> Un parallélépipède compte 8 sommets et 12 arêtes

A cette époque, je n’avais pas grand-chose pour moi. A vrai dire, je n’avais que la rage, et encore, ma rage à moi, elle était plutôt légère, et passagère. J’en étais très conscient. De n’avoir que ça je veux dire, que si peu pour moi.

Vers 12 ans, au collège, j’ai cherché à plaire aux filles en prenant des airs ténébreux, mais j’étais vraiment trop banal d’aspect, voire laid. Mes oreilles, particulièrement, me desservaient, ruinant toute approche. Dès l’âge de 14 ans, je me suis rendu compte que les filles m’évitaient poliment. Que rien en moi, jamais, n’y changerait quoi que ce soit. J’en étais là, à me détester, à éviter de croiser le regard méprisant des miroirs, à maudire les vitrines de magasins qui reflétaient mon image aux milieux des objets désirables. J’attendais impatiemment l’hiver et mon bonnet. Le doux nid de laine qui cachait mes petites ailes, quelques heures par jour.

Je désespérais de trouver un jour une femme qui m’aimerait et me laisserait plonger la tête entre ces seins. J’en rêvais le soir. J’en pleurais. Parfois, en attendant ma mère à la sortie de l’école, je fermais les yeux pour ne plus voir l’une ou l’autre mignonne. Je pensais que j’aurais à m’enfermer dans un monde sans fille. Sans amour. Un monde à moi.

Mais, un jour, j’ai trouvé sur la table de la cuisine un magazine que ma mère avait du ramener d’un salon de coiffure. Je l’ai feuilleté doucement, je n’en avais pas vu souvent. Je me suis arrêté sur un article très particulier. L’auteur y démontrait l’attirance des femmes pour les hommes créatifs. Les artistes attirent les femmes. Ils sont objets de désir, « au-delà de leur physique, c’est leur créativité qui attire les femmes ». J’ai cru tenir là ma chance. Je me suis vu.

Il me fallu 18 mois, 6 pour me décider à aller étudier la sculpture à Bruxelles, 10 pour convaincre mon père de me laisser quitter la maison et encore 2 pour régler les détails. J’arrivai rue du Marquis, à côté de Sainte Gudule, à la veille de mes 15 ans.

Dans l’école dans laquelle je m’étais inscrit, il n’y avait que des garçons. La sculpture est il est vrai un art plutôt rugueux, et à l’époque, peu de femmes la pratiquaient, se rabattant plutôt sur la peinture, le dessin, ou la musique. Le choc fut total. En quelques mois, l’exercice de la pierre et du bois avait fait de moi un homme. Je le pensais du moins. Mes épaules s’étaient dessinées rapidement et je sculptais quotidiennement. J’étais là depuis 8 mois, je ne pouvais pas encore vraiment sculpter, mais je prenais la mesure du monde qui s’ouvrait devant moi, du désir qui me prenait, de ma volonté de devenir l’homme qui s’agite au bout du ciseau. J’étais entouré d’artistes en devenir comme moi. Qui n’avaient rien, je veux dire. Ou pour certains, juste la rage.

Pour moi, cela semblait normal, nous étudiions justement pour devenir des artistes. Nous n’étions pas encore ce que les femmes allaient bientôt s’arracher.

Seul deux d’entre nous sortaient du lot. L’un travaillait la pierre d’une manière extrêmement délicate et produisait des œuvres d’une rare finesse mais d’une grande sagesse. Il parlait peu et caressait parfois son travail, les yeux fermés, comme pour en apprendre d’avantage. L’autre ramassait tous les cailloux qui lui tombaient sous la main et les frappait, les ciselait avec force. Il disait « je les accouche ». Ce qu’il produisait n’était plus vraiment de la sculpture d’après nos maîtres. Il ne s’en inquiétait pas. Il s’appelait Gauthier.

Gauthier était un garçon très extrême. Je veux dire, c’était quelqu’un qui expérimentait les choses, contrairement à la majorité de mes camarades, en ce compris moi-même, et qui les expérimentait jusqu’au bout. Nous, les autres, avions plutôt tendance à suivre nos professeurs. Lui les contredisait sans cesse. Se levait durant la classe pour dire son désaccord, dessinait ses projets à même les murs de l’atelier, sortait de la classe quand bon lui semblait, courait dans les couloirs, les bras dans les airs. Un autre monde.

Je n’avais jamais osé l’approcher, je restais, à tous les égards, à distance, et en même temps, je savais, je sentais à quel point c’était de ce jeune homme qu’on parlait dans l’article du magazine. J’étais, nous étions tous, assurément, envieux de son courage, de sa colère. J’étais moi, je ne sais pas pour les autres, jaloux de son talent. De rien, il faisait naître l’émotion. Je ne comprenais pas comment il arrivait à produire cette chose avec la pierre. Avant de le rencontrer, je n’aurais pas pu imaginer que l’art de la sculpture, cela pouvait aussi être ça. Je pensais qu’il s’agissait de reproduire la nature des choses, de tenter le mouvement, d’essayer la légèreté et le poids, d’effleurer la vie. Mais lui sculptait des morceaux de choses, des imperfections, des rondeurs, des détails, que sais-je ? Des choses sur lesquelles je ne pouvais pas mettre de nom, et qui m’inspiraient parfois un grand émoi. Je me questionnais beaucoup sur sa présence ici, et sur la mienne.

Nos chemins se sont séparés au printemps de ma première année à l’académie. Peu avant les examens de fin d’année, une rigolade d’après les « grands ».

C’était un anniversaire je crois. La dernière soirée avant de plonger dans les épreuves de fin d’année. Je me souviens de mon arrivée dans le petit appartement, et aussi de l’avoir vu entré dans le salon, beaucoup plus tard, déguisé. Nous n’étions pas à un bal masqué. Il était venu travesti. En prostituée. Tout le monde a ri, sauf moi. Mais personne n’a rien dit. Il y avait juste eu ce rire général. Et seulement bien après ce rire, petit à petit, les murmures sont revenus, et nous avons tous parlé, d’autres choses. Pour moi, ça a été comme un éclair, je suis resté bouche bée un instant. Et la vie a repris.

Gauthier était rentré totalement dans son personnage, sans se soucier de l’impression qu’il allait laissé. Plus personne n’avait fait attention à lui, mais moi je l’observais sans cesse en tachant de rester discret. Il était dans un autre monde, son monde. A vrai dire, il jouait, comme un enfant le fait. Il était profondément son personnage. Ces gestes ne semblaient pas étudiés mais naturels. Il semblait être devenu une femme légère. Il fumait, s’appuyant sur le dossier d’une chaise, regardant les jeunes hommes comme s’ils avaient tout à apprendre de lui. De la pute.

La soirée passait et tous les élèves présents étaient de plus en plus saouls. Gauthier revenait parfois brièvement dans les conversations, ça riait un peu, et nous parlions d’autre chose. Je ne buvais pas à l’époque. De sorte que j’ai pu observer les regards des garçons vers la pute. Certains laissaient traîner leurs yeux plusieurs secondes sur ses fesses ou son visage. La réussite de Gauthier était totale. Il était en train de réaliser une œuvre d’art sans en avoir l’air.

A trois heures du matin, j’ai décidé d’abandonner cette soirée. En passant par la cuisine, j’ai vu Gauthier se démaquiller, en se regardant dans le miroir au dessus du petit évier rempli de vaisselle. Il faisait cela avec précaution, et se concentrait sur le contour de ses yeux. Je suis rentré chez moi à pied. Pas le choix à cette heure et à cet âge. Pendant tout le trajet, j’ai gardé en tête l’image de Gauthier se démaquillant.

J’ai dormi profondément. Le lendemain, je me suis levé rapidement. A cette époque, j’adorais traîner au lit en écoutant les bruits de la rue. Il y en avait peu, tout était calme, mais les bruits résonnaient dans la petite cour qui séparait mon immeuble de la rue. Il y avait dans ce concert discret quelque chose d’apaisant et de sécurisant. Mais ce jour-là, je me sentais poussé vers l’extérieur. J’ai sauté dans un pantalon et enfilé une chemise qui se répandait sur la seule chaise de l’appartement.

Une fois dehors, je me suis mis à courir jusqu’à l’atelier de l’académie. Il pleuvait légèrement. J’avais froid. Je courais de plus en plus vite, autant pour me réchauffer que pour arriver plus vite, encore plus vite, encore plus chaud. J’ai pris du plaisir à courir. J’ai pensé que j’étais léger ce jour-là. Qu’est-ce qui me passait par la tête ? J’allais vers une évidence, c’est la seule impression qui me reste.

Quand je suis arrivé, j’ai poussé la lourde porte de toutes mes forces, et j’ai couru dans les couloirs vers l’atelier du fond. Je ne fus pas surpris de voir que Gauthier y était déjà. Deux autres élèves travaillaient aussi, un peu plus loin, près du poêle qui ronronnait. Je n’ai pas eu le temps d’avancer dans la pièce, je me suis tout de suite arrêté pour regarder Gauthier travaillé. Il frappait la pierre avec tant de hargne que certains des petits éclats volaient et rebondissaient à plusieurs mètres du bloc sur lequel il travaillait. Il avait retirer sa chemise, et malgré son jeune âge, je pouvais lire sur son corps qu’il avait commencé la sculpture bien avant moi. Les deux autres jetaient des coups d’yeux vers Gauthier.

Je me suis assis et je l’ai encore regardé. Il était si déterminé, n’hésitant presque jamais, que les bruits du ciseau sur la pierre se faisaient réguliers et rythmés. Je m’endormis brièvement. Quand je me réveillai, les deux autres élèves avaient rangés leurs outils. Ils étaient assis à côté de moi et regardaient à leur tour le spectacle offert par Gauthier. Il continuait à réduire son bloc.

Quand le bloc ne fut plus qu’un gros caillou, il changea enfin d’instrument. Il cisela rapidement un petit parallélépipède rectangle d’environ 15 centimètres de long. Il jeta sur le sol les outils et quitta l’atelier. Les deux autres ne sont restés qu’une dizaine de minutes et sont partis à leur tour. La nuit était tombé quand je me suis rapproché du petit bloc. Je l’ai observé sous toutes ses coutures, à l’unique lumière de la lune. Il était magnifique, très simple, très beau. Sa surface, qui était comme la peau, semblait fragile. J’aurais eu peur de la rompre en la touchant. Je ne sais pas à quelle heure je me suis endormi.

Au petit matin, j’ai rangé les outils et nettoyé l’atelier. J’ai laissé le petit bloc au centre. J’avoue que j’ai été tenté de l’emporter car je savais déjà où j’allais. Mais je l’ai laissé là, et je n’ai même pas osé le frôler. Je suis repassé dans ma petite chambre d’étudiant. J’ai fait ma valise et j’ai pris le premier train pour Moulins. Je suis rentré chez mes parents.

Je ne suis pas devenu sculpteur, bien sûr. Je suis notaire. Mon étude marche bien, et j’ai pu mettre de côté une petite somme d’argent, une somme rondelette. J’ai une femme, et ensemble, nous avons eu un enfant. Un seul, mais un beau. Un garçon qui tient déjà bien sur ses jambes, et qui semble doué pour les jeux de ballon. Nous habitons dans un endroit magnifique. De la fenêtre de mon salon, je ne vois que les collines et la mer. A perte de vue. Les jours de beau temps, je vois le phare, et la nuit, quand je ne peux pas dormir, car cela m’arrive, je viens m’asseoir ici. Je regarde ce rayon qui tourne.

Malgré tout ça, et je crois que c’est énorme, je ne sais toujours pas qui je suis. Aujourd’hui, je n’ai plus la rage, et toujours pas de talent. L’envie de sculpter ne m’a jamais quittée. Mais j’ai renoncé si vite, de manière si claire, que je n’ai plus considéré la sculpture que comme une chose hors de portée pour moi. Si je n’avais pas rencontré Gauthier, je crois que, de toute façon, je ne serais pas devenu sculpteur. Mais il m’a sûrement sauvé de l’aigreur. Parce que je ne sais pas pourquoi le petit bloc était si beau. Parce que je n’ai pas compris comment Gauthier avait pu faire cela d’un trait, en une seule journée.  Et parce que je n’ai toujours pas compris comment tant de rage avait pu accoucher de cette finesse. Sans cette démonstration, je serais peut-être persuadé que mon échec n’était pas programmé. Je n’aurais sans doute pas compris qu’il était en moi.

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