, à rien ?
Ce n’est pas une douleur. C’est une interminable marée, douce. Un léger vent de sable, permanent.
Depuis quelques semaines je suis plus tranquille. C’est la certitude qui fait ça. Sûr de rien, mais sûr quand même.
Je me présente à lui et je n’arrive pas à le dire, ce que je suis venu dire. J’ai fait toute cette route, une partie dans la chaleur et la poussière, et puis, vers la fin, sous un déluge. J’arrive sale comme une vieille misère. Ce n’est pas que je le dégoûte, c’est comment il ne me regarde pas qui m’arrête. Rien qui sort du gosier. Pas même un râle, un petit souffle de rien, pas même un silence. Rien. Je retourne d’où je viens. Je reviendrai demain. Sale comme une vieille misère.
Une ligne de lumière est passée sur le mur, rapidement, comme un éclair, c’est malin. Une petite idée saugrenue a pris forme et je suis monté sur les toits. J’ai attendu la nuit pour voir les carrés d’or sur les façades assombries. Maintenant, j’ai oublié ce que je suis venu faire ici. Mais il y a plus grave. J’ai oublié comment j’y étais arrivé. C’est parti pour la nuit.
Voilà. C’est fait. J’ai pris froid. C’est tout ce qui se passe. J’éternue sans rien mettre devant la bouche car j’ai les mains sur les tuiles, et la morve vole en éclats, disparaît sous la ligne du toit. 6 étages. Un suicide de globules blancs pourtant déjà morts au combat.
Trois mois, jour pour jour, sans un mot ici bas. Trois mois que je fais des croix sur les murs que je croise, parce que je suis perdu, pour pouvoir revenir en arrière.
De l’avant.
- C’est la clarté du jour dans cette boîte ?
- Oui.
- Et si je l’ouvre ?
- C’est la clarté du jour.
- Ah oui, bien sûr. Je peux ?
- Il y a là un enfant qui dort. Qui nous a laissé le soin de son sommeil. Laissons la boîte où elle est.
- Mais le jour doit bien venir, n’est-ce pas ?
- Laissons la boîte.
Jusqu’à l’âge de 12 ans, pour Tom aussi, on a gardé la boîte fermée. Mais une nuit, quelqu’un l’a ouverte légèrement, et la lumière a jailli. Depuis, Tom ne dort qu’à moitié quand il dort. Ce qui le rassure le jour, la nuit, l’empêche d’accéder au véritable repos.
Tom sera fatigué toute sa vie durant. Il a un visage sec comme un petit désert. Pour lui, on ne pourra plus rien planté qui ne soit arrosé de larmes.
J’arrive à un âge. Comme tout le monde. Moi, ou plutôt aujourd’hui, c’est celui que j’appellerais l’estuaire de la vie. Le moment où le champ des possibles se réduit à cause du temps alors que les rêves accumulés forment une ligne d’horizon complète, de gauche à droite. Seul compte ici en fait d’éviter le naufrage. On sert les dents. Voilà ce qu’il convient de faire à mon âge avancé, à la moitié, entre deux eaux.
Un moineau est tombé de haut, sur un tas de pierres. Sans battre des ailes, un oiseau tombé du toit s’est fracassé la tête devant chez moi. Un oiseau qui se prenait pour une lolita. Une petite, qui dit toujours qu’elle est trop ceci ou trop cela. Une épuisante gamine, aux doigts si fins, qui se perdent dans ses cheveux. Elle est maintenant couchée depuis des heures dans un lit blanc, un lit de fer. Et quand elle ouvre enfin les yeux, elle n’est même pas surprise. Comme cela doit être épuisant de prétendre être à sa place quand on n’y est pas. Bien sûr, elle s’assombrit quand elle me voit. Elle ne dit rien, elle me fixe en silence comme si j’étais un chat. Tu vois petit moineau, tu vois. Tu le sais mieux que moi, qui n’y pensais déjà plus. Quand tu reviens à toi, je suis prêt à te laisser être n’importe quoi. C’est toi.
- Petit oiseau qui saute du nid a les bras bien trop lourd, et tout ça, avec deux fois rien sur le dos. Bref, rien ne marche.
- Normal pour un oiseau.
- L’idiote qui comptait t’emmener dort dans le couloir. Pourquoi fait-on le mur à ton âge ?
- Parce qu’il y a des murs, papa.
Ce que je peux détester ce romantisme à deux balles qui fait tomber des toits.
Je suis revenu sur les routes de mes exploits. Celles sur lesquelles j’ai remporté tant de victoires d’étapes. C’est sur ce mauvais bitume, avec le vent de face, que j’ai battu des meutes d’Italiens, d’Espagnols, mais surtout de Français, lancés à mes trousses, ne pouvant remonter le champion que j’étais.
Le soir, en mangeant une crème à la vanille, je regardais les retransmissions de l’épreuve du jour, dans lesquelles je ne figurais jamais. Pour peu que je me souvienne, je ne m’en étonnais même pas. Mais c’est peut-être ce manque de rigueur journalistique qui me poussait, le lendemain matin, à réécrire courageusement l’histoire du sport cycliste.
J’apprends depuis peu que ceux de la télévision sont tous emplis de produits divers. Certains sous couvert d’une ordonnance médicale, d’autres pas. Ces derniers sont hués comme des vauriens, les plus malins sont rois. Moi qui n’ai jamais osé m’injecter la moindre substance dans la moindre veine, je ne doute pas que j’aurais fait un grand champion, d’une catégorie particulière, celle des purs, qui ne roulent qu’avec de la crème à la vanille dans les mollets.
L’insouciance est le cadeau des enfants véritablement gâtés. Certains mois de juillet, je m’y suis noyé. Elle a constitué pour moi le plus douillet des nids. Dont aujourd’hui encore, je l’avoue, je m’extrais avec difficulté. Il m’arrive, ayant atteint le sommet d’une côte, de lever le poing en signe de victoire. Je m’assure d’abord qu’il n’y a aucun témoin. A mon âge, il faut être prudent. Certains ne me le pardonneraient pas.
On dit du lieu où j’habite que c’est un village. Il me semble que c’est un fourmilière. Je croise tous les jours des visages que je connais. Des personnes qui portent sur leur dos de quoi ne pas rentrer bredouille. Des pommes, un journal, un enfant, des prospectus, une triste mine, un manteau rouge.
C’est le lundi matin, en chemin vers le bureau de Londres, que j’ai senti sa présence. Ca m’ennuie de le dire, mais je crois bien que Laura est revenue. Ca m’ennuie de la dire. Sur un pont, avec le train plein comme un œuf qui me passe en dessous, elle m’a croisé d’un pas vigoureux et assuré. Je me suis retourné, bien sûr, et je l’ai vue partir avec la foule, comme un poisson dans l’eau froide qui nous tombe du ciel, sur les épaules. J’imagine qu’elle a dû sourire, elle n’a pas pu s’en empêcher. Elle va encore m’attendre en faisant chauffer l’eau pour le thé. Dans le grand fauteuil rouge, au milieu de ma tête de moineau, elle s’affalera bientôt, en attendant que mes petits démons débarquent. Satanée Laura. Je vois bien que tu ne t’impatientes pas, que tu sais temporiser. Si j’avais le centième de ta force, Laura, je t’écraserais comme une mouche contre une vitre.