Archive pour 'Le grand Nicolas'Catégorie

15/08/2006

Comme je n’ai pas de jardin, j’ai décidé de me laisser pousser la moustache. Le poil est le gazon du pauvre.

Celle de cette semaine va descendre bien en dessous de la commissure des lèvres, de façon à me donner un air de gangster. J’avais déjà porté pareille artifice, et j’avais perçu un changement sensible. On me vouvoyait par exemple, alors que normalement, dans mon quartier, le tutoiement est de rigueur. Si en plus, je plisse les yeux, que je regarde fixement quelque chose ou quelqu’un, sans agressivité bien sûr, et toujours les mains dans les poches, l’effet est garanti. L’attention converge vers ma petite personne. On me trouve sans doute détestable, et je ne suis sûrement pas plus beau. Mais quelque chose, néanmoins, fait de moi la personne du moment. Celle que l’on regarde. Tout comme moi, hier, je regardais ce type ventru qui coupait l’herbe de son jardin, en débardeur et en short, sur son petit tracteur.

J’ai mis un marcel et un short, je vais me tailler la moustache dans la salle de bain.

4/08/2006

Pour la première fois aujourd’hui, j’ai réussi à faire les courses de A à Z avec les mains dans les poches. Je ne vous raconte pas, c’était la classe. A la caisse bien sûr, j’ai sorti une main, je n’allais quand même pas souffler mon code secret à l’oreille de la caissière pour qu’elle le compose elle-même.

La jolie était là. Elle était dans la file d’à côté, la file rapide. Avec du pain 7 céréales bio. Dans ma file, ça traînait plutôt. Déjà que d’habitude, ça m’énerve quand ça coince, mais là, comme je voulais sortir en même temps que la jolie du magasin, je rongeais mon frein (c’est une image, en réalité je rongeais la barre de la charrette). Bien sûr que la nana qui prend un ravier de framboises sans prix, c’est pour ma fraise (la classe, je vous dis), elle est juste devant moi, juste au moment où Monsieur Frimoul des fruits et légumes, quand on a un nom comme ça on fait gardien de prison, fait sa pause et qu’il est remplacé par Madame Keyzer, quand on a un nom comme ça on fait maîtresse d’école, qui ne connaît pas le rayon, nous met la plombe pour retrouver l’endroit où il y a les fraises, pardon les framboises, et en fait, je devrais dire “il y avait” puisque la demoiselle a pris le dernier ravier et qu’elle aurait pu le dire et que finalement elle va le laisser, c’est pas grave. Mais là, ça m’a surénervé parce que tout en payant son pain 7 céréales bio recyclé alors que moi, je n’avais pas encore mis un seul article sur le tapis roulant, la jolie était en train de regarder mon stocks de poudre à lessiver pas du tout bio pour le coup et mes 16 Bistro dîners, avec un air pas du tout content.

Pour couronner le tout, j’ai engueulé mademoiselle Framboise en lui disant que si elle n’avait que ça à foutre, bloquer les files, elle pouvait aussi faire feu rouge au carrefour Léonard et que si vous n’êtes pas sûre d’aimer les framboises, achetez donc une boîte de petit pois, avec le code barre, comme ça, ça fera des copains à votre cerveau.

En passant devant le miroir du photomaton, j’ai vu que moi aussi je pourrais faire le feu rouge. Voilà, je suis passé pour un con. Je suis un con.

J’ai continué à pousser ma charrette remplie de savon et de surgelés en gardant mes petits poings serrés au fond de mes poches. Faudrait que je repense ma stratégie. Aujourd’hui, j’ai fait l’erreur de sortir une main de sa poche au moment crucial. Je suis sûr que si je les avais gardées toutes les deux au chaud, j’aurais trouvé quelque chose de malin à dire en faisant un clin d’œil à la demoiselle avec son putain de ravier. Et puis, dans une certaine limite (j’exclus Hitler, Staline, Bush, Poutine et Yvette Horner), il faut admettre ce qu’on est, n’est-ce pas ? Je devrais plutôt utiliser mes mains dans les poches à ça. C’est ce que je me disais en arrivant chez moi, mais comment essuyer mes larmes alors ?

1/08/2006

On m’appelle le grand Nicolas. Je dépasse tout le monde d’une tête, sauf à la fête de fin d’année du club de basket, ou je regarde quelques types droit dans les yeux, et ma foi, c’est impressionnant. Depuis quelques temps, je marche en rue avec les mains enfoncées dans les poches de mon jeans, et croyez-moi, c’est une fameuse expérience. Tout est transformé, mon rapport à la violence (allez donc mettre une claque  à un type qui a les mains dans les poches) et mon rapport à la maladie (allez donc serrer la main à un gars qui a les mains dans les poches), mon rapport au travail (allez donc tendre une caisse à un mec qui a les mains dans les poches), mon rapport aux filles (allez donc).

Je vous le dis. Le fait de placer ses mains dans son froc, le matin, juste après avoir ouvert bien grand la porte de mon appartement, est une voie lumineuse vers un autre Moi. Je claque la dite porte en l’accrochant avec le pied droit. Je suis parti et plus personne ne m’arrête, je joue des coudes, je me faufile, j’esquive.

Exemple: ce matin, Francis, le père d’Isabelle, m’a demandé pourquoi je gardais mes mains enfermées, et que si Dieu m’avait donné des mains c’était pour m’en servir. Je lui ai répondu que Dieu m’avait donné une autre chose dont je me servais peu pour l’instant et que s’il voulait me donner le numéro de téléphone de sa fille, je promettais de faire d’une pierre deux coups.

Comme je ne parvenais pas à faire tenir sur mon œil la pochette de glaçons que le libraire m’avait donnée, j’ai bien dû sortir une main de sa poche. Ce con de Francis n’a pas le sens de l’humour. Mais quand même, c’est la classe les mains dans les poches.

28/07/2006

14 heures 16. Je suppose que ce sont les mains dans les poches qui font ça, que c’est pour ça qu’elles me regardent comme si elles allaient me dévorer. Je suis un dessert. Apparemment, mon attitude à des effets qui dépassent mes espérances. Dommage que la jolie ne soit pas dans le quartier, elle serait prise avec toutes les autres dans le tourbillon du désir. Dans ce bar, je fais face à trois femmes qui me veulent, je fais face à leur faim de moi, et ça ne fait que renforcer la tension qu’elles ressentent envers ma personne.

14 heures 32. Est-ce qu’elles louchent toutes les trois, et pourquoi ne me suis-je pas retourné plus tôt ? J’aurais vu ce costaud. C’est lui qu’elles regardent, et pas moi, je suis dans l’ombre de cet amateur de gonflette. J’exécuterais bien quelques pompages, là, devant tout le monde, mais comment faire avec les mains dans les poches ?

10/07/2006

J’étais sur le trottoir avec un copain (il s’appelle Richard comme le type qui présentait les émissions de cirque à la télé) quand j’ai vu qu’elle, la jolie, remontait la rue. J’avais trente secondes pour faire taire Richard et trouver en même temps quelque chose à lui dire, à la jolie je veux dire.

Je ne sais pas ce que je lui ai raconté, mais Richard m’a dit que pour l’agitation des mains, c’était pas mal, mais que ça manquait de fond. Comme quand les Italiens gagnent la coupe du monde il a ajouté (la maman de Richard est française). Il est con parfois Richard. Quand j’ai tourné mon regard vers elle à nouveau, elle était déjà loin et elle parlait avec un gars qui avait les mains en poche. Il parlait, elle riait.

Je suis rentré chez moi avec les mains dans les poches. Comme ma voisine du troisième arrivait en même temps, accompagnée d’une copine à elle, elle m’a ouvert la porte et mes mains sont restées au chaud. C’est bien comme attitude, les mains dans les poches. Ca pose son homme. J’ai bien vu que ma voisine m’avait regardé différemment.

J’ai passé la soirée sur la terrasse, les mains dans les poches, à lui dire, à la jolie, tout ce que je ne lui avais pas dit parce que je n’y avais pas pensé. J’y croyais tellement que je l’entendais rire comme si elle était à côté de moi. J’ai été me coucher quand j’ai réalisé que c’était ma voisine du troisième qui pouffait, avec sa copine.

Le lendemain, je l’ai croisée, la jolie, en descendant vers la boulangerie. Elle m’a fait un grand sourire et elle m’a souhaité une bonne journée. J’avais bien les mains en poche ce coup-ci. Je lui ai répondu avec un petit sourire en coin et un « toi aussi princesse » de derrière les fagots. Elle a pouffé un peu. Ce n’est qu’un début, mais franchement, c’est classe les mains dans les poches.