Archive pour 'Pont Daniel'Catégorie

17/11/2006

Cette nuit, j’ai dormi sur le banc. C’est devenu un lieu à part entière, pas un simple siège où se reposer. Un lieu où tout peut se passer, tout peut s’allumer. A pont Daniel, j’ai laissé mon ennui, j’espère que je n’en ai pas nourri ce pauvre poisson. Je ne comprends toujours pas ce que l’ouvrier agricole voulait de moi, je ne sais pas ce qu’il savait et ce qu’il ignorait. Je ne sais pas, par exemple, s’il savait où il allait, ni si ça l’intéressait. Mais contrairement à ce que je pensais, mon père m’a laissé quelque chose et je compte bien en faire usage. Je garde l’image de la main sur son front, tant pis si c’est un mensonge. Je garde son dos voûté dans l’embrasure de la porte. Je garde surtout le silence. J’ai un morceau de vie pour le remplir. Grâce au banc.

Maintenant que le soleil se lève et que les mains se réchauffent, je vais aller à mon tour, car il me reste du travail. Je tournerai quelques pots, et pendant qu’ils cuisent dans le four, je ferai le café du matin.

16/11/2006

J’attends et le soleil n’attend pas. Il se couche. Mon brochet est parti lui aussi, et je suis seul sur Pont Daniel. Je n’ai pas compris ce que mon père a voulu me dire et je crois bien que je vais en rester là. Je suis resté sur un pont, à regarder un poisson. Si seulement je l’avais pêché, je ne rentrerais pas seul.

Je retourne chez nous en ne quittant pas des yeux le bord de la route car la lumière commence à manquer. Je me dépêche, parce que j’ai envie d’être la là, dans la maison où avec un peu de chance, nous aurions pu être trois, le poisson, mon père et moi. Je commence à comprendre comme il va me manquer. Mon père. A côté de quelle joie je suis passé. Moi aussi, j’avais de grandes ambitions. Rentrer armé d’un brochet, quelle tête il aurait fait. Sur tout le chemin du retour, je laisse derrière moi des petites gouttes, des petites larmes de mes yeux, pour retrouver mon chemin. On ne sait jamais.

15/11/2006

Je finis par me décourager, et l’absurde me gagne. Je m’appuie sur le muret et me dit que c’est déjà ça de pris. Je regarde dans la rivière, je vois un poisson sommeille à l’ombre d’une grosse pierre. Je vois sa queue qui bouge un peu, lentement, pour se maintenir à la même place. Le courant est faible à cet endroit et avec peu d’efforts, ce que je crois être un jeune brochet se maintient paresseusement derrière le caillou, tout en veillant à ce qu’aucune proie ne lui échappe. Les poissons mangent sans cesse. Ils passent leurs longues journées à cela, et on pourrait croire qu’ils n’utilisent leur énergie que pour trouver de la nourriture.

C’est la première fois que j’observe un brochet vivant. J’en avais déjà vu des énormes, qu’on exposait sur la place du village comme un trophée de guerre. Je n’imaginais qu’ils puissent être aussi souple et élégant. Je n’imaginais pas non plus que pour dernière volonté, mon père  choisisse de m’envoyer ici pour deviser sur la beauté des brochets.

14/11/2006

Je crois bien que Daniel était un type bizarre. Tout petit, nous étions plus ou moins amis. Le samedi, il venait à la ferme où travaillait mon père, pour jouer avec les autres enfants qui, eux aussi, avaient suivi leur père parce que la mère travaillait dans l’atelier. Les gamins, on préférait les laisser traîner ensemble dans la cour de la ferme que de les avoir dans les pieds à l’usine.

Nous jouions aux dés. Nous les lancions sur les pavés, le plus loin possible, puis nous courions derrière pour connaître le résultat. La règle était très simple: celui qui faisait le score le plus élevé avait perdu. Et les perdants, on leur réglait leur sort à coup de gages cruels. Parfois, celui qui arrivait le premier aux dés les ramassait avant que les autres aient pu voir quoi que ce soit. Il était seul à savoir si le résultat qu’il déclarait était le bon. C’était un sentiment détestable pour le perdant. Je me souviens avoir été humilié par un menteur, sur le fumier fumant de la cour. Nous courions, poussions, tirions, et nos cris résonnaient dans la cour.

Daniel, lui, s’il arrivait le premier, protégeait les dés pour que nous puissions tous constater le résultat du lanceur. Il était prêt à presque tout pour ça, il faisait preuve d’une grande énergie. Il voulait que cela se règle à la loyale.

10/11/2006

Je suis en route vers Pont Daniel, je n’ai rien dans les poches, pas de sac sur l’épaule, j’ai tout laissé derrière moi. Sur le chemin, le soleil frappe, et sur mon dos. Mais je sens le vent rafraîchir les omoplates. Le vent est du voyage, c’est bon signe. Le jour où l’on a trouvé Daniel au pied du pont, le vent, ce satané vent qui fait de nous des fous de temps en temps, était tombé. Quelqu’un a dit, je crois que c’était sa mère, que c’était ce calme qui l’avait poussé par-dessus bord. Nous, on n’a rien trop dit.

9/11/2006

Quand j’ai trouvé mon père, il parlait, enfin, il bégayait plus qu’il ne parlait, répétant toujours la même chose : j’ai de grandes ambitions. Bien, soit, me suis-je dit, mais que voulait-il dire avec ça ? Et en quoi cela me concernait-il ? Maintenant qu’il est parti, je ne sais toujours rien de ce qu’il a voulu dire et je regrette ces quelques questions qui m’ont chatouillé les lèvres. Nous n’étions pas proches, c’est sûr, je n’avais pas cette chance, et mon père venait des montagnes. Moi, je suis de la plaine.

Il disait aussi d’aller sur Pont Daniel. Pont Daniel est un petit pont comme tous les petits ponts du monde. Nous l’appelons comme ça dans la région parce qu’un jour, « on » a retrouvé Daniel, dans la rivière, en dessous du pont.

8/11/2006

Il y a 9 jours, j’ai trouvé mon père dans son lit. Il avait l’air malade et souffrant. J’ai mis ma main sur son front, je crois bien pour la première fois de ma vie, comme ma mère faisait quand je me plaignais de fièvre. Il était brûlant. Comme c’est curieux aujourd’hui ce vide autour de moi, c’est étrange comme cela me laisse presque indifférent. J’ai pris la place du père sur le banc. Je n’aurais jamais osé faire cela de son vivant, mais dès le lendemain de son décès, je m’y suis assis, et maintenant, c’est déjà comme si c’était mon banc, comme si j’avais attendu qu’il me cède enfin ma place, devant la maison.

Depuis 9 jours, la mort et la vie sont passées tout près de moi, ni l’une ni l’autre ne m’ont touché, ni l’une ni l’autre. Le vent tourne autour de la maison dans laquelle je me suis enfermé, je regarde à travers la fenêtre sans rien cherché. Puis quand le vent se calme un peu, si peu, je vais m’asseoir sur le banc, sur mon banc.

7/11/2006

Mon père était né dans un autre pays. Il parlait de montagne et de soleil, tu parles d’une blague. De ma plaine à moi, j’évalue la distance qui me sépare d’un pays que je ne connais pas. Mais comme il y a trop d’unités, de valeurs, d’échelles différentes, je tente autre chose et je m’enferme dans une valise à carreaux, une valise en tissu écossais disait mon petit frère en quittant la maison familiale. Il disait « je t’ai laissé la valise en tissu écossais, elle est sur ton lit. Sers t’en. »

Mais je suis toujours là à calculer l’étendue de mon inertie. Tout le monde bouge sauf moi, c’est ma manière à moi de me faire croire que le monde tourne autour de moi. Ici, on voit à des kilomètres, à des clochers, pas besoin de bouger en réalité. On appelle au loin quelqu’un qui n’a aucune chance de vous entendre parce que l’œil vous ment. Il ne vous dit plus rien des distances, avec l’âge. Enfant, tout me paraissait trop loin. Aujourd’hui, je n’ai toujours pas compris qu’il valait mieux faire des signes de la main. Rien ne les arrête, eux. La voix se perd dans le vent qui ratisse les champs et les prés comme une faux.

C’est ce qui me manque aujourd’hui, un signe de la main, haut et droit, comme un peuplier sous le vent. Ma peau est brune et mate mais je suis devenu d’ici. Je disais toujours, je ne sais pas comment je partirais d’ici, concrètement je voulais dire. Mais ce matin, je me suis posé la question : et dans ton cœur ? Pour l’instant, je suis assis sur le banc devant la porte de la maison. J’essaie de digérer le coup. Qui m’a mis cette question là en tête? Sans doute le départ de papa. C’est malin, cette chose qu’il a faite. Me laisser sur le banc devant la porte de la maison, son banc, sans un geste de la main.