C’est un phénomène unique. Nous n’en avions jamais observé de pareil. Il semble qu’aucun collègue, nulle part dans le monde, n’en ai jamais observé non plus. Avant-hier, à 20.32, heures de Houston, un satellite chinois est sorti de son orbite. C’est un satellite passif similaire à ceux construits par les pays européens. Ce satellite ne dispose d’aucun système de propulsion. Il avait été déposé sur cette orbite il y a 7 ans et n’avait aucune raison d’en sortir.

C’est un phénomène étrange et qui nous questionne. Cela concerne les bases de nos connaissances qui sont aujourd’hui ébranlées. Nous n’avons à l’heure actuelle aucune idée de la direction prise par ce satellite, nous ne savons même pas où il est. Mais surtout, surtout, nous ne savons pas du tout pourquoi il a quitté sa trajectoire.

Youri dit que c’est un événement qui mêle science et poésie. Youri est un de mes collègues, il est russe. A vrai dire, c’est mon collègue préféré. Et Youri est un fameux poète. En tant que scientifique, nous nous questionnons sur les raisons de cet événement. Youri, lui, se questionne aussi sur son sens. J’ai beau lui dire, Youri, une sortie d’orbite n’a pas de sens. Il prétend que si.

Ce matin, il m’a écrit ce mail : « Alan, je suis malade et pas dormi de la nuit. Je reste chez moi ce matin. Je travaillerai dimanche pour rattraper le retard. De toute façon, tout le monde parle de ce satellite au bureau. Alan, et si les sorties d’orbite étaient contagieuses » ?

Voilà. Je n’arrive pas à dormir cette nuit. Je me demande ce que veut dire le message de Youri, qui n’est pas revenu au bureau dans l’après-midi et ne répond plus à son téléphone. Je suis passé vérifier après le boulot, mais il semble qu’il ne soit pas chez lui. Tout est éteint, sauf à la cuisine, mais Youri laisse toujours une lumière dans cette pièce. Pour les voleurs. Je n’arrive pas à dormir, je pense à cette affiche chez lui, dans la cuisine précisément. C’est une photo, prise du ciel, d’une énorme gare de triage en Allemagne, à Munich je crois. Il dit toujours de cette photo : comment veux-tu choisir ton chemin là-dedans ?

Il prit ce genre de décision idiote. D’écrire qu’il écrirait tous les jours à nouveau. Il se mit au défi. Alors que personne ne vient rien lire ici. A part lui. Que donc personne ne pourra l’excuser. A part lui. Ce qui ne vaut pas. Il prit ce genre de résolutions. D’être décembre en mai.

Il faudrait que j’arrive à dire à Léon qu’il est temps d’aller au lit. Que demain, il va devoir se lever. Il faudrait que j’arrête de me demander ce que je vais pouvoir faire entre 8 et 16 heures un lundi. Il faudrait que je ne dorme pas de la nuit. Que vais-je pouvoir répondre si demain soir il me demande si l’école, ce sera toujours comme ça?
L’idée me traverse de le plonger dans un bain glacé pour qu’il tombe malade. De l’y maintenir malgré ses supplications. C’est pour ton bien Léon. C’est pour ton bien.
La gamine d’en face en a bientôt fini avec les vacances, mais elle fait semblant de rien. Elle continue à user l’été devant la porte de l’immeuble. Les miennes de vacances vont commencer. Je vais devoir me détacher. Et Léon, que va-t-il bien pouvoir penser de tout ça ? La semaine passée, je lui ai dit, « Bonhomme, tu vas aller à l’école dans quelques jours ». Pas de réaction à la surface de Léon. J’ai été plusieurs fois jusqu’à l’école avec lui. Je connais déjà bien le chemin, et il a reconnu quelque chose ce matin. Je ne sais quoi, qu’il a montré du doigt. Demain j’essaierai de repérer la chose. Je suis curieux de ce qui a attiré son attention. J’espère ne pas être déçu.
Ne le prends pas mal, mais parfois Léon, je sens que tu deviens lourd. Et que je suis seul pour te porter.

Alors, comme il était le dernier des Hommes, il prit le temps de mourir. On attend. Il faut encore une bonne ère glaciaire, puis tout recommencer, oxygène, hydrogène, ADN, et enzymes, et espérer faire mieux.

J’avais plus d’un tour dans mon sac. Puis j’ai perdu mon sac. Alors j’ai fait comme les autres. J’ai obéi. Depuis, le soir, entre 21.00 et 21.45, je cherche mon sac. Dans les recoins. Toujours rien en vue. Quand je retrouverai mon sac, je quitte tout. Parce qu’alors, je ne risquerai plus rien. J’ai plus d’un tour dans mon sac. Allez, au lit.