> Roberto
Je ne demande rien qui ait un prix
Rien qui coûte à qui que ce soit
Les murs
Roberto est né Dieu sait où. Dans un nid de cendres ou dans un nid de plumes. Dans une ville en guerre ou au fond d’un bois silencieux. Dieu sait, mais il ne dit rien à Roberto. Tous les soirs, après la journée dans le monastère, Roberto s’agenouille devant le cadre de bois. Il demande à Dieu qu’il lui rende sa mémoire. Il ne demande pas les gens, pas la mère, ni le père, ni les oncles ou les tantes. Il ne demande pas l’époque ou l’âge.
Je demande le lieu. Les odeurs, les couleurs.
Je demande le vent sur le chemin de ma maison.
Roberto habite toute l’année dans le monastère de Vassy. Il y dort chaque nuit et y est nourrit. En contrepartie, il entretient le lieu. Tous les jours, presque pierre par pierre. C’est un emploi sans grande responsabilité. Mais il le fait si bien, avec tant d’attention, qu’il connaît par cœur le bâtiment et ses dépendances. Comme une mouche sur un mur, dans tout son détail, dans toute son étendue. Il frotte, il va et vient. Il nettoie les pierres avec des brosses choisies avec soin. Il retire la terre et la poussière que le vent dépose sur les murs bordés de parterres de fleurs. Il balaye les couloirs, la promenade, sous le préau. Il répare le toit. Il remplace les carreaux et répare les rares vitraux.
Le monastère n’est pas grand, la confrérie devait être réduite. C’est une construction rectangulaire, à laquelle on accède par une porte unique, au Sud du bâtiment. Un chemin dallé et couvert fait le tour du jardin intérieur. Le jardin est lui peu entretenu. Quelques rosiers survivent, et les mauvaises herbes font la loi. Roberto ne s’en soucie pas du tout.
Tous les matins, Roberto voit passer sur la route un bus rouge rempli d’enfants. Le bus est bruyant.
Mais qu’est-ce qu’on entend le plus ?
Le bruit du moteur et du pot d’échappement ou les enfants
dont les cris et les rires s’échappent par la fenêtre ?
Roberto n’a plus quitté la propriété du monastère depuis longtemps, depuis un événement dont il n’a plus le souvenir. Quelque chose qui lui est arrivé. Quelque chose. Roberto regarde souvent passer le bus. Il imagine les enfants, le cœur serré ou insouciants. Il imagine les doigts qui ouvrent le papier en aluminium pour découvrir le repas du midi. Il imagine. La faim ou la soif, l’envie de faire pipi. Le regret des jupes de maman. La peur de l’eau. La douleur ou la colère. Il imagine les enfants qui rêvent pour faire passer le temps, pour oublier l’ennuyeux trajet.
Parce je ferais la même chose.
Roberto ne peut pas se souvenir. Alors il imagine.
La porte
La vie de Roberto est très répétitive et cela ne l’aide pas. Comme tous les jours se ressemblent, le temps empêche encore plus sa mémoire de renaître. Les gestes mille fois répétés s’entremêlent et Roberto ne sait plus pourquoi il les réalise. Sur le passé, il ne se pose plus de questions depuis longtemps et il ne sait même plus vraiment ce qu’est un souvenir. Quand il est éveillé, Roberto fonctionne comme un automate.
Le soir venu, une fois le travail terminé, Roberto s’assied sous le préau en s’appuyant contre le mur. Il sent les pierres contre son dos. C’est un moment particulier. Le soir, il est toujours seul dans le monastère, sauf durant les mois de visite guidée tardive, uniquement programmée en mai et en juin. Tous les soirs, à 18 heures 30, il prépare le souper. Aujourd’hui, le soleil brille et Roberto est fatigué. Il va chercher le pain et le fromage dans la cave de l’intendance. Il remonte rapidement et s’installe à nouveau à l’ombre du préau. Il mange lentement en regardant un avion qui déchire le ciel. Il ferme les yeux et s’endort. Il rêve du monastère, il y a très longtemps. Dans son rêve, il se souvient si bien. Il voit le chemin poussiéreux qui mène à la vieille route. Les murs de pierres grises. Le couloir de dalles brunes et rouges. Il entend les sandales qui frappent les pavés du chemin de promenade. Il entend les murmures, les prières qui s’échappent des lèvres. Il sent la respiration qui se coupe, les têtes qui se relèvent. Il sait la peur du temps qui passe. Le bonheur de l’infini.
Je rêve d’une porte
La seule porte ici, pour moi, est mon rêve
Parfois, dans ses rêves, Roberto voyage et rencontre des gens, mais au matin, tout s’évapore, et rien ne s’inscrit dans sa tête de moineau. Cette nuit-ci, il s’est produit quelque chose de particulier. Roberto a rencontré dans son rêve une personne qu’il avait déjà vue la veille pendant son sommeil. C’est la première fois que cela se produit. La nuit précédente donc, un homme jeune et grand, aux cheveux noirs, très noirs, lui a parlé. Cette nuit, l’homme a répété ce qu’il lui avait déjà dit la veille. Pour la première fois, en se levant, Roberto à la vague sensation de ce qui lui est arrivé dans son rêve. Il se souvient du personnage, mais pas de ce qu’il a dit.
Roberto se lave dans le bassin d’eau posé sur la table de la petite cuisine. L’eau est froide mais l’air est déjà chaud. Aujourd’hui, c’est vendredi. Il doit reprendre le travail une dernière fois cette semaine. Pour la première fois depuis qu’il est là, il ne veut pas.
Roberto traîne toute la journée au bout du chemin qui mène à la route. Il n’a rien à faire à cet endroit. Il ne fait rien. Il regarde les autos qui passent, elles sont rares, les bus rouges, les avions dans le ciel, il ne fait strictement rien d’autre, de toute la journée. Il ne mange pas le soir venu. Il reste au bout du sentier et ne rentre que très tard dans la nuit. Pendant son sommeil, il revoit le même personnage, et ressent la sensation du souvenir. L’homme est proche de lui, et il voit bien son visage. Ses yeux sont clair et ses cheveux encore plus noirs. Ses lèvres sont très fines. Roberto les regarde intensément. Il voit autant qu’il entend l’homme lui dire quelque chose. Le lendemain matin, Roberto se souvient du visage mais toujours pas de ce que l’homme a dit.
Le départ
Le bus du samedi est passé depuis 2 bonnes heures. Roberto n’a pas bougé. Il n’a pas ramassé la brosse qui est sur le sol, la petite brosse avec laquelle, si souvent, il frotte les pierres qui bordent les parterres de fleurs à l’entrée du monastère. Il reste dans se tête un peu du son du moteur du bus scolaire. Pas des rires d’enfants. Il reste le son des pneus sur le bitume. Le soleil est déjà haut à cette heure.
Roberto se lève et se lance sur le chemin. Il a bien dû arriver un jour, mais il ne sait pas comment, il ignore s’il a déjà foulé du pied le chemin poussiéreux d’accès au monastère. Il arrive à la barrière qui ne protège rien. Une vieille barrière de bois, qu’on laisse là pour l’image. La barrière est branlante et le bois blanchi par le temps. Ou la pluie ? Roberto regarde la barrière avant de la pousser avec la main droite, la plus forte. Lentement. Elle se penche et s’écarte doucement. Ses gongs grincent. Elle traîne dans la poussière du chemin. Roberto fait un pas vers l’avant, la barrière poursuit son trajet circulaire. Un deuxième pas. La voie est libre. Roberto ne regarde pas derrière lui. Il avance, plus que 20 mètres et il sera sur la route. Il s’arrête. Le bus. Le bus rouge suivant. Les enfants. Il ferme les yeux et écoute, écoute. Il ne partira que quand, au bout, le son des pneus sur le macadam aura cessé de planer.
Allons, allons, et si je partais, tiré par un fil ?
Si je quittais ce lieu comme une feuille emportée par le vent ?
Qu’y pourrais-je ?
Les petites rencontres de Roberto
Roberto a marché deux heures seulement. Il est arrivé au Village de Vassy. Tout est calme au village. Le cœur de Roberto frappe fort dans sa poitrine. Roberto a peur. Il ne sait pas s’il doit continuer ou faire demi-tour. Il a envie de se retourner et de courir jusqu’au Monastère, mais il est déjà fatigué. Il voudrait s’asseoir et se reposer à l’ombre du préau. Il fait très chaud. Il a soif et un peu sommeil.
Autour de lui, il ne voit que des maisons, des bâtiments, des voitures garées. Personne. Il s’assoit sur le capot d’une voiture. Il regarde ses mains d’ouvrier. Elle sont sèches et il ne peut plus suivre les lignes qui s’y dessinent tant la peau est dure et craquelée, indifférente à la chance. Au creux de la main droite, une goutte est venue adoucir la surface du cuir de la peau. Une petite goutte. Pour la première fois depuis bien trop longtemps que pour s’en souvenir, Roberto pleure doucement. Les larmes qui coulent de ses yeux le chatouillent. Il sent l’eau cheminer le long de ses joues et se diriger vers la pointe de son menton.
C’est ma voiture. La voix a surpris Roberto. Il a sursauté et est tombé de la voiture et se trouve presque coincé entre celle-ci et la camionnette qui est garée juste devant. Il ne sait comment se redresser, et il sent bientôt une main sous son aisselle, quelqu’un l’aide à se relever. Quelqu’un l’aide. Un homme se trouve bientôt en face de lui. Il est grand et ses cheveux sont noirs. Il dit à Roberto qu’il était assis sur sa voiture. Vous étiez assis sur ma voiture. Tu étais assis sur ma voiture. Roberto ne dit rien. L’homme se penche vers Roberto et lui demande d’où il vient. D’où venez-vous ? D’où viens-tu ? Pendant que l’homme parle, Roberto regarde l’église qu’il aperçoit sur la place du village. Il voit le petit cloché, l’horloge qui semble retarder, les tuiles sur le toit, certaines sont verdies comme sur le petit cloché du monastère.
Il y a peut-être un préau derrière l’église ?
Roberto revient à l’homme qui lui parle toujours. Ses mains sont très grandes. Il les a posées sur ses hanches. Il semble ennuyé. Il ne dit plus rien, personne ne parle. La tête de l’homme tourne dans tous les sens, comme s’il cherchait de l’aide, mais personne ne vient. Un coup de klaxon, l’homme tire Roberto par le bras, sur le trottoir. Un bus rouge passe. Il est vide, pas d’enfants.
Ici c’est la ville, c’est la vie.
Ici, c’est le début de mon voyage
Ce qui est derrière moi, je n’y reviendrai jamais
C’est à peine si j’oserais me retourner
L’homme se dirige vers la place et Roberto le suit, de toute façon, il ne sait pas où aller. Sur la place, les maisons sont jolies, il y a un petit bar, une pension, Roberto sent une grande joie dans tout son être. Il s’arrête, et lève les bras au ciel et crie, un cri puissant, dont il n’aurait pas su quoi faire. Il regarde le ciel et voit deux oiseaux qui passent rapidement. Il les suit du regard. Malgré le cri, l’homme n’a pas peur de lui et sourit.
Si même les oiseaux viennent jusqu’ici
L’homme entre dans un bar et Roberto est toujours derrière lui, sautant d’un pied sur l’autre. Au dessus de la porte d’entrée, un écriteau dit «Pension de la Place ». Une fois à l’intérieur, comme un petit chien, il baisse la tête quand il se rend compte que tout le monde le regarde. Tout le monde le regarde. Plus personne ne parle mais heureusement, il y a la radio, qui dit que demain il va pleuvoir. Demain il va pleuvoir sur le nord du pays. L’homme demande un petit blanc et s’appuie sur le comptoir. Roberto s’appuie aussi sur le comptoir mais ne demande rien. Il y a une grosse dame derrière le comptoir. Sur sa robe, les mêmes fleurs que dans les parterres du monastère.
Pas encore assez loin
Elle sert le petit blanc sans quitter Roberto du regard. Elle fini par lui sourire.
Sur les murs, il n’y a rien, mais ils sont sales. Ils portent des traces, comme si quelqu’un avait commencé à les nettoyer et avait arrêté, découragé par la tâche, par les années de crasse à combattre, ou par respect pour ceux qui avaient si bien travaillé à souiller les murs. Le temps passe. Personne ne dit rien dans le petit café. La radio diffuse de la musique sans nom. Et maintenant, un peu de cette musique sans nom. Parfois, quelqu’un entre et regarde Roberto curieusement. Mais personne ne lui pose de question. Roberto va s’asseoir sur une chaise, près de l’escalier qui monte à l’étage.
Le temps est très lent ce jour-là pour Roberto. Tout le monde bouge en silence, tout se fait calmement. L’air est léger car le café est sans fenêtre et le soleil ne rentre pas bien loin dans la pièce. Le rectangle de lumière que laisse entrer la porte tourne avec le jour qui passe. On pourrait croire que ce jour-ci est spécial pour tous ceux qui sont là. Les deux chômeurs, le vacancier, le facteur, le cafetier, la grosse femme fleurie du cafetier, l’homme au cigare. C’est comme si tous attendaient quelque chose de Roberto. Mais rien ne vient.
Je suis de passage.
Personne n’a rien eu de moi, jamais
Et vous êtes comme tous les autres
Si vous saviez ma quête, si vous saviez ma peur et ma joie
Si vous saviez le peu de poids de vos lourdes âmes, face au vent qui a emporté ma mémoire
Quand Roberto se réveille, il n’y a plus personne dans le café et, dehors, le soir est tombé. La grosse femme le secoue doucement par le bras. Elle ne dit rien et sourit encore. Elle monte l’escalier et Roberto la suit. Elle le conduit dans une chambre et Roberto se couche tout de suite sur le lit. Il sent l’odeur de la couverture, elle est très forte. Elle le réconforte sans qu’il se demande pourquoi. Il ne s’est pas déshabillé. Avant que la grosse dame soit ressortie de la chambre, il est endormi.
Le réveil
Roberto est assis sur le lit de la chambre de la petite pension. Il regarde, en face de lui, la façade de l’immeuble voisin. Il est rouge foncé. Des cicatrices blanches traverse par endroit l’ocre de la peinture. Il est tôt, peut-être 6 heures 30, qui sait ? Mais il y a déjà un peu de lumière et le bruit qui vient du café a réveillé Roberto. Il descend dans le café et le traverse sans faire attention à la ménagère. Il sort et va s’asseoir au centre de la petite place, sur un banc vert. Sur le banc, il y a un homme. Il porte un chapeau beige et sue énormément, malgré le vent frais du matin. Il a le teint très mat, la peau fissurée. Il dit à Roberto qu’il est matinal. Tu es bien matinal. Il rit. Roberto ne répond pas. Il doit partir et la route sera longue. Il ne sait pas encore où il va, mais il sait ce qu’il cherche. Ici, il n’a rencontré personne qui le retienne.
Je cherche ce que vous ne pouvez pas me donner
Je cherche l’air du matin tout près de chez moi
Rien d’autre ne pourra me rendre la joie
Rien d’autre ne m’est plus cher je crois
Roberto se lève et marche vers la grande route. C’est la seule chaussée qui traverse le village. Il regarde à droite et à gauche. Il ne sait plus d’où il est venu. Il ne reconnaît pas les bâtiments. Rien ne l’aide. Il ne sait plus de quel côté il a vu l’église qui borde la route à hauteur de la place de la pension. Il en fait le tour mais ne se souvient plus. Il entend le vieil homme qui rit encore. Il prend à gauche.
Tiré par un fil
Ou comme une feuille emportée par le vent
Pendant qu’il marche Roberto se remet à pleurer. Ce matin, il ne se sentait pas triste, au contraire, il sentait son cœur battre joyeusement. Mais maintenant il est inquiet. Il ne sait pas s’il a bien choisi. Il ne sait plus. Il ne reconnaît rien, mais reconnaîtrait-il le chemin, même s’il l’avait emprunté une heure auparavant ?
Après un bon moment de marche, Roberto s’arrête. Il croit qu’il reconnaît quelque chose. Autour de lui, il y a une vache, un pré, des champs à perte de vue, un petit bois au loin. Est-ce qu’il a déjà vu cette vache-là ? Il reconnaît quelque chose mais il ne sait pas quoi. La route continue tout droit et plusieurs centaines de mètres plus loin, il y a un petit virage sur la gauche. Roberto se remet en marche, de plus en plus vite, car maintenant, il sent la peur lui barrer le ventre. Il veut savoir s’il a fait le bon choix.
Derrière le virage, Roberto aperçoit le monastère. Il reconnaît alors tout le chemin qu’il vient de parcourir. Il pense à la petite maison rose sur le côté de la route, à la vieille voiture rouillée dans le jardin, aux chemins qui mènent aux champs, au bassin d’orage dans lequel les oiseaux se baignent. Il s’assoit dans le fossé. Ses mains portent sa tête, si lourde. Les larmes coulent encore, elles noient son visage et ses chaussures sont bientôt criblées de petites gouttes éclatées sur le cuir. Les heures passent et Roberto n’a pas encore le courage de rentrer. Il ne sait pas ce qu’il va trouver dans le monastère. Rien de particulier.
J’ai peine à y croire
Je suis revenu d’où je ne venais pas
Je suis perdu dans le seul endroit que je connaisse
J’ai tant de peine à y croire
À un carrefour, sur un coup de dé.
Le retour à la maison
Tout est calme dans le monastère. Sans doute, personne n’est passé depuis son départ, le week-end, les visiteurs sont rares. Roberto repasse la barrière et se dirige vers la porte d’entrée du monastère. Il sent sa gorge se serrer. Il pénètre dans le bâtiment. Dans la cuisine, par la petite fenêtre placée en hauteur dans le mur, un filet de lumière traverse la poussière qui vole et se fond sur le carrelage gris. Roberto le recueille au creux de ses mains. Il ne pleure plus. Aujourd’hui, dans le creux de sa main, il lit les lignes. Il les voit. Il ne les comprend pas.
Je suis ici.
Je ne sais pas d’où je viens.
Mais je suis ici.
Quelle que soit la terre qui ait bu le sang de ma mère à ma naissance,
Je suis ici. Je n’ai pas le choix. Je suis sans attache,
Et pourtant, tout me retient.
Je pleurerai encore, et les soirs cruels se suivront
J’ai eu peur de mes propres rêves
J’ai eu peur de ma propre peur.
Roberto est mort aujourd’hui. Dans le monastère un soir d’été, entouré des cigales et des herbes folles du jardin, qu’il n’a jamais voulu entretenir. Il a vécu longtemps après son singulier voyage, encore 7 longues années.
Il a écrit sur le mur de la cuisine un petit texte, avec une seule craie. Il a mis 7 ans à l’écrire, ajoutant parfois un simple mot, mais sans jamais rien effacer.
Sur une colline, je suis monté tous les soirs d’une semaine.
Le premier soir, j’ai tué mes envies, celles qui m’empêchaient d’aller à l’essentiel.
Qui me détournaient des devoirs vrais. Je les ai tuées et je les ai mises dans un sac.
J’ai caché le sac sous un buisson d’aubépine.
Le lendemain j’ai tué mes désirs, qui me tenaient éveillé pour une bonne partie de la nuit.
Qui me faisaient dire ce que je n’ai jamais pensé.
J’ai glissé leur dépouille à l’intérieur du sac que j’ai remis dans le buisson.
Le troisième jour, j’ai tué les espoirs car ils sont insensés
et me laissaient rêver d’une vie meilleure.
Je les ai étouffés.
Le quatrième jour, j’ai tué mes rêves, ceux qui me torturaient quand j’étais éveillé.
Les rêves qui me rouillaient et me rendaient aigri avec les années qui passent.
Je leur ai arraché la vie de mes propres mains.
Le cinquième jour, j’ai tué demain, j’ai tué le temps.
J’ai tout fourré dans le sac sur lequel j’ai écrit : « c’était ma vie».
Je suis descendu de la colline avec le sac dans mes bras,
et je l’ai jeté dans le lac.
J’ai tout noyé.
Alors, le sixième jour, j’ai perdu la mémoire.
Je n’ai gardé que le plaisir d’un souffle de vent sur la peau,
avec qui j’ai passé le temps que vous avez bien voulu me laisser.
Le septième jour.