Archive pour 'Une histoire qui passait par là'Catégorie

29 octobre 2008

Un homme sur une falaise se pose au bon moment la question de l’héroïsme de la vie et de celui de la mort. En face du vide, il entreprend une longue réflexion sur son rapport au jour, puis au jour, puis au jour, et ainsi de suite. Il fatigue, avec le temps qui passe, le temps qui fait voler ses cheveux. Il s’épuise, et tombe en arrière, poussé par une bourrasque. Son crâne frappe une pierre. Un peu plus tard, sous les néons, on lui pose un pansement pour arrêter les saignements. Une infirmière rit. Le sang a coulé, emportant ses pensées. Il retournera demain à l’usine.

4 avril 2008

Blaise a mesuré la trace que son pied a laissé dans la boue. C’est alors qu’il a réalisé qu’il était adulte. Il est rentré en courant à la maison, a pris sa fille dans ses bras, lui demandant de le pardonner, il serait vraiment père à présent, puis enlaçant sa femme, lui soufflant à l’oreille tout son désir teinté d’indépendance et de respect. Ensuite, il est monté dans la chambre, a rempli une valise de vêtements, et est parti par la porte de devant.

Il est revenu 3 ans plus tard, le jour de Pâques. Mais sa femme et sa fille n’y était plus. Une femme seule, de 64 ans, avait emménagé dans l’appartement. Blaise est resté avec elle. Il l’appelle maman.

16 mars 2008

Si l’on reste à distance, c’est une aurore comme les autres. Une campagne au matin. Si l’on est prudent. Humide, froide. Rien. Si l’on est distrait, c’est un ciel livide et un petit morceau de terrain. Une colline. Un arbre mort. Une fermette. C’est tout.

Puis finalement, si l’on n’a rien d’autre à faire, et que l’on s’approche, un pas suffit. Un pas seulement. Alors, là, derrière la porte et les volets. Et l’inclinaison de l’arbre, et l’ombre de la maison sur le sol. Et le ciel, jaune finalement. Voilà. Ca commence.

Les chuchotements. D’abord, on croit que c’est le vent dans les branches. Mais non, ce sont de petites voix, du brouillard d’âmes qui respirent sous le toit de chaume. Je m’approche encore et j’entends à nouveau la chanson d’une femme. Pour un enfant ? Pour des enfants ? Mais oui. Mais oui, des rires étouffés. Très haut. L’homme est parti, avant que le soleil ne se lève. Et quand les enfants se sont levés pour rejoindre les parents au lit, ils ont eu froid, ont pleuré. Et maintenant leur mère chante, pour eux mais aussi pour se donner du courage. Il faut se lever.

Quand Marie arrive, je l’attire chaque fois d’un geste de la main vers la reproduction. Elle ne comprend pas me dit-elle pourquoi je traverse chaque dimanche le musée au pas de course pour venir me planter devant cette affiche, en face des toilettes, à la sortie. Marie et sa thèse ont la moitié de mon âge.

La petite chanson me suit jusqu’au lundi soir, parfois le mardi. A moi aussi elle me donne du courage.

J’attends le dimanche.

3 janvier 2008

J’ai rencontré Frida à Stockholm, comme il se doit. Je suis tombé amoureux d’elle là où elle est tombée amoureuse de moi : à la sortie de l’école de son fils. Elle y passait deux fois par jour, moi parfois, pour voir des mères. Nous avons habité chez elle et puis chez moi. J’ai mis deux ans à la convaincre, et nous sommes partis pour Rome. Nous avons habité chez nous, avec le fils.

Elle nous a quittés alors que j’avais le dos tourné. Je revenais des pissotières. De la terrasse en tous cas, elle avait disparu. Elle m’a légué son fils. Le fils. Comme Rome paraît encore plus grande sans elle. Ici, depuis qu’elle n’est plus là, tout est tout. Les sons sont les lumières, les lumières sont les odeurs, les odeurs sont les sons. Tout est tout et partout.

J’ai décidé d’y rester, à Rome. Le matin, je vais conduire le fils à l’école et le soir, je vais le chercher. Je ne sais pas s’il y a une raison de calculer la probabilité de la rencontrer puisque je ne sais si elle y est, à Rome. Et je suis paresseux. Je ne calcule donc pas.

C’est le printemps et quand il me voit à la grille, le fils court vers moi en fermant légèrement les paupières parce qu’il a le soleil en plein dans les yeux. C’est déjà ça.

30 décembre 2007

Quelque chose, pas quelqu’un, quelque chose m’a passé la main dans le dos. Doucement, quelque chose m’a caressé, du plat de la main, du haut jusqu’au bas du dos, alors que sur un banc, je lisais le journal de la veille. D’abord j’ai levé la tête pour marqué ma surprise. Puis j’ai repris ma lecture et j’ai décidé de laisser faire. J’ai décidé de m’en contenter pour ce jour-là.

24 décembre 2007

Celui-là est né dans un chenil. Aujourd’hui, on voudrait bien lui apprendre à dire s’il-vous-plait-voici. Mais c’est mal parti. Hier, il a mordu son frère, ça se chamaille dans la famille de père en fils. Il répond aux doux noms de la ville, il répond tout le temps, à chaque fois, effrontément. Il ne lâche rien. Sauf les coups, les coups, il les donne pour un rien. Puis il jure, la main sur le cœur. Né dans un chenil, je vous dis. Et avec ça, pas de regret. Il voit au jour le jour. Que voulez-vous qu’on fasse ? Nous, nous respectons ces gens-là. Oh, bien sûr, on les tient à distance les jours de fêtes, on les range quand il faut cacher des choses à leurs yeux concupiscant. Mais pour le reste, c’est avec la main nue qu’on tend la nourriture. Avec le cœur qu’on leur parle d’avenir. Nous n’attendons rien en retour. Mais quand même, celui-là, c’est comme s’il pissait le matin dans un coin, et le soir, quand c’est propre, il recommence. On a beau lui dire, de toutes les manières que l’éducation admet, dans ces cas-ci du moins. Mais rien n’y change. L’été passé, on l’a même emmené à la mer. La première fois, à son âge, vous vous rendez compte ? Et bien, voilà, il n’a pas mis un pied sur la plage. Après ça, il a demandé une gaufre. Moi je me dis parfois qu’on naît où l’on doit naître. J’essaye de tuer cette pensée. Je n’y arrive pas, avec le temps, de moins en moins. La violence, ça me dégoûte, moi. Je suis à ma place, il est la sienne, c’est ça que je veux dire. Ce n’est pas une question de naissance, c’est une question de place. Je me demande parfois ce qu’il ferait s’il était à ma place, et moi, à la sienne. Merde, ça me fout les boules de penser à ça. C’est comme un gouffre, le sens, tout ça, tout tombe dedans, au fond du puits comme disait mon grand-père. Tiens. Mon grand-père, je me demande. Soit, bref, ce petit salaud va me gâcher le réveillon. J’attends depuis 3 heures dans ce putain d’hôpital, et toujours pas de nouvelles. Je vous jure, je suis tenté de partir. Ma femme et mes gosses m’attendent. Deux. Un blond et un brun, elle et moi, chacun sa part du gâteau. Chacun son truc. Nous, on vit à la campagne, c’est mieux pour les enfants.

10 décembre 2007

Dans une ville aux abords d’un désert, un homme se lève, seul, et garde les yeux fermés car il fait rouge aujourd’hui. Après le café renversé, en partie du moins, il fait ses lacets et noue sa cravate à tâtons. Il pousse dans sa bouche ce qu’il espère être une tranche de pain, sort et referme la porte de l’appartement derrière lui. Il fait rouge aujourd’hui, c’est le pays qui veut ça dit on à la radio, dans l’appartement d’à côté.

Un homme, seul, marche sur le trottoir. Il fait si rouge que même avec les yeux fermés, il a mal, si mal aux tempes, qu’il les presse entre le pouce et l’index pour les soulager.
Un homme, seul, marche sur le trottoir en titubant. Tous les volets sont baissés. Les rideaux tirés sont orangés quelque soit leur couleur. Il fait si rouge.

Un homme perdu continue à marcher. Il se croit capable, il marche sans se soucier de rien, car il sent bien que personne d’autre que lui n’a pris le risque de sortir ce matin. Il ne craint rien. L’homme prend la mauvaise route avec la joie d’un enfant sur le chemin des vacances. Une joie qui dit que ce sera mieux plus loin, mieux qu’ici, mieux que maintenant. A cette borne-ci, c’est décevant bien sûr, mais mieux attend sagement, les mains posées sur les genoux.

Rien pendant quelques temps. Puis une odeur de fuel, une odeur lourde et volage à la fois. L’homme s’assoit sur le bord de la route pour fumer une cigarette.

Un homme dit tout haut qu’il est déçu de la tournure des événements. Il prend part au repas sans qu’on l’y invite. C’est la seule maison sur la route et le rouge tourne maintenant au sombre. Il fait si froid que personne ne sort les mains de ses poches. On aspire la soupe à même l’assiette. On s’arrête parfois de manger pour regarder l’homme, arrivé seul, qui a parcouru une longue distance, depuis la ville jusqu’ici, la dernière pompe à essence avant longtemps. Pourquoi venir jusqu’ici si c’est à pied demande le barbu. L’homme ne répond pas. Il ne s’arrête même pas de laper. Il a faim comme jamais.

Il dort à même le sol, sans bouger d’un pouce. Le lendemain, tout est bleu. C’est reparti pour un tour dit le barbu. Les voitures se suivent à la pompe, on s’invective quand un conducteur prend trop de temps, plus de temps, ou du temps, pour remplir le réservoir.

Un homme, seul, rentre à pied vers la ville. En marchant à reculons, il fait de l’auto-stop, le pouce vaguement levé vers le ciel. Personne ne lui propose quoi que ce soit. Il faut dire, il dépasse les voitures qui roule si lentement, si lentement. Tout est bleu pour le moment.

23 novembre 2007

Nous sommes 5. Nous nous levons tôt le matin, descendons sur la plage et allons à la limite de l’eau. Avec un doigt, nous dessinons dans le sable humide. Ce sont de petites traces, des riens du tout. Sur le jour, l’eau lave et relave le sable. Mais, au soir, si nous retournons sur nos pas, nous retrouvons les traces de nous sur le sable. Nous croyons avoir marqué quelque chose. Et pourtant, le lendemain, tôt le matin, nous descendons sur la plage.

22 novembre 2007

Elle danse, elle saute dans sa robe en laine, sa lourde robe en laine. Olga, elle tournoie entre les tables, elle pousse les chaises. A part elle, tout le monde titube. C’est dimanche.

Olga, je l’ai surprise, se penchant sur l’étang, pour regarder ses nouvelles tresses, longues. Elles pendent jusqu’au coudes quand elle se tient debout. Là, elles tombent et flottent sur l’eau. C’est mardi partout. On retient son souffle.

Je l’ai prise sous les bras, Olga. Je l’ai prise par là, je l’ai portée pendant quelques pas, vendredi soir, puis elle a couru comme une folle vers la maison.

Samedi. La robe de laine sèche au jardin. C’est toute une semaine de vacances qui goutte dans l’herbe sèche. Je vais à la gare en passant par le bar du dimanche. Il n’y a que des hommes qui fument, jettent des cartes ou se grattent sous la casquette. C’est bleu de fumée. J’achète mon billet en regardant tout autour de moi. De la poussière, des papiers froissés, un petit souffle d’air. Du banc, c’est tout ce que je capte. Du banc, à l’ombre, sous le préau du quai.

Au moment de monter dans le wagon, rien ne me dit que je reviendrai. Rien ne dit rien, et personne ne bouge. Une seule place libre pour moi et ma sacoche de cuir, sur les genoux.

Quand le train se remet à grincer, j’enfonce mon visage dans le creux de mes mains.

2 novembre 2007

L’un monte les marches quatre à quatre, l’autre passe la jambe. L’un, arrivé au quatrième étage s’arrête. Il pense. Réfléchit. Pèse le pour et le contre, tourne un peu en rond sur le palier. Se pousse un peu pour laisser passer. Amène quelques doigts au menton. Soupèse. Hésite en somme. Au quatrième étage, l’un n’est plus sûr. Au quatrième étage, l’autre non plus. L’un finit par faire demi-tour. Il descend lentement les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée. L’autre n’a pas changé d’avis finalement. L’autre l’attend, étendu.

23 septembre 2007

Comment j’avais perdu mon enfant. Dans une grande surface, ou dans une gare, je ne sais plus. Aux abords d’une ville, au petit matin. Ou un soir. Je ne sais plus. Je l’avais perdu partout à la fois. Et donc, ne le trouvais plus nulle part.

Comment j’ai couru dans les rues la nuit, dans un cauchemar, pour crier mon enfant. Comment. Je ne sais plus. Je ne sais plus. A perte de voix, sur le bitume, usant mes semelles, à courir après l’enfant, mais dans quelle direction ? Les bras tendus en tous cas.

Comment il est apparu un jour, de l’autre côté de la rue. Il m’attendait là, l’enfant, le garçon. Il a tout dit, tout raconté, les grandes aventures. Le saut dans l’inconnu. Ne pas faire ses lacets. Souffler dans le cou des filles. Monter dans le bus sans payer. Voler une pomme et courir. Dormir où bon lui semble. Pleurer au delà du raisonnable. Marcher dans l’eau de pluie. Dormir à midi. Parler la nuit. Essayer d’être drôle encore une fois. Tout ce que je ne peux pas faire il me dit. Tout. Parle-t-il de moi ou de lui ? De quoi parles-tu mon enfant ?

Il rit, il sourit, il s’assied sur une marche. Il n’avance plus. C’est la fatigue, tant de jours à courir, à tout tenter, mais maintenant c’est fini, tu vas dormir à la maison, tu vas dormir. Je vais dormir il dit.

C’est un rêve, car je n’ai pas d’enfant. C’est comme une petite poésie de la nuit. C’est moi dans tous mes états.

15 septembre 2007

Jodie a pris froid ce matin. En sortant du bain, elle a couru sur la terrasse, à peine couverte d’une serviette. Parce qu’elle entendait hurler dans la rue. Une femme qui faisait les cent pas devant dieu sait quoi. Sa robe à fleurs bleues cachée sous un tablier sans âge. Elle avait les poings serrés, les levait au ciel, puis les cachait sous ses aisselles. Une femme blonde, rouge, rouge. Un petit bout, un peu tordu par la rage, que rien n’effraie puisqu’elle semble défier le ciel. Puis, c’est la détresse. Elle s’appuie sur le mur de la maison, plonge son visage dans ses mains noires et pleure en geignant.
Quelle est cette histoire. Qui a croisé cette femme pendant le bain? Qui ne l’a pas vue? Qui lui a dit quelque chose ou qui l’a jetée dehors?

Jodie tousse. Elle a déjà fini de manger. Sa mère lui passe la main dans les cheveux.
- Va te coucher, dit-elle. Demain, c’est la rentrée.
Dans le lit, Jodie pense à la femme aux fleurs bleues. Quelle vie, pense-t-elle.

Quelle vie au matin. Comme c’est lourd sur son dos. Comme tout est loin ce matin. Quand elle passe devant la maison des cent pas, elle regarde doucement par la fenêtre, mais rien. Personne ne va à l’école, ici. Jodie continue à tirer plus loin son courage et sa fatigue. Ils sont tous deux dans son cartable. Elle en prendra soin, mais là, maintenant, toutes ces questions qui la ramènent en arrière, pour revenir à la fenêtre, rester là tout le jour, voir. Voir. Une autre scène, un autre moment de la vie.

Mais voilà le bus, elle court et saute, paie et s’asseoit. Pour la vie, on verra un autre jour.

3 août 2007

Il y en avait dans tous les recoins. Des gros, des maigrichons, des velus, des gueulards, des pleurnicheurs, des malades, des trop bien portants. On n’en pouvait plus, partout dans la cité, on n’en pouvait plus. Moi disait l’un, ce matin, j’ai dû les chasser de devant le magasin, sans quoi, aucune cliente n’y serait entrée, dans le magasin. Moi disait l’autre, j’ai dû mettre des verrous sur la porte de la grange, sans quoi, au soir, ils viennent s’y coucher pour la nuit et je la retrouve souillée, la grange. Moi disait un troisième, si je mange sur le pas de la porte un jour de grand vent, ils s’approchent, sortant de partout, et je dois rentrer et m’enfermer sous peine d’être peut-être moi-même dévoré.

Les marmots sont partout.

2 août 2007

Quelque soit l’âge auquel il mourra, Al a compris que chaque jour qui passe est un jour perdu. Depuis, il fait tout pour que les jours ne passent pas. Il s’ennuie. Il tire les fils qui dépassent du vieux napperon, sur la table, à côté du poêle. Quand une voiture passe, il lève la tête, parfois trop lentement pour la voir passer. Une rouge cette fois-ci. Vers l’Est. Et le soleil qui se couche déjà.

10 juillet 2007

C’est un matin bien sombre pour mes frêles épaules. C’est pourquoi j’ai posé mon corps dans la gadoue, et maintenant j’ai froid jusqu’au fond de moi. Je serre dans mes poings la peur que j’ai trouvée au creux de mon ventre. J’ai la bouche ouverte et je regarde le ciel noir. Les nuages passent à grande vitesse, se poursuivent sans pouvoir jamais se toucher. A quoi jouent-ils ? S’il pleut tout à l’heure, les gouttes viendront s’écraser sur mes paupières fermées, pour couler sur mes joues. C’est toujours ça d’eau que j’économise, je pleurerai un autre jour.

A chaque pas dans ma tête, une autre peur. De tous ces gens que j’ai trahis, qui va encore m’aimer ? Et qui me plantera un couteau dans le dos ? Pour l’instant, le dos n’est accessible qu’aux vers de la terre. Mais pour combien de temps ? J’ai menti, j’ai suivi un chemin éclairé à la lumière de la honte. C’est criant. Dans le silence de ce pré labouré, tout est hurlant d’évidence. Aujourd’hui, couché sur le dos, dans un champ, je regarderai passer les heures et le vent. Si la terre m’avale, je serai mort haï, dans la plus commune des sépultures, prêt à renaître dans le blé. Si elle me porte, je verrai de quel bois on se chauffe chez tous ceux que j’ai chéris.

La question est maintenant: que vais-je faire au soleil couchant ? Rester ici, allongé sur le dos, dans le froid de mon lit de boue ? Ou me lever, aller contre le jour qui se meurt et rentrer en me cachant, pour aller pourtant là où l’on me trouvera ?

31 janvier 2007

Un jardinier que je connais cultive des petits moments au fond de son jardin. Des petits moments de tous les instants. Il les partage avec ceux qui passent à l’arrière du potager. Je suis passé hier. J’avais d’abord hésité, parce que le chemin était glissant. Je l’ai trouvé le dos courbé, les mains dans la terre. Il m’a fait signe, mais il a continué à travailler. Je me suis appuyé sur la clôture et je l’ai regardé faire. Quand le soleil s’est couché, il est rentré dans la maison, encore un geste pour dire au revoir, puis il a fermé la porte, et le volet s’est refermé.

C’est comme si le jardinier m’avait appris à cultiver, moi aussi, un petit moment.

29 janvier 2007

Petit soldat a les doigts qui tremblent. Il écrit, du fond de son trou, sur du papier humide. Il écrit à ceux qui, loin de là, le soir, tendent l’oreille. Dans l’espoir d’entendre un de ces foutus moteurs s’arrêter, ou quelques pas sur le gravier. Il dit la boue, la soupe froide, les gerçures aux doigts de pieds. Il explique les nuits glaciales sous le couverture de laine toute pelée. Les rhumes, la toux permanente. Puis il cherche encore quoi dire, son crayon serré entre les dents. Il replie le morceau de papier et en reste là. Il oublie la peur, la terreur, les maux de tête, le tournis qui le prend, les cauchemars permanents, le bruit des corps qui tombent sous la caillasse, le drapeau et son ombre, à l’entrée du camp. Il a tant d’images en tête qu’elles lui restent en dedans. C’est l’embouteillage de la guerre qui lui colle aux neurones.

Tout ça ne sortira que la nuit, dans pas longtemps, quand il est vraiment seul, quand il dort ou fait semblant.

24 janvier 2007

Biggs a écrit sur sa main la liste des courses, parce qu’il a peur d’oublier. Sur sa main qui tremble se mélangent un peu le sucre, les mouchoirs et le café. Il faut aller dans l’heure car le magasin va fermer. Biggs ne veut pas oublier. Pas pour la goutte au nez. Pas pour le goût du sucre ou l’odeur du café. Juste pour ne pas oublier. Biggs veut revenir avec tout ce qu’il faut acheter.

Le lendemain, au matin, devant l’armoire, Biggs caresse la main pour effacer les mots écrits la veille sur sa vieille peau craquelée. Une goutte qui tombe du nez sur le plancher. Hier, Biggs n’aurait rien pu ramener car il a oublié d’y aller.

Il se repose dans le fauteuil en face de la fenêtre. Il se dit que le pire serait d’oublier le goût du sucre et l’odeur du café. Il renifle et s’essuie le nez avec la manche de sa chemise en laine. Il s’endort. Sans café, il est trop fatigué.

18 janvier 2007

La solitude de Tom est si matérielle, si présente à lui, qu’hier, dans la rue, il l’a vue et lui a parlé. Il l’a questionnée sur son amour pour lui, et il lui a demandé pourquoi, même quand il était entouré, c’est souvent à elle qu’il pensait, pourquoi il quittait si souvent ses amis pour courir vers elle. Elle n’a rien dit. Il lui a proposé de prendre le bus qui passait et de le laisser là, pour une fois, vraiment seul, mais elle n’a pas bougé. Il sait qu’elle vit, puisqu’il la voit, il pourrait la décrire ou la dessiner.

Et ce soir, il est attablé avec tant d’amis, mais c’est encore plus fort, elle aussi est conviée au dîner, elle est appuyée sur le coin de la table et le regarde, le fixe, sans le lâcher. Pas un sourire, pas une larme, il ne laisse rien paraître et vite on l’oublie. Dans la foule, maintenant il s’en souvient, elle était toujours à ses côtés, elle le guidait vers la sortie.

Parfois, Tom prend du poids. Quand il est trop triste, Tom prend du poids. C’est sa solitude qui lui joue des tours, elle monte derrière lui sur sa balance et Tom voit qu’il a pris 2 kilos.

17 janvier 2007

Ce matin j’ai acheté un nouveau matelas, un matelas fort coûteux, mais je me demande s’il m’apportera de meilleures nuits, où si celles-ci ne sont livrées qu’avec le modèle supérieur, celui avec les ressort en latex recyclé du Brésil. C’est que pour moi, c’est la saison des tremblements apparemment. Parfois, allongé sur mon lit depuis heures, je vois sur le plafond la nuit passer d’un côté à l’autre de la chambre. J’ai les doigts plantés dans le drap qui couvre mon matelas à ressort et les mâchoires comme des cisailles. je suis froid au-dedans, très froid, et je sue. Voilà un triste sort. Pardon si je vous déprime, comprenez mon embarras, c’est la voisine qui me dit que j’ai triste mine que je fais peine à voir, et je m’inquiète. Je vous ai écrit ce petit poème pour vous dire mon désarroi. Mais je comprends que vous tourniez la page. On ne s’abîme pas les yeux pour s’abîmer l’âme, n’est-ce pas ? C’est la joie, la beauté, qu’on cherche dans les lignes. N’est-ce pas ?

- Fermez-vous les yeux pour dormir ?

- Docteur, bien sûr, jusqu’à me lasser. Après quoi je les ouvre.

- Et si vous les gardiez fermés ?

- Ah, parler à un scientifique, quel calvaire.