> Dans le jardin

Rien ne m’a été donné. Je suis né dans une ville dure comme le fer. Mes parents sont partis en voyage et ne sont jamais revenus, alors que je les attendais à la sortie de l’école. Un petit cartable sur le dos. Sur le très petit dos d’un enfant qui regarde à gauche et à droite, sans savoir à quelle heure viendront la panique et les pleurs.

Mes parents ne m’ont presque rien laissé d’eux. Une maison muette et un jardin carré. Quelques photos d’avant ma naissance. Pour seul véritable héritage, mon père avait posé sur mon berceau un regard inquiet, et j’ai gardé de cette terrible introduction une inusable fièvre.

J’ai connu la rigueur de l’internat, sans la douceur d’une mère qui console. J’ai observé les splendeurs de l’amour à la fin des années, les prix de la tristesse sous les bras, l’enfant seul était un élève studieux. Depuis, je vis ici. Dans un nid sans ouate et sans duvet. Chaud et sec comme un désert. Je n’ai pas connu de femme, et si je devais ramasser tous les mots prononcés dans une quelconque intimité, j’écrirais à peine un court poème.

La vie fut simple et sera passagère. Aujourd’hui, je suis. C’est tout. J’attends de savoir si la vie valait vraiment la peine, cette grande peine qui me parcourt la nuque et m’assombrit un peu plus chaque jour. J’habite la maison de mon enfance depuis toujours, et je vois mes mains noueuses se refermer sur les saisons. Avec l’âge, vient le temps du temps qui passe, du matin jusqu’au soir. Le temps des draps froids que plus rien ne réchauffe, tant le sang est lent, du soir au matin.

De mes parents, rien donc, pas une lettre, jamais le moindre signe. Si bien que seuls les maigres souvenirs alimentent mes cauchemars. Et les petites photos de moments dont je n’ai jamais eu la conscience, les moments de mon absence à moi, bien involontaire celle-là, nourrissent mes fantasmes. Les histoires m’habitent. Elles me transpercent de part en part, et si je n’y prends pas garde, elles me laissent les yeux rivés au mur, la bouche légèrement ouverte. J’imagine tout. Qu’ils sont à la surface du globe déjà. Qu’ils s’enflamment à chacun de mes anniversaires, ces dates maudites, que moi, j’enterre à coups de talon dans la terre du petit jardin. Qu’ils pleurent leur fils perdu, damné, qu’il a fallu quitter pour ne point se perdre avec lui. Depuis toujours, la vie semble courir à leur côté, en s’éloignant de moi. Ils me l’ont reprise car quelque chose les y a contraint. Je les aime, et rien n’est perdu, simplement, je souffre plus qu’ils ne croient.

Mais aujourd’hui, depuis quelques heures, par l’aveu d’une chute sur une pierre du jardin, et du sang plus pâle que je ne l’aurais cru sur le genou osseux, je suis vieux. Je boîte. En me balançant de gauche à droite pour traverser la cuisine, je me cogne un peu au mur. Pour me reposer de mes émotions, je m’assois sur le petit tabouret de bois.

C’est à ce moment que je me demande pour la première fois si, en réalité, mes parents ne seraient pas morts. A l’évidence ils le sont. J’ai moi-même je ne sais quel âge. Ma peau ressemble à un champ sec. Je suis incapable de dire pourquoi je n’y ai pas pensé avant. Jamais je n’aurais pu me dire, avant cette chute au jardin, qu’une deuxième fois, ils avaient disparu. Cette idée ne me paralyse pas, mais elle me plonge dans la tristesse, une peine informe qui flotte aux alentours de moi. Je ne suis pas triste de savoir enfin que mes parents sont morts, mais plutôt, que des années durant, j’ai bu mon café du matin en pensant à leur café du matin à eux. Et dieu sait depuis combien de temps je suis seul au café du matin.

Je suis assis sur le petit siège qui a toujours été celui de la table de la cuisine. Mon dos est appuyé contre le mur et mes mains sont bien plantées sur mes genoux. Avec l’index droit je touche ma douleur, à la surface de la peau. L’entaille est légère, mais je sens la peau sèche qui est prête à craquer encore. Moi je ne craquerai pas. Mes yeux seront comme des éponges, ils absorberont toutes les larmes qui oseraient s’approcher de la lumière du jour. Mon eau ne me quittera pas par là.

Je pense à chacun de ces jours d’amour inutiles, au retard de mon deuil. Je pense à l’oubli parfait d’aujourd’hui. Plus personne, c’est sûr, ne pense à moi. Je ne suis plus, peut-être depuis longtemps, car qui n’est pas pensé ne peut exister.

A l’extérieur, dans le petit carré de ma terre, il y a l’arbre des jours de repos. Celui sur lequel je m’appuie pour un rien, dont les feuilles cachent la vue du monde si je regarde par la fenêtre de ma chambre, au premier étage. Le puissant. Encore une fois, j’aurai besoin de toi. Je me lève et je vais vers lui, qui m’attend. Je me love aux creux de ses grandes racines, qui remontent jusqu’à mon bassin, qui m’encadrent. J’attends je ne sais quoi et j’ai les yeux fermés, je suis pour dire vrai tellement abattu. Je pense à cette vie dans un enclos, toujours dans un enclos. Je me dis que le passé n’est jamais loin, qu’il rôde sans cesse autour de moi, alors que l’avenir m’échappe, peut-être va-t-il s’écraser maintenant sur le mur de brique qui ferme le jardin aux regards. Qui sait ce qui sera moi dans la seconde qui suit, et qui suit, et qui suit ?

***

Je ne sais pas combien de secondes ont fait ma nuit, mais je me réveille, toujours sous mon arbre, dans le petit jardin carré. J’ai un peu mal à la poitrine, je suis inquiet, mais la peur me quitte quand je sens la force dans mes mains, qui appuient sur le sol. Je vais donc pouvoir me relever. Je ramasse lentement mon pauvre corps humide et je m’étire. Avec le temps, mon corps se replie sur lui-même, et le matin, il est de plus en plus difficile de le dérouler. Aujourd’hui, j’ai envie de tendre les doigts et de griffer l’air. Qu’est-ce que je vais faire de ma seconde solitude ? Je suis seul depuis si longtemps, mais depuis hier et la chute dans le jardin, c’est différent. Cette solitude-ci est plus honnête, elle s’est ouvertement déclarée, elle ne prend pas des accents d’instants. Je n’ai plus rien au-dessus de moi, et n’ai jamais rien eu en dessous. Pas de filet, pas de câble de sécurité.

J’ai envie de prendre le temps. Le temps qu’il me faut pour traverser le petit jardin, et puis le temps qu’il faut pour aller de l’arrière de la maison jusqu’à la fenêtre de la rue pour m’asseoir dans le fauteuil duquel je regarde la vie du dehors. Je regarde le monde comme d’autres doivent regarder la télévision. Mon seul univers à moi, c’est la maison, et l’extérieur, c’est la fiction. Ma télécommande, c’est le rideau. J’allume et j’éteins quand bon me semble. Je ne sors presque jamais.

Je reste là une bonne partie de la journée et rien ne se passe. Je regarde, et on ne me voit pas. Que pourrait-on voir ? La tête d’un vieil homme qui regarde ce qui n’est plus pour lui qu’un regret ? Qui regarde l’effet du sang qui bat dans les veines, la vie de ceux qui ont tout le temps ou qui sont pressés.

Le soir tombe, et le dernier bus 14 s’arrête à l’arrêt, de l’autre côté de la rue. On y monte, on en descend, il redémarre. Le bruit est terrible, comme une bête qui rassemble ces dernières forces pour repartir une ultime fois au combat. Les gens restent quelques instants près de l’aubette. Un monsieur regarde sa montre et traverse. Une dame le suit en lui parlant et en lui tirant la manche. Deux petites filles regardent dans un cartable. Elles en sortent un petit paquet, dont elles dévorent le contenu. Elles jettent le paquet par terre. La plus grande s’en va sans dire au revoir. La plus petite reste sous l’aubette. Elle donne un coup de pied dans le sachet en plastic qui vient terminer sa course dans la rigole. C’est vraiment comme une télévision. Avec cette impression que je pourrais faire n’importe quoi, qu’on ne me verrait pas. Ou plutôt que je devrais faire tout pour être vu, mais que cela ne servirait à rien. Derrière l’écran, ce n’est pas la vie pour du vrai.

Mes parents sont morts hier. Depuis hier, j’ai définitivement laissé l’espoir qu’ils puissent un jour sonner. N’est-ce pas eux que j’espérais voir descendre du bus 14 ? J’ai fait cela très tôt, regarder par la fenêtre de la rue, attendre sans savoir quoi, chaque jour, jusque tard dans la nuit, quand, vraiment, plus rien ne se passe dans la rue désertée. Parfois une voiture qui, bien sûr, ne s’arrête pas devant chez moi, le son du moteur qui plane longtemps au milieu de la rue.

***

J’étais perdu dans mes pensées et donc, je n’ai pas vu la petite fille traverser. Elle est devant la fenêtre et me regarde sans bouger. Est-ce que les gens dans la télévision savent qu’ils sont dans une télévision, où est-ce qu’ils regardent eux aussi la télévision ? Evidemment, les enfants se demandent ce qu’il y a derrière l’écran. Elle me voit. Elle me regarde sans sourire, sans sympathie, mais sans crainte. De quoi aurait-elle peur ? Je sens encore dans tout mon corps la nuit passée dehors, et je mesure le temps, le corps usé. Rien à craindre petite. La chute d’hier, et la petite saignée, et la douleur à la surface de ma pauvre peau. Rien à craindre.

Elle m’a souri brièvement, et puis elle a regardé vers le sol, peut-être qu’elle a mis la pointe de ses pieds l’une contre l’autre, je ne sais pas, je ne peux pas voir. Elle m’a regardé de nouveau et a souri encore. Une voiture est arrivée qui s’est arrêtée et dans laquelle elle est montée. Je suis resté presque une vie devant cette fenêtre et je n’ai jamais vu cette petite fille.

Je me lève et j’allume la radio qui, magie, fonctionne encore. Mes mains montent toute seules à hauteur de mon visage, une vingtaine de centimètres devant moi, et je saute doucement d’un pied sur l’autre. J’ai 72 ans et mes parents sont morts hier. Je suis seul, et je vais un peu danser avant d’aller me coucher.

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