2/11/2007

L’un monte les marches quatre à quatre, l’autre passe la jambe. L’un, arrivé au quatrième étage s’arrête. Il pense. Réfléchit. Pèse le pour et le contre, tourne un peu en rond sur le palier. Se pousse un peu pour laisser passer. Amène quelques doigts au menton. Soupèse. Hésite en somme. Au quatrième étage, l’un n’est plus sûr. Au quatrième étage, l’autre non plus. L’un finit par faire demi-tour. Il descend lentement les escaliers jusqu’au rez-de-chaussée. L’autre n’a pas changé d’avis finalement. L’autre l’attend, étendu.


1/11/2007

Plus qu’à se laisser filer, vers le bas de la vallée. Tout ce qui reste, c’est du vent dans les cheveux, sur le front. Quelques doux virages. Des bonjours, des signes de la main, des masses de signes de la main. Des rides aux coins des yeux.

Pour l’heure, je suis encore en équilibre, tout en haut, entre la fin de l’effort et le moment où je bascule. Le froid des sommets me colle aux bras.

Demain, je commence la descente. J’imagine, d’abord, les mains sur les freins, comme tout le monde. Je me demande si j’oserai laisser aller. Laisser aller.


16/10/2007

Le type frappait sur les clous comme un furieux. Il les enfonçait parfois d’un seul coup de marteau dans le bois. Des pointes de 6 centimètres. C’était incroyable. Il suait, il était trempé comme s’il avait plu sur lui, ses cheveux collaient à son visage, ses longs cheveux roux et bouclés, qui dessinaient des dizaines de petits serpents sur son front. J’avais l’impression que si je disais ne fut-ce qu’un mot, le prochain clou était pour moi. Apparemment, tout le monde pensait comme moi. Il n’y avait de la place que pour lui et ses râles.

Il a vidé une boîte de clous dans le gros bloc de bois. Puis, il l’a soulevé, et l’a jeté dans le feu qui s’est mis à vrombir dans la cheminée. La pièce est devenue orangée du sol au plafond. Nous suions à notre tour. Lui avait l’air calme maintenant, comme hypnotisé par les flammes.

Les colères du forgeron étaient célèbres dans la région. Ce soir-là, nous étions 8 gamins, tétanisés de peur. Nous n’avons jamais su pourquoi il s’était mis dans cet état. Et moi, j’aurais préféré avaler trois clous que de lui poser la question. Pourtant, le forgeron, nous pouvions le regarder travailler pendant des heures. Nous prenions souvent le risque de nous glisser au fond de son atelier.

Aujourd’hui, il plie le forgeron. Il courbe. Il a mal séché de la dernière drache. Quand je vois cet homme penché sur sa canne, et que je me souviens de ses colères, c’est comme deux mondes.


13/10/2007

A chaque pas, j’écrase la neige. C’est le bruit qui me frappe. Et le silence entre les pas. C’est magique. Ca a l’air si doux, et pourtant, pour rien au monde je ne voudrais tomber dedans. Je sens, rien qu’à y penser, la neige qui fond dans le cou, coule dans le dos.

Je tourne autour d’un arbre et mon chemin est de plus en plus sombre car apparaît la terre piétinée, l’herbe écrasée, déchirée. A force de marcher, mon chemin est de plus en plus clair, il se dessine d’une manière si contrastée.

Je voudrais le quitter.

Quand je le quitte, comme je regarde derrière moi, je ne profite pas vraiment du paysage. Je regarde l’arbre cerclé de boue.

Regarde devant toi. Perds le sens de l’orientation, gagne celui du vent. Perds-toi mille fois avant de calculer quoi que ce soit.

Mille fois, comme le temps passe vite en ce moment.


5/10/2007

Il compte sur son corps les hématomes. Comme autant de petits bonheurs, des contacts fortuits avec le sol, des prises de risques, des joies qui planent, comme des feuilles à cette saison-ci. De tout. Des bruns, des bleus, des noirs. Des rouges, du rose aussi. Des tâches, des points, des auréoles, en fonction du jour de la semaine.

La semaine prochaine, il tombera de nouveau. Jusqu’à avoir une peau d’éléphant. Et à ce moment-là, qui peut dire ce qui se passera ? Est-ce que le plaisir sera toujours là ?


4/10/2007

Maria avait la main haute, très haute (vraiment très, très, haute) au-dessus de la tête. Elle flottait là, sans bouger, la main. Puis elle est venue se ranger dans une poche. Et Maria a dit « Ciao ». Je n’aurais rien pu entendre, parce que moi, j’étais de l’autre côté de la vitre blindée. Mais avec l’habitude, la longue habitude, ça a sonné dans ma tête. “Ciao”.

Maria a dit “Ciao” puis s’est retournée et a marché rapidement vers le parking. Je ne sais pas quelle expression pouvait avoir son visage.

Dans l’avion j’ai fourré mon manteau dans le compartiment prévu pour les bagages à main. J’avais envie d’être débarrassé. J’ai attrapé un rhume pendant le vol.

En descendant de l’avion, je passais ma main sur les pans froissés de mon manteau. Il faisait très froid à Stockholm.

En arrivant à l’hôtel, j’ai appelé Maria à la maison et elle n’était pas là.


3/10/2007

Dans la terre, il n’est plus là. A l’endroit où on l’avait laissé, c’est un autre puis un autre puis un autre. Des noms sur des petites croix de bois, vaguement plantées, qui penchent dans la gadoue.
C’est comme ça.
Gégé fait des tours dans l’espace, à califourchon sur un chicon. Gégé ricane, la tête rentrée dans les épaules. Il nous voit, on ne le voit pas.


27/09/2007

Eva est tombée malade au soleil, avec un petit vent doux et chaud dans les cheveux. J’étais très amoureux d’elle et j’ai pensé un moment que c’était ça qui l’avait rendue malade. Tout ça. Cette façon que j’avais de penser à elle quand elle n’était pas là. Cette manière de la regarder encore alors qu’elle était partie depuis longtemps, au boulot, au magasin, à la piscine. Je vais l’épuiser j’ai pensé à ce moment-là.

Quand elle est tombée malade, au début, elle n’a pas vraiment changé. Bien sûr, tout n’était plus possible, mais tant qu’elle souriait, moi j’étais content. Elle se regardait encore dans la glace avec ses grands yeux de myope, elle faisait encore des tresses, elle chantait faux dans la voiture en mettant sa main sur ma cuisse, et encore plein de choses qui faisaient que dès que la portière était refermée, elle me manquait déjà. Je la déposais tous les matins à son travail. Elle disparaissait derrière la lourde porte en bois de l’école, mais en même temps, elle me suivait toute la journée. Eva. Satanée Eva je pensais toujours au milieu de la journée. Tu es trop là et tu me manques.

Un jour qu’elle revenait de l’hôpital, elle a dit que finalement, c’était sérieux. Elle m’a dit ça comme si elle en était soulagée. Comme si finalement, enfin, c’était quelque chose de sérieux.

-    Sérieux comment ?
-    Comme une maladie, elle a dit.
-    Une maladie ? Comme la grippe alors ?

On a vécu à trois pendant quelques temps. Eva, elle faisait de plus en plus de place à la maladie. Ou étais-ce la maladie qui grandissait en elle ? Moi, en tous cas, je me rangeais. L’appartement me paraissait minuscule à cette époque.

Je l’ai quittée en décembre.

Mais ce matin, en sortant de chez un ami, j’ai croisé sa copine, à Eva, celle dont j’oublie toujours le nom. Elle m’a dit Eva va mieux. Je ne sais pas si c’est vrai, mais si Eva va, c’est déjà ça. Si Eva va, tout va, il m’a semblé d’un coup.

Comment oser dire que devant moi, il y avait la route qui partait dans les champs et les prairies, les collines, et que ce n’est pas de ma faute si c’était beau. Ce n’est pas de ma faute si j’ai sorti la tête par la fenêtre et si j’ai crié, et si j’ai pensé que la vie était belle, et ce n’est pas de ma faute si ce n’est pas non plus la faute d’Eva.


23/09/2007

Comment j’avais perdu mon enfant. Dans une grande surface, ou dans une gare, je ne sais plus. Aux abords d’une ville, au petit matin. Ou un soir. Je ne sais plus. Je l’avais perdu partout à la fois. Et donc, ne le trouvais plus nulle part.

Comment j’ai couru dans les rues la nuit, dans un cauchemar, pour crier mon enfant. Comment. Je ne sais plus. Je ne sais plus. A perte de voix, sur le bitume, usant mes semelles, à courir après l’enfant, mais dans quelle direction ? Les bras tendus en tous cas.

Comment il est apparu un jour, de l’autre côté de la rue. Il m’attendait là, l’enfant, le garçon. Il a tout dit, tout raconté, les grandes aventures. Le saut dans l’inconnu. Ne pas faire ses lacets. Souffler dans le cou des filles. Monter dans le bus sans payer. Voler une pomme et courir. Dormir où bon lui semble. Pleurer au delà du raisonnable. Marcher dans l’eau de pluie. Dormir à midi. Parler la nuit. Essayer d’être drôle encore une fois. Tout ce que je ne peux pas faire il me dit. Tout. Parle-t-il de moi ou de lui ? De quoi parles-tu mon enfant ?

Il rit, il sourit, il s’assied sur une marche. Il n’avance plus. C’est la fatigue, tant de jours à courir, à tout tenter, mais maintenant c’est fini, tu vas dormir à la maison, tu vas dormir. Je vais dormir il dit.

C’est un rêve, car je n’ai pas d’enfant. C’est comme une petite poésie de la nuit. C’est moi dans tous mes états.


15/09/2007

Jodie a pris froid ce matin. En sortant du bain, elle a couru sur la terrasse, à peine couverte d’une serviette. Parce qu’elle entendait hurler dans la rue. Une femme qui faisait les cent pas devant dieu sait quoi. Sa robe à fleurs bleues cachée sous un tablier sans âge. Elle avait les poings serrés, les levait au ciel, puis les cachait sous ses aisselles. Une femme blonde, rouge, rouge. Un petit bout, un peu tordu par la rage, que rien n’effraie puisqu’elle semble défier le ciel. Puis, c’est la détresse. Elle s’appuie sur le mur de la maison, plonge son visage dans ses mains noires et pleure en geignant.
Quelle est cette histoire. Qui a croisé cette femme pendant le bain? Qui ne l’a pas vue? Qui lui a dit quelque chose ou qui l’a jetée dehors?

Jodie tousse. Elle a déjà fini de manger. Sa mère lui passe la main dans les cheveux.
- Va te coucher, dit-elle. Demain, c’est la rentrée.
Dans le lit, Jodie pense à la femme aux fleurs bleues. Quelle vie, pense-t-elle.

Quelle vie au matin. Comme c’est lourd sur son dos. Comme tout est loin ce matin. Quand elle passe devant la maison des cent pas, elle regarde doucement par la fenêtre, mais rien. Personne ne va à l’école, ici. Jodie continue à tirer plus loin son courage et sa fatigue. Ils sont tous deux dans son cartable. Elle en prendra soin, mais là, maintenant, toutes ces questions qui la ramènent en arrière, pour revenir à la fenêtre, rester là tout le jour, voir. Voir. Une autre scène, un autre moment de la vie.

Mais voilà le bus, elle court et saute, paie et s’asseoit. Pour la vie, on verra un autre jour.


14/09/2007

Une toute petite chose. Depuis presque toujours, j’ai conscience de n’être rien, de n’avoir aucun poids.
C’est pour cela que je suis un lâche ?
Parce que je sais d’où je viens, à quoi je tiens, à rien ?
Ce n’est pas une douleur. C’est une interminable marée, douce. Un léger vent de sable, permanent.

Depuis quelques semaines je suis plus tranquille. C’est la certitude qui fait ça. Sûr de rien, mais sûr quand même.


3/08/2007

Il y en avait dans tous les recoins. Des gros, des maigrichons, des velus, des gueulards, des pleurnicheurs, des malades, des trop bien portants. On n’en pouvait plus, partout dans la cité, on n’en pouvait plus. Moi disait l’un, ce matin, j’ai dû les chasser de devant le magasin, sans quoi, aucune cliente n’y serait entrée, dans le magasin. Moi disait l’autre, j’ai dû mettre des verrous sur la porte de la grange, sans quoi, au soir, ils viennent s’y coucher pour la nuit et je la retrouve souillée, la grange. Moi disait un troisième, si je mange sur le pas de la porte un jour de grand vent, ils s’approchent, sortant de partout, et je dois rentrer et m’enfermer sous peine d’être peut-être moi-même dévoré.

Les marmots sont partout.


2/08/2007

Quelque soit l’âge auquel il mourra, Al a compris que chaque jour qui passe est un jour perdu. Depuis, il fait tout pour que les jours ne passent pas. Il s’ennuie. Il tire les fils qui dépassent du vieux napperon, sur la table, à côté du poêle. Quand une voiture passe, il lève la tête, parfois trop lentement pour la voir passer. Une rouge cette fois-ci. Vers l’Est. Et le soleil qui se couche déjà.


10/07/2007

C’est un matin bien sombre pour mes frêles épaules. C’est pourquoi j’ai posé mon corps dans la gadoue, et maintenant j’ai froid jusqu’au fond de moi. Je serre dans mes poings la peur que j’ai trouvée au creux de mon ventre. J’ai la bouche ouverte et je regarde le ciel noir. Les nuages passent à grande vitesse, se poursuivent sans pouvoir jamais se toucher. A quoi jouent-ils ? S’il pleut tout à l’heure, les gouttes viendront s’écraser sur mes paupières fermées, pour couler sur mes joues. C’est toujours ça d’eau que j’économise, je pleurerai un autre jour.

A chaque pas dans ma tête, une autre peur. De tous ces gens que j’ai trahis, qui va encore m’aimer ? Et qui me plantera un couteau dans le dos ? Pour l’instant, le dos n’est accessible qu’aux vers de la terre. Mais pour combien de temps ? J’ai menti, j’ai suivi un chemin éclairé à la lumière de la honte. C’est criant. Dans le silence de ce pré labouré, tout est hurlant d’évidence. Aujourd’hui, couché sur le dos, dans un champ, je regarderai passer les heures et le vent. Si la terre m’avale, je serai mort haï, dans la plus commune des sépultures, prêt à renaître dans le blé. Si elle me porte, je verrai de quel bois on se chauffe chez tous ceux que j’ai chéris.

La question est maintenant: que vais-je faire au soleil couchant ? Rester ici, allongé sur le dos, dans le froid de mon lit de boue ? Ou me lever, aller contre le jour qui se meurt et rentrer en me cachant, pour aller pourtant là où l’on me trouvera ?


9/07/2007

Je me présente à lui et je n’arrive pas à le dire, ce que je suis venu dire. J’ai fait toute cette route, une partie dans la chaleur et la poussière, et puis, vers la fin, sous un déluge. J’arrive sale comme une vieille misère. Ce n’est pas que je le dégoûte, c’est comment il ne me regarde pas qui m’arrête. Rien qui sort du gosier. Pas même un râle, un petit souffle de rien, pas même un silence. Rien. Je retourne d’où je viens. Je reviendrai demain. Sale comme une vieille misère.


20/05/2007

Une ligne de lumière est passée sur le mur, rapidement, comme un éclair, c’est malin. Une petite idée saugrenue a pris forme et je suis monté sur les toits. J’ai attendu la nuit pour voir les carrés d’or sur les façades assombries. Maintenant, j’ai oublié ce que je suis venu faire ici. Mais il y a plus grave. J’ai oublié comment j’y étais arrivé. C’est parti pour la nuit.

Voilà. C’est fait. J’ai pris froid. C’est tout ce qui se passe. J’éternue sans rien mettre devant la bouche car j’ai les mains sur les tuiles, et la morve vole en éclats, disparaît sous la ligne du toit. 6 étages. Un suicide de globules blancs pourtant déjà morts au combat.


11/05/2007

Trois mois, jour pour jour, sans un mot ici bas. Trois mois que je fais des croix sur les murs que je croise, parce que je suis perdu, pour pouvoir revenir en arrière.

De l’avant.


11/02/2007

Que peut faire un enfant ? Il n’est pas sensé être frappé de raison. Il doit jouir de l’enfance, et qui n’en jouit pas ne pourra se rattraper plus tard. Ce qui est passé, est passé. Tom le sait, il tente de faire de son mieux. Il enfonce ses mains au plus profond de ses poches et shoote dans un caillou. Mais cela ne suffit pas. Il faudrait bien plus pour dire qu’une vie passe par là. Ici, entre ses deux oreilles, il ne sent que la terreur le gagner à chaque centimètre. Chaque avancée est un échec, un peu plus de terre sur son petit corps recroquevillé sur le matelas. Tom tombe bien bas.


8/02/2007

Le soir est ma seule paix. Quand la lumière fuse, que je vois mon ombre à des mètres de moi. L’été est mûr et rien d’autre ne pourrait compter que de décompter les heures qu’il me reste sur un terrain d’insouciance. La nuit est une lumière intense. La nuit est une peur sans fond, un puit de souffrance. La nuit est cause de troubles. La nuit ne passe pas vraiment, elle s’étale sur moi. Je vous assure, elle me prend, c’est la seule qui me soit fidèle à ce point. Je voudrais d’une vie sans lit. Le lit est la rivière de mon malheur.


6/02/2007

Tom qui ne pouvait vivre sa vie lançait des petits cailloux contre les carreaux de celle d’à côté. On finit par ouvrir la fenêtre. Mais là-haut on parlait une langue qu’il ne comprenait pas. Rien à faire.

Ma vie est celle-là que je vois étendue à mes pieds. J’en ramasse un fragment et le porte à mon oreille. Est-ce que vous croyez que j’entends la mer, comme dans un coquillage ? Non, évidemment. J’entends la cadence infernale. Celle du sang qui bat trop fort dans mes veines depuis que j’ai 12 ans.